La croix et le sacrifice

Luc IX, 18-24

           Depuis le Concile Vatican II, des catholiques se voulant « modernes », ont cru pouvoir reléguer la dimension sacrificielle de la Messe au magasin des accessoires dépassés, archaïques, incompatibles avec les mentalités de la civilisation des nouvelles technologies. Il a fallu que des travaux récents d’ethnologie, ou ceux, tout proches, de René GIrard, viennent nous rappeler que nous aurions tort d’exclure trop vite le sacrifice du champ de notre réflexion, surtout s’il est vrai que le sacrifice fut le moyen par lequel les peuples ont voulu faire face à la violence, et que nul n’oserait prétendre que le problème de la violence ne demeure pas non seulement à l’ordre du jour mais de plus en plus croissant et angoissant.

           L’origine de la violence se situerait dans le refus de ce qui est semblable : je désire un objet quand un autre le désire. La fascination de l’autre qui m’est semblable conduit à l’éprouver comme un rival, un ennemi et à le détruire, de telle sorte que la mimétique serait à l’origine de la violence. Pas de société possible dans de telles conditions : pour vivre ensemble, les hommes doivent éliminer la violence et ils le feront en établissant des interdits par rapport à tout ce qui peut favoriser la mimétique; on instaurera ainsi des sociétés très hiérarchisées pour éviter l’égalitarisme et en fondant la vie sociale sur le sacrifice.

Le sacrifice conjurera la violence qui menace la vie en groupe, en l’anticipant, l’apprivoisant et la projetant sur la victime. Un seul portera les péchés de tous afin que le groupe vive : c’est le bouc émissaire.

            Déchargeant la violence de mani!re anticipée, le sacrifice apportera la paix et la victime sacrifiée, devenue signe de paix, sera « divinisée » et adorée par reconnaissance : porteuse des péchés de tous, elle est sacrifiée; source de paix et d’unité, elle est vénérée comme un « dieu ». Telle serait l’origine du « sacré ».

             On voit mieux maintenant qu’avec une telle perspective la notion de sacrifice peut prendre une autre dimension que  celle que nous avions dans nos esprits, et qui ne nous évoquait guère que la privation, le « moins », la perte, le pénible et le manque : le commerçant vantait des marchandises « sacrifiées », la propagande nationaliste des soldats qui ont fait le « sacrifice » de leurs vies, ou les familles pieuses des « petits sacrifices » imposé aux enfants pour les « petits Chinois ».

              Dans toutes les religions le sacrifice est présenté comme un acte positif, comme un « plus », comme un enrichissement : c’est un pacte, une alliance avec la divinité à qui est faite l’offrande par l’intermédiaire des substituts, tels que des animaux ou des produits de la terre. Si le sacrifice établit un échange, on peut ramener sa structure fondamentale à trois actions :

              – l’offrande ou mise à part;

              – le passage ou renoncement, don, dette d’expiation;

              – afin d’établir la communion : on reçoit un don qui symbolise la relation nouvelle née de l’échange.

            Et c’est ainsi que toute la vie de Jésus peut être interprétée comme un sacrifice :

             – offrande : Jésus a donné sa vie pour les hommes et Il l’a remise à Dieu, son Père;

             – passage : Dieu a accepté cette vie du Fils, qui a renoncé à la gloire divine initiale pour passer dans l’humanité, s’incarner et renaître ;

             – Il a reçu de Dieu la vie glorieuse qu’établit l’Homme Jésus dans une communion nouvelle avec Lui et avec les hommes.

           Toute la vie de Jésus ne peut être séparée de la Cène du Jeudi saint et du Golgotha. Le sacrifice ne commence pas sur la Croix.

            Notre réflexion sur le sacrifice doit se dégager de tout dolorisme, qui a longtemps pesé sur la sensibilité de la piété catholique. Lorsque nous célébrons la Messe, nous ne refaisons pas ce que le Fils de l’Homme a fait sur la croix, mais nous refaisons ce qu’Il a fait à la Cène. Ce qui veut dire que l’Eucharistie n’est sacrifice qu’en tant que la Cène avait elle -même un caractère sacrificiel. Ce caractère sacrificiel apparait de deux manières. D’abord parce que le dernier repas a lieu dans le contexte de la Pâque juive : les évangélistes, et surtout Jean, ont fortement souligné cette correspondance qui invitait à rapprocher la mort de Jésus de celle du sacrifice des agneaux de Pessah dans le Temple de Jérusalem. Ensuite parce que la Cène est une prophétie de la Croix : elle annonce, engage et ne quelque sorte déclenche la Passion. Autrement dit, l’Eucharistie est liée au sacrifice de la Croix dans la mesure où le Père est en relation à la Croix, et non pas directement.

