Jeudi saint : le sacrifice eucharistique

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Depuis le Concile, beaucoup de catholiques, se voulant « modernes », ont cru pouvoir reléguer la dimension sacrificielle de la Messe au magasin des accessoires dépassés, archaïques, archéologiques, incompatibles avec les mentalités de la civilisation industrielle. Il a fallu que des travaux récents d’ethnologie, ou ceux, tout proches, de René Girard, viennent nous rappeler que nous aurions tort d’exclure trop vite le sacrifice du champ de notre réflexion, surtout s’il est vrai que le sacrifice fut le moyen par lequel les peuples ont voulu faire face à la violence, et que nul n’oserait prétendre que le problème de la violence ne demeure pas non seulement à l’ordre du jour mais de plus en plus croissant et angoissant

L’origine de la violence se situerait dans le refus de ce qui est semblable : je désire un objet quand un autre le désire. La fascination de l’autre qui m’est semblable conduit à l’éprouver comme un ennemi et à le détruire, de telle sorte que la mimétique serait à l’origine de la violence. Pas de société possible dans de telles conditions : Pour vivre ensemble, les hommes doivent éliminer la violence et ils le feront en établissant des interdits par rapport à tout ce qui peut favoriser la mimétique : ainsi on instaurera des sociétés très hiérarchisées pour éviter l’égalitarisme ; et en fondant la vie sociale sur le sacrifice.

Le sacrifice conjurera la violence qui menace la vie en groupe, en l’anticipant, l’apprivoisant et la projetant sur la victime. Un seul portera les péchés de tous afin que le groupe vive : c’est le bouc émissaire.

Déchargeant la violence de façon anticipée, le sacrifice apportera la paix, et la victime sacrifiée, devenue signe de paix, sera divinisée et adorée par reconnaissance : porteuse des péchés de tous, elle est sacrifiée ; source de paix et d’unité, elle est vénérée comme un dieu. Telle serait l’origine du sacré.

On voit maintenant qu’avec une telle perspective la notion de sacrifice peut prendre une autre dimension que celle que nous avions dans nos esprits, et qui ne nous évoquait gère que la perte, la privation, le « moins » et le pénible, le manque : le commerçant vantait des de marchandises « sacrifiées », la propagande nationaliste des soldats qui ont fait le sacrifice de leurs vies, ou les familles pieuses des « petits sacrifices » imposés aux enfants pour les petits Chinois.

Dans toutes les religions, le sacrifice est présenté comme un acte positif, comme un « plus », un enrichissement : c’est un pacte, une alliance avec la divinité  à qui est faite l’offrande par l’intermédiaire de substituts, tels que des animaux ou des produits de la terre.

Si le sacrifice établit un échange, on peut ramener sa structure fondamentale à trois actions :

  • l’offrande ou mise à part ;
  • le passage ou renoncement, don, dette d’expiation ;
  • afin d’établir la communion : on reçoit un don qui symbolise la relation nouvelle née de l’échange.

Et c’est ainsi que c’est toute la vie du Nazaréen qui peut être interprétée comme un sacrifice :

  • offrande: le Christ a donné sa vie pour les hommes et il l’a remise à Dieu son Père ;
  • passage: Dieu a accepté cette vie du Fils qui a renoncé à la gloire divine initiale pour passer dans l’humanité, s’incarner et renaître ;
  • le Christ a reçu de Dieu la vie glorieuse qu’établit l’Homme Jésus dans une communion nouvelle avec Lui et avec les hommes.

Toute la vie de Jésus ne peut être séparée de la Cène du Jeudi saint et du Golgotha. Le sacrifice ne commence pas sur la Croix.

Notre réflexion sur le sacrifice doit se dégager de tout un dolorisme qui a longtemps pesé sur la sensibilité de la piété catholique. Lorsque nous célébrons la Messe, nous ne refaisons pas ce que le Fils de l’Homme a fait sur la croix, mais nous refaisons ce qu’il a fait à la Cène. Ce qui veut dire que l’Eucharistie n’est sacrifice qu’en tant que la Cène avait elle-même un caractère sacrificiel. Ce caractère sacrificiel apparaît de deux manières. D’abord parce que le dernier repas a lieu dans le contexte de la Pâque juive : les évangélistes, notamment Jean, ont fortement souligné cette correspondance qui invitait à rapprocher la mort de Jésus de celle du sacrifice des agneaux de Pessah dans le Temple de Jérusalem.