           En résumé, à la Cène, Jésus rassemble dans un dernier repas toutes ses options radicales, tout le sens de sa vie. Ces options l’ont conduit à la mort, car elles ont rencontré  le refus de son peuple. Le don quotidien que Jésus fait de lui-même l’achemine vers le sacrifice suprême : l’ « heure » est venue de se donner  et d’aimer jusqu ‘ à l’extrême. Le sacrifice que Jésus fait de sa vie est exprimé dans le dernier repas. La Cène est donc un sacrifice dans la mesure où elle rend présent le sacrifice que le Christ fait de Lui-même, en entrant en toute souveraine liberté dans sa passion.

Père Alain de La Morandais 

Grégory Turpin : « Pour moi, la musique chrétienne n’existe pas »

Grégory Turpin : « Pour moi, la musique chrétienne n’existe pas »

VIDÉO. Son album sort cette semaine chez Credo, le label chrétien d’Universal Music. Au-delà des étiquettes, rencontre avec un artiste sensible et engagé.

PROPOS RECUEILLIS PAR 

Modifié le 30/05/2016 à 18:21 – Publié le 29/05/2016 à 19:08 | Le Point.fr

Ce Pain qui aiguise le Désir de Dieu

Fête du Corps et du Sang du Christ

Le Pain de l’Eucharistie nous repose la question que le Christ aimait poser à ses disciples : « Qui suis-je ? » Question dynamique et ouverte, au coeur de notre reconnaissance de la Présence.

Comment d’abord ne pas nous souvenir que cette nourriture mystérieuse, si bien prophétisée par la manne du désert, a été appelée par la tradition spirituelle le pain du voyageur ?Le voyage est le symbole de notre condition humaine pérégrinante : nous ne faisons que passer, traverser une Terre qui nous est réellement étrangère, si nous avons le vrai Désir de la seule patrie à laquelle nous sommes appelés par la voix du Père.

Ces paroles ne sont pas si austères qu’elles nous invitent à mépriser les joies et les plaisirs de la vie terrestre – pas du tout ! -, mais elles nous rappellent simplement, au-delà des fraicheurs des oasis ou des vents brûlants des steppes immenses, que le bon voyageur a peu de bagages, qu’il ne saurait trop s’attacher aux contrées traversées et que son meilleur passeport est pour l’éternité .Une des grandes vertus du voyage est de nous rappeler au détachement et à la grande et puissante saveur de la liberté intérieure, celle qui du goût de l’espace nous porte jusqu’au Désir insatiable de l’Infini.

Le Père Teilhard de Chardin, qui était allé attendre quelqu’un à la gare de Pékin et observait les voyageurs à l’arrivée de l’express transmongol , découvrit avec étonnement que la traversée des steppes et des déserts de l’Asie centrale n’avait nullement réussi à transfigurer « tous ces faciès d’épiciers et de banquiers ».L’Espace de lui-même ne transforme pas, n’enrichit pas .Sans doute celui qui revient de loin peut, grâce à une révélation que lui inspire l’Espace, avoir gagné une zone supérieure de l’Esprit : en ce sens, le voyage peut avoir valeur d’initiation et d’ouverture au Désir d’être initié. Mais ce n’est pas le résultat immédiat de son déplacement : un voyageur sans pensée et sans « manne », après le circuit le plus étonnant, risque de retomber à zéro quand il regagne son point de départ.

Recueillant ce qui était « fin comme du givre, sur le sol », les fils d’Israël murmuraient: « Qu’est-ce que c’est ? » Le vrai voyageur en esprit est celui qui se nourrit de la manne, c’est à dire de cette question mystérieuse et incessante du Désir d’Infini, qui alimente juste ce qu’il faut pour continuer sa quête , puisque ce Pain du ciel ne pouvait être mis en réserve , être thésaurisé , sans pourrir … Manger le Pain mystérieux de l’Eucharistie , c’est reconnaitre notre condition nomade, itinérante qui se fonde sur un sentiment aigu de la différence   , de la distance, de la séparation, de la rupture de l’habitude : prendre ce pain si humble et si doux dans ses mains , en sachant prier par ce murmure: « Qu’est-ce donc ? Qui es –Tu , Toi le Dieu de mon Désir ? »

Le pain eucharistique nourrit notre désir de voyageur spirituel , sentiment stimulé par l’inadaptation , la singularité , l’imagination , le sacrifice ; ce sentiment est menacé par l’habitude , la proximité , l’adaptation , la possession et l’assouvissement qui est un signe de servitude : nous ne saurions approcher de l’Eucharistie avec un esprit de repus : Elle nous comblera , en ce sens qu’Elle aiguisera notre Désir !

Père Alain De La Morandais

 

Trinité

     On peut représenter la Trinité par un triangle. C’est froid, sec et parle peu à l’imaginaire.

On peut faire mémoire du patriarche barbu, du beau jeune homme et de la colombe, pour signifier la puissance créatrice originelle, l’ Incarnation et le pacifique Saint Esprit qui planait sur les eaux au commencement des temps.

Ces trois figurations traditionnelles dans l’ iconographie chrétienne peuvent se traduire en termes relatifs à la notion du temps chronologique : le passé, le présent et l’avenir. Ou bien : avant, pendant et après. Hier, aujourd’hui, demain.

Le Père ou l’enracinement originel , la puissance fondatrice, la Vie ou le commencement de tout. D’où l’image, quasi jupitérienne par la force physique représentée, du patriarche à la chevelure et à la barbe abondante, signes respectables et respectés de puissance sexuelle et de fécondité.

Même en l’imaginant coiffé d’un haut de forme, ce Père là n’a pas une tête à inaugurer les chrysanthèmes. Il ne règne pas. Il gouverne le monde : tout ce qui est mouvement vital, énergie tient en vibration de Lui, sa Cause première, Lui, premier Moteur, Acte premier.

Aucune perversion théologique ne peut le travestir, à l’instar du Fils, en petit camarade, en compagnon de nos tribulations terrestres. Non. Il évoque majesté, souveraineté, absolue transcendance : un abîme nous sépare de notre clair-obscur rampant jusqu’à sa lumineuse et éclatante Gloire. Nul ne peut Le voir sans mourir, de même qu’aucun oeil humain ne peut fixer le soleil sans s’éteindre. Seul le Fils connait le Père parce que seul le Fils est l’égal du Père. De même nature divine que le Père.

 

 

 

 

 

 

Comment est engendré ce Fils, cet unique et bien aimé ? Comment la Vie, la vie éternelle, précédant l’ Histoire, sans Histoire, comment la Vie sans figure charnelle s’est-elle faire chair humaine ? Selon la Révélation, par un acte de la Puissance du Père et de l’ Esprit, un acte originel et unique d’ ensemencement de la Vie dans le sein d’ une Vierge. Oui, d’une femme qui n’a point connu la caresse et l’ étreinte sexuelle d’un fils d’ Homme. Oeuvre du Père et de l’ Esprit !

Ceci dépasse radicalement notre entendement et nos petites connaissances scientifiques. La tentation de l’humaine raison, de la raison seule, est de rejeter une telle conception qui nous paraît si peu vraisemblable, si peu naturelle. La loi naturelle est bouleversée, chambardée par cet acte divin procréateur complètement original. Pourquoi ? Parce qu’il convenait éminemment que l’égal au Père, c’est à dire la Vie éternelle elle-même, fut mise en oeuvre dans la chair de l’ Histoire par un acte qui n’eut, ni de près ni de loin, rien à voir avec la mort.

En effet, tout acte de notre vie humaine et encore plus de celui d’engendrer ! – a partie liée avec la mort. Notre vie consomme de l’énergie. Nous ne sommes pas le buisson ardent qui brûle sans se consumer : nous nous consumons sans cesse. Autrement dit, notre vie se nourrit de la mort. Quand je mange des pommes de terre ou des petits pois, je m’alimente par la mort de ces végétaux. Quand je déguste un beefsteack ou du poulet, c’est par la mort du boeuf ou du gallinacé.Terrible loi que celle de notre vie : elle se nourrit de la mort ! Toute la chaîne de la vie, de la terrestre vie, est faite de milliers de morts ! Il n’y a qu’un seul exemple de Vie qui ne soit pas née de la mort : la Vie divine, l’éternelle Vie préexistante au monde, la Vie trinitaire.

Le Père qui, de toute éternité, engendre le Fils.

Le Père et le Fils qui, ensemble, donnent la Vie à l’ Esprit.

Le Père et l’ Esprit qui, ensemble, ont conçu le Fils dans une chair historique, humaine. Ca c’est la Vie ! Vie et seulement Vie !

Père Alain De La Morandais

 

Pentecôte : « Baptisés dans l’ eau et dans l’Esprit »

 

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« Baptisés dans l’eau et dans l’Esprit » : qu’est-ce que cela veut dire ? Sommes nous dans la langue de bois ou parlons nous un langage de vie ?