Ensuite parce que la Cène est une prophétie de la Croix : elle annonce, engage et ne quelque sorte déclenche la Passion.

Autrement dit, l’Eucharistie est liée au sacrifice de la Croix dans la mesure où le Père est en relation à la Croix, et non pas directement.

En résumé, à la Cène, Jésus rassemble dans un dernier repas toutes ses options radicales, tout le sens de sa Vie. Ces options l’ont conduit à la mort car elles ont rencontré le refus de son peuple. Le don quotidien que Jésus fait de Lui-même l’achemine vers le sacrifice suprême : l’ heure est venue de se donner et d’aimer jusqu’à l’extrême.

Le sacrifice que Jésus fait de sa Vie est exprimé dans le dernier repas. La Cène est donc un sacrifice dans la mesure où elle rend-présent le sacrifice que le Christ fait de Lui-même, en entrant en toute souveraine liberté dans sa Passion.

Père de La Morandais

De la fidélité aux racines : modernité et tradition // suite

2947631480.gif  «  Et si le christianisme était précisément la solution ? Non pas le christianisme vécu , qui est toujours imparfait , mais le christianisme fondamental et intégral , le christianisme trinitaire , le christianisme de l’Evangile , celui qui trouve un équilibre entre la radicalité du Royaume et les compromis du monde ( où le bon grain et l’ivraie doivent coexister) , entre la paternité du Père et la fraternité du Fils , entre le vertical et l’horizontal . N’est-ce pas cet équilibre dont nos démocraties modernes ont profondément besoin ? Mais cet équilibre ne peut s’atteindre que sous la lumière vigilante et tonique de ce troisième terme qu’est l’Esprit . Cet Esprit qui , selon saint Jean racontant la rencontre du Christ et de Nicodème , nous commande de naître une seconde fois , où que l’on soit né . C’est sur cette exigence fondamentale du christianisme , qui réconcilie tout , dont Charles de Foucauld a donné un étonnant exemple , dont les modalités sont multiples , souvent simples et modestes , plus ou moins conscientes , que je terminerai mon propos. »

En définissant l’aristocratie comme un service , Jean Baptiste de Foucauld se réfère à la « chevalerie » , ce qui nous place en perspective historique , et lui ouvre , en conclusion , un horizon spirituel en l’appelant à devenir une seconde naissance : est fidèle à l’esprit aristocratique celui qui naîtrait à nouveau , une deuxième fois .

Il écrit : « L’aristocratie est fondamentalement service. Elle est chevalerie ou elle n’est pas. » La chevalerie est une institution d’origine laïque que l’Eglise a transformée . Par définition, et originellement , le chevalier était l’homme qui accomplissait son service militaire à cheval : au moment de sa majorité , lorsqu’il est capable d’accomplir son devoir militaire , le jeune noble est armé « chevalier » . Pour devenir chevalier , il devait recevoir l’investiture d’un autre noble qui était aussi chevalier . À l’époque carolingienne , cette cérémonie avait un caractère purement laïc , et sous l’impulsion de l’Eglise elle s’est sublimée jusqu’à être considérée comme un second baptême , en prenant un caractère éminemment religieux .

Cette évolution de la chevalerie s’est opérée progressivement , à partir du Xème siècle, puisque c’est à ce moment que l’Eglise a commencé à bénir les armes du jeune noble , quand elles lui sont remises au temps de sa majorité ; dans divers manuscrits de cette époque , on trouve des orationes super militantes dans lesquelles on peu relever des formules comme celles ci : « Exaucez, ô Seigneur, nos prières et bénissez cette épée , dont votre serviteur désire être ceint, , afin de pouvoir défendre et protéger les églises , les veuves , les orphelins et tous les serviteurs de Dieu contre la cruauté des païens. » En 878 , le pape Jean VIII imposa à tous les chevaliers qui voulaient gagner la vie éternelle l’obligation de combattre l’infidèle . Celle ci a persisté : ce sont les chevaliers qui ont été les soldats de la croisade d’Espagne , au XI ème siècle, et qui, en l’absence des rois , en 1095-1096 , se sont ébranlés à la voix d’Urbain II et ont délivré Jérusalem . Il était prescrit en outre aux chevaliers de rester fidèles à leurs seigneurs , dont ils doivent protéger la vie au risque d’exposer la leur , de s’abstenir de tout pillage , de combattre jusqu’à la mort pour le salut de la société chrétienne , de pourchasser les hérétiques et les schismatiques , de défendre les pauvres , les veuves et les orphelins , de ne pas violer la foi promise , de ne jamais être parjures envers leurs seigneurs.