 

Dans les premiers temps de l’Eglise, il y avait dans les édifices religieux des piscines baptismales : chaque baptisé descendait les degrés et s’immergeait dans les eaux. Ce faisant, il rappelait qu’il acceptait librement de suivre le Christ par le passage dans le tombeau, qu’il passait avec Lui par sa mort. Il s’immergeait dans les eaux de la mort : la mort, c’est la ténèbre, la stérilité, le recroquevillement , le repliement suicidaire sur soi-même, le déni d’avenir et d’amour .Descendre dans les marais de la mort pour s’y engloutir, c’est ce que nous voyons s’accomplir autour de nous par tous les morts-vivants : ils se délectent avec morbidité de leurs propres asphyxies.

 

La grande loi spirituelle, biologique et psychologique de chacune et chacun d’entre nous nous appelle à mourir à quelque chose : ce bébé meurt peu à peu à son état de nourrisson; ces enfants se préparent, sans le savoir, progressivement, à mourir à l’enfance; les adolescents meurent à leur adolescence; les jeunes adultes meurent à leur jeunesse et les matures meurent à leur maturité … Ainsi jusqu’au dernier pas, jusqu’au souffle ultime.

Mais précisément ce souffle dernier, sur quoi s’ouvre-t-il ? Sur la béance du néant ou sur la renaissance ?Mourir pour mourir, cela nous parait absurde, cruel, un non-sens …

Si nous acceptons, bon gré mal gré, – non sans crispations et sans souffrances ! – de mourir à l’état de nourrisson pour devenir enfant, de mourir à celui de l’enfance pour passer dans l’ adolescence, de mourir à celui de l’adolescence pour devenir jeune adulte, c’est bien parce que mourir – à – quelque chose n’est acceptable qu’à la manière d’un passage pour renaître. S’immerger, mourir à quelque chose, pour émerger ? Oui.

Passer par une « mort » pour naître à nouveau, recréé, transformé ? Oui. On renâcle souvent à passer d’une étape à l’autre : dans ce sens là, il y a de prétendus adultes qui ne sont encore jamais morts à leur adolescence ! Se décrisper, s’abandonner, pour passer d’un état à l’autre, c’est un don spirituel, un don de l’Esprit : la puissance qui nous arrache aux eaux de la mort est celle de l’Esprit !

Il y a deux grâces conjointes dans le Baptême : celle de l’immersion, qui nous fait consentir à mourir à quelque chose de morbide en nous, et celle de l’émergence qui est le cri, l’appel de l’Esprit à un autre devenir, à une renaissance .Cette émergence n’est possible qu’avec le souffle, l’ardeur, le feu d’une passion qui nous hisse toujours au-dessus de nos médiocrités et de nos tiédeurs.

Cette passion amoureuse est celle du Désir de Dieu pour l’Homme, parce que l’Homme manque à Dieu et que l’Homme fait l’expérience du manque de Dieu.

Il y a bien des choses éprouvantes dans la vie qui souvent excèdent nos forces, nos seules petites forces humaines : la fidélité, le pardon, la patience, la persévérance, un certain courage …et pourtant, à notre propre étonnement, il nous arrive de nous surprendre nous mêmes à devenir fidèles, patients, courageux …Nous devinons alors que c’est toute la meilleure part de nous mêmes qui s’est révélée comme éveillée par un Souffle inconnu , invisible mais réel .Nos pères dans la foi nous ont appris le nom de cette Présence mystérieuse qui nous fait devenir pleinement nous mêmes et même plus que nous mêmes : nous étions soulevés par un état de grâce : signe de la Présence de l’Esprit en nous !

Père Alain De La Morandais 

Mémoire qui tue et amnésie qui sauve

« Nous sommes un » (Jn. XVII,20-26)

« L’Esprit Saint vous fera souvenir » (Jn. XIV)

 

L’unité trinitaire dont parle le Fils existe notamment grâce à la dynamique de l’Esprit qui relie les Trois personnes divines dans un Présent mystérieux qui leur est commun . C’est ce dont rêvent tous les amoureux du monde sans y parvenir.

Comme le Fils sait bien, avant de les quitter , que la mémoire de ses disciples est fragile – comme la nôtre – , il les rassure en leur disant que l’Esprit Saint leur fera faire mémoire de tout ce qu’Il leur a déjà dit. Quelle pédagogie !

Bien sûr que nous avons nous aussi , avec et malgré tous les moyens de communication modernes , des expériences de mémoire et d’amnésie ! Mais il peut y avoir mémoire qui tue et amnésie qui sauve.

Quand tous les psy de notre civilisation occidentale nous répètent à l’envie qu’il faut « faire le deuil » après la perte d’un proche , nous savons, en effet, que s’obstiner dans l’obsession de l’absence de l’autre peut nous déconstruire , voire nous détruire , ne serait-ce parce que cette mémoire en marche arrière nous dégage du présent et des responsabilités qui nous reviennent. Faire mémoire pour ressasser le passé ? Se donner l’illusion qu’avant tout était mieux que maintenant ? Comme vient de le dire le pape François : « Je rêve d’une Europe dont on ne puisse pas dire que son engagement pour les droits humains a été sa dernière utopie. » (Prix Charlemagne , mai 2016). Toujours dans le rapport à la mémoire qui peut tuer, souvenons nous du mauvais accueil fait à Jean Paul II , lorsqu’il a prononcé les repentances de l’Eglise romaine … qui aurait perdu la mémoire sur l’Inquisition , les Croisades , la conquête de l’Amérique ?

Ne pas se réfugier dans le passé pour éviter le présent. La mémoire , la nôtre, banale, ordinaire , est à l’articulation du passé, du présent et de l’avenir. Le Fils parle du futur que nous fera découvrir l’Esprit , l’Avocat , le Défenseur. Et nous ? Un amour vrai est un amour qui n’est pas sans mémoire. « Mille tre ! » , s’exclame fièrement Don Juan , le prédateur , le collectionneur qui connaît ses chiffres mais même plus le nom de ses victimes.

L’amnésie qui sauve ! Encore dans les amours humaines , pour un pardon vrai , ne pas accumuler les griefs , les comptabiliser ; la mémoire n’est pas un règlement de comptes , ni un conte de fées. Un amour véridique sait faire mémoire du meilleur pour construire l’avenir : l’accueil religieux des divorcés remariés suppose un terrain de rencontre en vérité sur le passé pour un avenir plus positif. Humblement. En vérité ?

Enfin la terrible actualité sur les prêtres pédophiles nous rappelle, notamment , que les victimes souvent, trop souvent , ont inconsciemment effacé de leurs mémoires le crime qu’ils ont subi …peut-être pour que couteau ne saigne pas trop longtemps dans la plaie . Et quand l’horrible vérité surgit , qu’en faire par rapport à l’avenir sinon devenir lanceur d’alertes ?

Père Alain de La Morandais 

« Faire mémoire … »

Jean XIV,23-29

 

Le Christ va s’en aller et Il prévient les siens : comme Il sait que son départ les trouble, Il annonce mystérieusement qu’Il reviendra . Sous la même forme historique charnelle ? Non, une autre forme de Présence leur est annoncée : celle de l’Esprit Saint qu’Il présente sous un nom qui peut surprendre : le « Défenseur »  !

Pourquoi aurions-nous besoin d’un Défenseur – d’un avocat ? Contre quoi aurions-nous besoin d’être défendus .La réponse est dans le texte : de l’oubli ! Puisqu’ une des fonctions de l’Esprit est ici tracée : « Il vous rappellera » , Il vous fera souvenir, Il vous fera faire mémoire.

« Souviens-toi !…. Shemma Israël ! Ne vas pas oublier ces choses que tes yeux ont vues, ni les laisser, en aucun jour de ta vie, sortir de ton coeur … » Toute la millénaire et inépuisable mémoire d’Israël repose sur ce refrain: « Souviens-toi !  Prenons garde d’oublier ! Ce qui, dans notre vie spirituelle, peut entretenir, à notre insu, le doute, la morosité, la tiédeur, voire la désespérance, c’est l’oubli : nous laissons s’estomper la mémoire des grâces que Dieu nous a données. Nous laissons s’étioler dans l’oubli les moments forts et heureux, dans lesquels la foi et l’amour brasillaient en nous, pour nous morfondre dans l’horizon bas et lourd d’un passage à vide, d’une inappétence à la prière.

Si notre foi s’affaiblit, c’est la mémoire qui peut la provoquer et la raviver. La mémoire de l’Histoire du peuple juif, dont nous sommes héritiers, celle de l’Eglise – d’où la lecture ces temps-ci des Actes des Apôtres – qui nous enfante à la vie de foi et à l’espérance de la création nouvelle. Les moments forts de commémoration collective, communautaire ou familiale, sont des relais de la mémoire d’une Histoire commune, laquelle tisse les liens constitutifs d’une identité. Comment pourrions-nous oublier cela, nous, chrétiens, qui sommes les gardiens vigilants depuis vingt siècles du « faire mémoire » de la Résurrection plus forte que la mort ?