L’Eglise a pris possession peu à peu de la chevalerie et s’en est servie pour adoucir les rudes mœurs seigneuriales , pour dériver vers des taches équitables et généreuses la bouillante activité des nobles désormais chargés de protéger les faibles et tous ceux qui sont incapables de se défendre. Certains conciles , apercevant dans la chevalerie l’indispensable complément des institutions de paix , ont invité les jeunes seigneurs à « jurer la paix de Dieu » : par ce serment ils rééditaient celui qu’a prononcé le chevalier au moment où il a pris les armes , lorsqu’il a juré de défendre tous les serviteurs de Dieu contre « la cruauté des païens » , de ne verse désormais que le sang des infidèles ou celui des méchants oppresseurs de l’innocence ou de la faiblesse.

Père Alain de La Morandais

De la fidélité aux racines : modernité et tradition

Suite des deux textes publiés lundi et mardi.

« Pour illustrer cela je voudrais lire cette citation d’une de ses lettres de 1836 :

             «  Ce qui m’a le plus frappé de tout temps dans mon pays , ça été de voir ranger d’un côté les hommes qui prisaient la moralité , la religion, l’ordre et de l’autre ceux qui aimaient la liberté , l’égalité des hommes devant la loi . Ce spectacle m’a frappé comme le plus extraordinaire et le plus et le plus déplorable qui ait jamais pu s’offrir aux regards d’un homme ; car toutes ces choses que nous séparons ainsi sont, j’en suis certain, unies indissolublement aux yeux de Dieu . Ce sont toutes des choses saintes , si je puis m’exprimer ainsi , parce que la grandeur et le bonheur de l’homme ne peuvent résulter que de la réunion de toutes ces choses à la fois . Dès lors , j’ai pu apercevoir que l’une des entreprises les plus importantes de notre temps serait de montrer que ces choses ne sont point incompatibles ; qu’au contraire , elles se tiennent par un lien nécessaire , de telle sorte que chacune d’elles s’affaiblit en se séparant des autres. » Peut-on exprimer plus finement la nécessaire synthèse entre modernité et tradition que chaque époque , chaque personne a pour tâche de réaliser ?

         350px-Serment_du_Jeu_de_Paume_-_Jacques-Louis_David  « Où en sommes nous donc aujourd’hui , un siècle et demi après ? Où en sont les relations entre aristocratie et démocratie, puisque c’est de cela qu’il s’agit ? Ces relations ont été chez nous extrêmement difficiles pendant longtemps , contrairement à l’Angleterre , du fait de cette incapacité à un juste compromis qui caractérise notre tempérament , le fait que la démocratie ait dû prendre chez nous la forme de la République , n’ayant pas facilité les choses . La démocratie républicaine a sécrété ses propres élites , de fonctions ou de richesses qui , selon les cas , ont coïncidé ou non avec la noblesse de naissance , qui a du faire ses preuves. . En somme , plusieurs formes d’aristocratie ont été mises en concurrence . Peu à peu , les alternances politiques aidant , les relations se sont apaisées .Elles sont aujourd’hui pacifiées.

         «  Pacifiées mais non explicitées , comme si l’on avait peur de parler de sujets difficiles , et de rouvrir des blessures à peine fermées. Et pourtant , l’on peut affirmer que aristocratie et démocratie ne sont pas incompatibles et ont à s’apporter l’une à l’autre , à certaines conditions .

         «  D’abord , l’aristocratie peut se mettre au service d’une conception noble de la démocratie , qui ne se limite pas à un ensemble de règles et de procédures mais travaille patiemment à ce que chacun puisse donner le meilleur de lui-même (ce pourrait être une définition de l’aristocratie) , accéder à sa propre noblesse d’être unique et irremplaçable . L’égalité a pour but de produire non pas de l’uniformité , mais des individualités .De donner pleinement sa chance à chaque personne , et à toutes les dimensions de chaque personne . C’est une vision élevée .