Telle est notre mémoire première et fondatrice : elle nous rassemble, ici, chaque dimanche, matrice de toutes les mémoires secondes mais indissociables .Chaque rassemblement dominical de par le monde est le temps fort de ressaisissement, communautaire et personnel, pour ne pas céder à l’affadissement de notre vie de foi et de fraternité : faire corps eucharistique, c’est accepter à la fois de porter les autres, si nous sommes en état de grâces et de ferveur, et d’être porté par les autres, si la mollesse et l’apathie nous guettent.

Faire mémoire du temps de grâces et de bénédictions, si vous passez, en ce moment, par la grisaille et par l’ennui, c’est anticiper sur ce qui vous reviendra, un jour, et raviver l’espérance. C’est parce que nous savons faire mémoire du temps où la foi fut vaillante en nous, où l’amour nous a épanoui, que nous prenons le risque heureux de croire que ce temps-là n’est pas perdu à tout jamais.

C’est parce que nous savons faire mémoire du temps où notre talent était apprécié et reconnu que, dans un passage à vide de notre vie professionnelle, nous pouvons retrouver l’énergie de croire encore à notre avenir et ne pas désespérer de nous mêmes.Ce peut être, enfin, dans un couple fissuré dans ses certitudes   amoureuses ou dans ses fidélités, le rappel de tout ce qui s’est construit et qui a porté du fruit, la mémoire des années heureuses et bénies, qui va aider à renouer l’alliance éprouvée.

« L’Esprit vous rappellera tout ce que je vous ai dit … » « Rappelez-vous, nous dit le Messie, chaque fois que nous doutons: rappelez-vous que ma Parole a traversé les siècles jusqu’à vous, que mon Eglise vous rassemble encore et toujours, aujourd’hui et demain, que mon Pain vous nourrit, que votre Baptême est la source inépuisable de toutes les grâces, que Je me rends Présent chaque fois que vous partagez avec le misérable, que vous vous rassemblez en mon Nom et que Je vous dis et redis : « Faites ceci en mémoire de moi. »

Père Alain De La Morandais 

Le Désir du Fils

Jean XIII,31-35

« Comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres… Vous êtes mes amis, je vous appelle mes amis. »

A entendre ces versets pour la énième fois, soit nous sommes tentés de tomber dans la somnolence de la rengaine, soit – pour une fois ! – nous avons envie de nous insurger : « – Quoi ? A ne retenir que ces paroles suaves et bénignes, ne risque-t-on pas de présenter les Evangiles comme une « pastorale » – ouvrage littéraire bucolique conventionnel ! – , sucrée et dont la mièvrerie des sentiments cacherait l’âpreté des passions qui agitent le coeur de l’homme, sitôt qu’il est question d’amour ? Donc de désir. »

A quelques jours du départ de son fondateur, n’y aurait-il pas quelque involontaire imposture à présenter la petite Eglise primitive comme un groupuscule idéalisé où tout baigne dans les bons sentiments ? Le Christ nous appelle ses « amis ». Soit. Nous ne doutons pas de la qualité souveraine du Désir éminent et pur qui Le porte vers nous. Hier et aujourd’hui. Maintenant et toujours.

Aime – t – Il davantage celle-ci ou celui-là que moi ? Cette question nous reste plutôt étrangère, non pas parce que le remugle de l’envie ne pourrait pas brouiller la pureté de nos intentions affectives, mais parce que – Dieu merci ! – il n’y a que la certitude du salut pour tel ou telle, hypothétiquement plus proche que nous du coeur de Dieu, qui pourrait nous donner la réponse. Et que cela demeure le secret de Dieu.

Le Christ, nous appelant ses « amis », manifeste un état de fait réel – celui de son Désir à notre endroit, et il ne dépend pas de nous qu’Il ne nous aime quand même, si pervers que nous soyons – mais Il manifeste aussi un Désir optatif : celui que nous nous aimions les uns les autres. Et là, cela dépend aussi de nous.

Tant que nous n’aurions qu’à jouir de l’Amour divin comme on prend un bain de soleil, chacune et chacun, isolés sur son carré de sable au bord béat de l’azur infini, tout irait bien, car tout le Soleil qui me réchauffe le corps est tel qu’il est tout et uniquement pour moi, de telle sorte que ce que j’en reçois n’enlève rien à mon voisin qui en reçoit tout autant. Mais les choses se gâtent si nous comprenons mieux les paroles du Fils: «  Je vous aime mais il ne suffit pas que vous receviez mon amitié pour devenir mes « amis »,

il vous faut partager mon amitié pour vous avec les autres, oui, avec vos frères humains, vos semblables … »

Las ! L’amour de Dieu n’est pas qu’un bain de soleil !

Ses exigences nous poussent sur le terrain piégé des sentiments, c’est à dire là où nous allons tout naturellement nous heurter aux rivalités, aux jalousies, aux passions vives du coeur humain.

Rappelons nous simplement l’épisode d’après la Résurrection, au bord de la mer de Tibériade, lorsque le Ressuscité demande à Pierre s’il l’aime « plus » que les autres .Fort de la réponse positive, chaleureuse et douloureuse à la fois du disciple, qui a trahi, le Fils de Dieu lui confère la primauté, la responsabilité première de son Eglise, tout en lui annonçant son martyre. Et que fait Pierre, qui marche là, devant, seul avec le Maître ? Il se retourne vers celui qui les suit, Jean : « – Et lui, Seigneur ? » Imaginons Pierre : le voici réassuré de la confiance redonnée publiquement par le Maître, fier peut-être des responsabilités reçues, troublé par la prophétie d’un avenir violent, et que manifeste-t-il pour le tiers, pour celui que Jésus « aime » ? … Est-ce le rival écarté ? Est-ce l’ami dont le futur peut devenir aussi menacé que le sien ?

Pierre a tort de s’inquiéter : les conflits qui éclateront dans l’Eglise ne viendront pas de Jean, mais le chemin affectif de Pierre passe, comme le nôtre, par celui du champ miné des passions du coeur humain.

Répondre à l’injonction pressante du Fils de nous aimer à moins de fonctionner comme un automate, sans pulsions, ni désirs, ni passions ! – ne relève pas de la bleuette ou de la romance rose, où tout voguerait délicieusement dans les bons sentiments.

Si nous avons pris l’Evangile pour une aimable pastorale – une sorte de Soft Story , – , changeons de chaîne : il y a toujours ailleurs encore des marchands d’illusions ! L’amour n’est pas un confort.

Pour aimer jusqu’au bout, le Christ ne nous a pas promis la paix du pot-au-feu mitonné, chacun pour soi et Lui pour tous, mais des conflits, des rivaux, des ennemis même, de la solitude et des larmes et du sang.

En un mot : la Croix ! Et ce n’est pas toujours une décoration.

Père Alain de La Morandais 

Commentaire sur St Jean VI

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Commentaire sur St Jean VI, 35-40

« Le Père me les donne…

ils viendront à moi …

Que je n’en perde aucun … »

 « Le Père me les donne » :

Le Père comme Créateur confie ses créatures à son Fils , engendré non pas créé , mais appelé à vivre une vie de créature incarnée ; son Incarnation en fait le premier coresponsable de la création , responsabilité à partager avec ses frères en humanité ; une coresponsabilité n’infère pas une égalité mais un partage des responsabilités (cf. mythe fondateur de Caïn et Abel qui auraient du gérer une coexistence entre nomadisme et sédentarisation , alors que leur rivalité engendre une violence meurtrière et fondatrice de la première cité) .

« Ils viendront à moi » :

cette annonce est celle d’un mouvement , d’une dynamique qui se met en marche (évolution –révolution) , qui construit sa destinée (et non son destin – fatalité) par sa liberté : c’est l’Esprit – Souffle qui garantit cette dynamique en insufflant par sa force physique et spirituelle un actif contre la tentation de la passivité.

 

«  Que je ne perde aucun … »

Comment la créature peut-elle se perdre sinon en reniant son Créateur (mythe de Pinocchio) par le mensonge ou bien, tout au contraire , en s’en imaginant l’esclave par l’invention d’un Dieu tyran , vengeur et jaloux ? Le bon chemin pour éviter la perdition sera celui de l’adoption , en créant une relation réciproque de filiation .C’est cette adoption , reconnue dans la réciprocité , qui les conduira jusqu’à l’adoption éternelle comme « fils de Dieu » par la résurrection , action transitive du Fils sur ses frères .