             «  Ensuite , il apparaît que nos démocraties triomphantes sont menacées insidieusement par le mal de l’exclusion , du fait de la difficulté d’accéder au travail , de la dilution des liens sociaux , de la perte des repères .Ce sera sans doute le grand combat des années qui viennent .Les classes dirigeantes sauront-elles redonner du sens , de l’identité , du lien social à une société en voie d’atomisation ? Quel service la vieille noblesse entend-elle remplir dans ce domaine ? Ce sont des questions centrales . Je suis également convaincu que cet engagement implique un fort ressourcement spirituel , auquel la démocratie ne pourra pas échapper . Mais là aussi , en France plus qu’ailleurs , les relations entre démocratie et religion ne sont pas bonnes , sujet qui déjà préoccupait Tocqueville . Au fond , il s’agit de réconcilier aristocratie , religion et démocratie. »

Père Alain de La Morandais

De la fidélité aux racines : modernité et tradition // Suite

           «  Mais service de quoi et sous quelle forme ? C’est là que la dialectique de la tradition et de la modernité reprend tous ses droits . Car le service à rendre n’est pas donné une fois pour toutes . Il est à définir , à incarner dans chaque période historique , et dans le contexte de chaque personnalité , en fonction de sa vocation . de ses talents ou de ses possibilités . Il n’est pas nécessairement spectaculaire et reconnu . Il peut être invisible et anonyme . Mais la concrétisation du service oblige presque toujours à faire la juste part entre la tradition , qui doit rester ouverte aux changements , et la modernité qui est à la fois source de progrès et perméable aux excès et à l’oubli .

       «  La modernité d’aujourd’hui peut devenir tradition demain . Parfois la modernité consiste à redécouvrir , comme nouvelles, des valeurs déjà expérimentées dans le passé . Il faudrait trouver les critères pertinents permettant de distinguer et de filtrer la bonne et la mauvaise tradition, la souhaitable et la fâcheuse modernité.

       «  Quels sont les bons repères ? Pour moi , la bonne tradition est celle qui repose sur un symbolisme vivant et actif , et la bonne modernité est celle qui apporte un surcroît de sens . C’est par rapport à ces deux lignes de clivage que l’on peut se guider .

       «  Et puis nous avons des modèles qui aident chacun à trouver sa voie . J’en évoquerai deux , l’un dans notre famille , plutôt centré sur la tradition , l’autre plutôt sur la modernité , et situé hors de notre famille .Ces deux modèles ont en commun , l’un et l’autre , de s’être beaucoup intéressés à l’Algérie , dont ils souhaitaient la colonisation et dont ils ont , l’un et l’autre , critiqué très tôt les abus .

           «  Le Père de Foucauld , bien sûr , dont je dirais simplement que sa radicalité évangélique est à la fois une réaction contre l’époque et une contribution à celle-ci , et qu’il y a , pour moi , parfaite continuité entre l’œuvre du mystique et du Saint et celle de l’explorateur au Maroc , du savant qui élabore un dictionnaire français – touareg et de l’écrivain qui traduit en français les poèmes touaregs et conserve ainsi une tradition orale qui allait se perdre .

vers39_chasseriau_001f           « Alexis Clerel de Tocqueville (1805 – 1859). Toute la pensée et l’action de ce grand politologue français sont traversées par la tension , pour ne pas dire le conflit , entre le monde aristocratique dont il est issu , et les valeurs de liberté , d’égalité , de démocratie dont il perçoit la force irrépressible et dont il étudie avec une lucidité souvent prophétique les avantages et les dangers . Ce qu’il y a d’exemplaire dans la vie de Tocqueville , c’est son souci permanent de la vérité et de l’intérêt général , le devoir qu’il se fait de ne pas refouler le problème ou de le simplifier , mais de s’y engager pleinement et personnellement pour tenter de le résoudre : cela le conduira aux Etats Unis , au Canada , en Angleterre , voyages dont sortira en 1835 , son livre le plus célèbre , De la démocratie en Amérique . Et s’il choisit , en définitive , non sans hésitations ni scrupules , le camp de la liberté et de la démocratie , plus d’ailleurs que celui de l’égalité , c’est finalement dans un souci de synthèse qui sera mal compris et fera de lui un « libéral de nature spéciale » , n ‘appartenant à aucun parti et pourtant engagé dans l’action ; il sera en effet député de Valognes pendant douze ans et même , pendant quatre mois, ministre des Affaires Etrangères de Louis Napoléon , avant de rompre définitivement avec lui lors du coup d’Etat de 1851 .