Commentaire sur St Jean VI, 52-59

« Celui qui mange ma chair … »

A défaut de cannibalisme proprement dit , il s’agit, dans cette parole qui a valu nombre d’injures et de quolibets aux premiers chrétiens , d’une sorte de cannibalisme spirituel , qui peut nous conduire au moins à trois points de réflexion :

1 – Dans toute forme de manducation alimentaire , humaine ou animale , c’est le supérieur qui assimile l’inférieur . Quand je mange un steack , c’est la chair du bœuf que j’assimile et qui devient ma propre chair humaine . D’une part parce que la chair du bœuf est morte , ce qui me permet de m’en nourrir , et d’autre part parce que , en tant qu’humain , je suis supérieur au bœuf . Sauf à être charognard , dans le règne animal la plupart du temps c’est le vivant qui nourrit le vivant , grâce au sang .. D’où l’importance dans la parole mystérieuse du Christ de ne pas séparer « chair » et « boisson » . Vider l’être animal de son sang c’est le faire mourir. Inversement la transfusion sanguine sauve la mort. Boire le sang symbolique et réel du Christ c’est s’assurer une transfusion mystique sanguine . Une réanimation avant la vraie mort …

2 – Le vrai cannibalisme entre humains n’est pas si barbare qu’il n’y paraît puisque manger la chair de l’ennemi courageux vaincu c’est se réapproprier ses forces, son courage . C’est un acte charnel qui dépasse évidemment la faim physique : c’est le désir de s’assimiler le courage de l’ennemi, à la fois à titre dissuasif et aussi pour se redonner le courage de vaincre encore et toujours . Souvenez vous de l’Apocalypse : l’Agneau n’est pas que victime , il est « vainqueur ».

3 – Attention ! Signal d’alerte ! Nos amours humaines peuvent devenir « cannibales » à leur manière , tant qu’elles restent soumises à la passion . La passion qui tue en dévorant et finit par se tuer elle-même . Observez une maman toute à la joie de choyer et protéger son nouveau né , en le couvrant de baisers , que murmure-t-elle : – Je te mangerai tout cru !

Il y a en nous des puissances mortifères de dévoration dont nous devons nous prémunir en mangeant la Parole de Dieu , la mastiquant lentement , la savourant , la digérant . Et puis le Pain et le Vin . Nous réanimant .

L’Agneau , figure victimaire par excellence , sera vidé de son sang mais deviendra , selon l’Apocalypse , l’ « Agneau vainqueur » et Paul de Tarse , après son chemin de Damas , de persécuteur deviendra persécuté.

Commentaire sur st Jean XIV, 1-6

« Personne ne va vers le Père sans passer par moi … »

Le Désir du retour du Fils vers le Père est un des fils rouges de ce que nous rapporte Jean sur les désirs du Fils . Premier désir : son propre retour vers son Père par qui Il est « engendré non pas créé » , qui est l’ Originant et l’Amour Premier . Autre désir : que ceux qui l’aiment , passant par Lui, rejoignent le Père Créateur.

Le Désir du Fils est d’autant plus avivé par l’absence du Père , durant sa vie terrestre , par la Présence – la sur Présence ! – absente , par l’ Invisible du Père .

Et pourtant cette Invisibilité de la Présence du Père est sensible maintes et maintes fois , surtout dans des moments cruciaux de la Vie du Fils . Prenons en seulement trois : les tentations au désert , les noces de Cana et la supplice final de la Croix .

1 – le désert , symbole de l’absence des tentations du monde et de la recherche pure de l’Esprit et de l’apparent échec de la création car tout se joue en survie et en lutte contre la mort . Dieu absent. Père absent . Le Diable , intelligent séducteur , en profite en se rendant présent non seulement par la parole mais par son fantôme de corps .

– 2 – Le Diviseur se sert de trois tentations mais propres au Créateur , pas à son Fils :

– changer les pierres en pain : créer ex nihilo , faire sortir la vie qui nourrit et fait survivre de la matière morte !

– dominer tous les royaumes de la Terre , tentation de Créateur Tout Puissant ,Omnipotent , de dictateur divin : perversion de la puissance . Le Fils n’a reçu du Père aucune mission de pouvoir terrestre :  « Mon Royaume n’est pas de ce monde. »

3 – Les noces de Cana : une   cérémonie d’alliance d’amours humaines ordinaires , destinées par leur fécondité à perpétuer l’amour et peut être à témoigner que la fidélité est quand même de l’ordre du possible. Un signe d’espérance.

La Mère est là , plutôt présente et même si présente qu’elle intercède auprès du Fils quand survient la crise … jusqu’à recevoir une réponse qui peut paraîtres cinglante aux observateurs : « Mon heure n’est pas encore venue. » L’Heure sanglante de la fidélité au Père , à la mission qu’Il lui a confiée par le sacrifice ultime : non plus le vin des noces mais des coupes remplies de sang.

4 – La Croix : l’épreuve tragique ultime entre le Fils et le Père la dernière tentation : l’absence du Père ! L’absence trahison du Père , l’absence infidélité du Père !  « Pourquoi m’as tu abandonné ? »

Père Alain De La Morandais