A suivre

Père Alain de La Morandais

De la fidélité aux racines : modernité et tradition

 

Certaines grandes familles nobles, lorsqu’elles se rassemblent pour resserrer les liens, confient parfois à l’un de leurs membres une réflexion de fond : par exemple , tant celle du rapport à la tradition , eu égard à ce que représente le passé commun et ses valeurs , que par rapport à la modernité , la démocratie , la laïcité , l’égalité et le progrès économique . Les nobles , lorsqu’ils témoignent de leur fidélité à une culture , un style de vie, sont-ils là pour défendre uniquement une tradition ? Sont-ils une survivance folklorique du passé ou bien ont-ils « trahi » en devenant, à leur tour, modernes, banalisés par la modernité ? Ont-ils quelque chose d’essentiel à lui apporter , à cette modernité , et que serait donc cet apport spécifique ?

jean-baptiste-de-foucauldJean-Baptiste de Foucauld , à l’occasion de l’anniversaire de la Maison de Foucauld, en août 1998 , a rédigé ces notes de réflexion , jusqu’ici réservées à sa famille :

« Mes propos ne prétendent pas à l’objectivité et n’engagent que leur auteur ; je voudrais vous les soumettre,       avec une franchise qui, j’espère, ne choquera pas trop, et avec un souci d’engagement, qui sera, j’espère , accueilli comme stimulant.

«  Je partira d’une constatation qui m’avait frappé lorsque, envoyé en mission en Bulgarie par le Commissariat Général du Plan, j’avais découvert un pays qui aimait la France tout en étant ignoré d’elle , et qui souffrait de ne pas être un grand pays doté d’une histoire forte et connue , et d’une langue parlée reconnue. J’ai pris conscience tout à coup qu’être Français , donc redevable d’une histoire glorieuse , n’était pas naturel , n’allait pas de soi et donnait une force particulière et une reconnaissance surprenante , mais bien réelle et efficace.

«  Il en est de même de l’appartenance à une grande famille qui puise ses racines dans le passé , peut prouver ce passé , a vu son rôle social reconnu et titré , a ses héros et possède son récit fondateur , pour parler comme Paul Ricoeur . Être né dans une telle famille , c’est avoir d’emblée cette identité forte sans avoir rien à prouver . C’est avoir de la valeur et de la grandeur d’emblée . Chance formidable si l’on veut bien y réfléchir !

«  Cette chance peut devenir un risque lorsque ce qui distingue devient ce qui sépare . Nos familles courent en permanence trois risques : celui d’un sentiment exagéré de supériorité ; celui de se complaire dans la facilité d’une rente acquise une fois pour toutes ; celui enfin de s’isoler dans la distance sociale et de s’abstraire dans une sorte d’humanité autre , détachée du reste .Ces tentations surviennent particulièrement quand le sens de la tradition vraie est perdu. Car la noblesse , si l’on en revient aux origines et aux finalités premières , c’est la reconnaissance sociale d’une qualité pour rendre un service . Ce sont des droits et des privilèges liés à ces devoirs et des fonctions : celui de protéger et d’aider ceux dont on a la charge , celui de payer tribut au souverain. La véritable noblesse s’inscrit dans un jeu de réciprocités qui doit en permanence être validé . ce n’est un état que si c’est un état de service : service de sa famille et de ses proches, service des autres et des pauvres , service des biens qui nous ont été confiés , quels qu’ils soient , service du Roi et de l’Etat, service de l’Homme et de Dieu , service de la bonne vie et de la vie bonne en somme .La noblesse est fondamentalement service ou elle n’est pas.

 Père Alain de La Morandais

( à suivre)

 

La tentation de la puissance

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En relisant les récits des tentations de Jésus au désert, on peut se poser la question de savoir si la tentation de la puissance ait bien existé dans cet Homme – Jésus .

Les signes, les pouvoirs, les hauts-faits, autrement dit les miracles accomplis par le Nazaréen, sont considérés aujourd’hui comme une porte donnant accès à la conscience qu’il eut de Lui-même. Toute l’analyse des situations qui nous sont rapportées concernant les signes de Jésus nous révèle qu’il s’est interrogé sur lui-même et qu’il a pu vivre une situation de conflit et de tension à partir de laquelle se sont forgés, finalement et de façon irrévocable, le sens de son identité propre et de sa conscience de Lui-même. Le cœur de la tentation a-t-il été pour Jésus de douter de son pouvoir ?Rien ne le montre. Au contraire, tout se passe comme si le conflit intérieur qu’il traverse concerne plutôt la tentation de mal user de son pouvoir. C’est cette possibilité d’abus qui relie étroitement entre elles les trois tentations. De même, après le signe des pains multipliés, la tentation aurait pu être pour Jésus d’user de sa puissance pour convaincre les autres, et pour se prouver Lui-même ou pour prouver Dieu – et susciter par une telle manifestation de puissance une crainte à bon marché qu’il ne restera plus ensuite qu’à baptiser du nom de foi.

 A aucun moment, semble-t-il, Jésus n’a la tentation de douter de son pouvoir : c’est uniquement d’abuser de ce pouvoir qu’il ait peut-être pu être tenté. Et c’est dans cette mesure, et dans cette mesure seulement, que nous sommes autorisés à interpréter ce conflit comme un combat intérieur qui se livre dans la conscience même de Jésus. Il sait que sa puissance représente une terrible responsabilité et qu’il a la possibilité d’en mal user. Les trois tentations, par ce qu’elles révèlent en négatif, peuvent nous aider à comprendre la fonction que Jésus a attribué au don de la puissance miraculeuse qu’il a reçu. Nous pouvons, en effet, observer un certain nombre d’actions caractéristiques que Jésus se refuse à accomplir avec les pouvoirs miraculeux qui sont les siens au cours de son ministère public. Ainsi il ne se sert pas de sa puissance pour sa convenance ou sa commodité personnelles, ni même pour assurer sa défense ou sa sauvegarde, et moins encore pour attaquer ceux qui en veulent à sa vie.

A l’exemple du modèle que représente la seconde tentation, nous voyons Jésus refuser obstinément de se servir des miracles qu’Il peut faire pour PROUVER qui Il est ou ce qu’est sa mission, lorsqu’il est confronté à des accusations ou au refus de croire en Lui. Ces preuves eussent été bien utiles pour combattre l’opposition des Pharisiens, et cependant lorsqu’ils demandent « un signe venu du ciel » – comme la tentation de se jeter du haut du Temple – Jésus rejette catégoriquement cette demande. Il n’utilise pas non plus sa puissance pour créer la foi ou pour contraindre à croire ceux qui n’ont pas le désir de croire. Enfin nous avons un écho impressionnant de la troisième tentation lors de l’accusation de collusion avec Satan. C’était la seule solution qu’avaient inventé les ennemis de Jésus pour rendre compte di fait de sa puissance : elle s’accomplit sous la domination de Satan ! La réplique ironique de Jésus est sa seule réponse : comment le Mal pourrait-il lutter contre lui-même ?

Tous ces exemples de ce que Jésus n’a pas fait de sa puissance servent alors à mettre en lumière sa fonction ou sa signification positive. Tous ces pouvoirs miraculeux ne se déclenchent que pour répondre à des besoins humains :- pour que l’aveugle voit, que le sourd entende, que le muet parle, que le boiteux marche ; pour la guérison du lépreux, la libération du possédé ; pour que les ignorants reçoivent la sagesse et que le péché soit pardonné.

C’est cette réponse d’amour et de compassion qui constitue le caractère le plus profond des miracles et qui fait leur véritable unité. Jésus interprète la puissance qu’Il détient comme ne devant s’exercer que pour répondre aux besoins des hommes ; et Il enseigne que c’est cette réponse qui rend un homme juste au regard de Dieu, et que l’injustice correspondante est celle de l’homme qui, en présence de la détresse humaine, ne fait rien.

Père Alain de La Morandais

La Parole, une voix et le porte-voix

« Je suis une voix … » proclame Jean Baptiste.

« Au commencement est le Verbe », annonce le Prologue de Saint Jean.

Il y a des voix qui ne sont souvent que des porte-voix, et une « voix », unique, annonciatrice et prophétique – celle du Baptiste – , et il y a LE Verbe, la Parole de Dieu, le Logos !

Nous, serviteurs de la Parole de Dieu, nous ne sommes que des voix, des porte-voix , comme il y a de petites mains. Au service de la Parole, c’est-à-dire prêts à La réveiller dans le cœur des auditeurs, en y mettant tout ce qui fait notre foi et le meilleurs de notre humanité, mais de telle manière qu’ils ne puissent s’arrêter en aucune façon au charme ou au talent d’une conviction humaine, trop humaine : les bonnes voix sont des porte-voix, en ce sens qu’elles ne sont qu’instrumentales et qu’elles doivent s’effacer au bénéfice de la Parole, de la seule Parole de Dieu, laquelle est comme le grain qui va s’enfouir.

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Nous sommes responsables de la préparation de la terre, de son épierrement, du déracinement des ronces et des herbes mauvaises et de fertilisation par les engrais appropriés. Et puis nous sommes les mains qui sèment dans les bons sillons. S’ensuit la lente germination sous-terraine, œuvre de la patience de Dieu, quand nous demeurons des veilleurs auprès du champ divin. Les bonnes mains font les bons sillons, choisissent les bonnes semences et préparent les bonnes moissons. Les bonnes voix font les bons sermons, mais si la Parole est bien semée dans vos cœurs, le reste est affaire de Dieu dont seule la grâce peut toucher les cœurs et les rendre féconds.

Le Baptiste est « une voix », celle annoncée par le prophète Isaïe, qui appellera à la conversion les soldats, les collecteurs d’impôts, les riches et les pauvres, les pharisiens et les publicains, les nantis pour qu’ils partagent et les misérables pour qu’ils soient secourus. Se dépouiller du trop plein, de ce qui nous encombre, pour accueillir le Messie : « C’est lui qui vient derrière moi et je ne suis même pas digne … » Si la voix, si fidèle qu’elle rira jusqu’à payer le prix du sang, se dit indigne , que dira-t-on des porte-voix d’aujourd’hui ?

Toute voix s’efface comme la ténèbre devant le Jour, parce que la Parole, le Verbe, le Logos divin est la Lumière Elle-même, celle qui préside à la création, puisqu’il est écrit : « Dieu dit » et que du Logos éternel et préexistant surgissent la lumière, le firmament et les eaux, le continent « terre » et les mers, la verdure et les semences, les luminaires dans les cieux, le grouillement des êtres vivants, animaux des terres et des airs, enfin l’Homme, à l’image de Dieu, doué du don unique de la parole.

Le Logos est créateur. Le seul, dans son mystère ineffable : nous ne faisons que participer à sa création.

Père Alain de La Morandais

Unité et fusion

marc-chagall-le-coupleLe texte de la Genèse sur la création nous parle d’ « unité » : « voilà l’os de mes os et la chair de ma chair ! » et « ce que Dieu a uni que l’homme ne le sépare pas ». Chaque dimanche, l’Eglise essaie de faire l’unité de celles et ceux qui accueillent la Parole de Dieu.

Partons d’abord des amours humaines : lorsqu’on observe les premiers pas, les premiers temps des amours des amants, on remarque toujours une première phase fusionnelle, plus ou moins longue, qui parfois me fait dire aux fiancés : « Après l’amour -passion , on peut passer à l’amour – compagnon ? » Et du coup parler du mariage. L’unité n’est pas la fusion. Mais de quoi parle-t-on en parlant de « fusion » ?

Le mot de « fusion » a un sens strict, origine, et un sens figuré. Dans le sens strict, physique, c’est le passage d’un corps solide à l’état liquide sous l’action de la chaleur : il s’agit alors, par exemple, de la fonte, de la liquéfaction, puisque tous les corps solides entrent en fusion à une température plus ou moins élevée. Nous sommes là dans le domaine, par exemple, de la géologie ou de la métallurgie. C’est aussi la dissolution d’un corps dans un liquide : la fusion du sucre dans l’eau. C’est enfin la combinaison, le mélange intime de deux corps, de deux germes : la fécondation résulte de la fusion de deux cellules.

Dans le sens figuré, c’est l’union intime résultant de la combinaison ou de l’interpénétration d’êtres ou de choses : par exemple, fusion des corps dans l’étreinte, ou fusion des consciences, des cœurs , des esprits dans une communion parfaite; ou bien encore la fusion de l’être qui s’évanouit, se dissout dans le Grand Tout. Insensiblement, nous sommes passés du physique au psychologique, au spirituel et au religieux. Un coeur qui « fond » est celui qui passe de l’indifférence ou même de la froideur à la chaleur affectueuse. Spirituellement, la fusion dissolutive dans le Grand Tout évoque plutôt le boudhisme que le christianisme, puisque ce dernier, par la révélation d’un Dieu trinitaire, nous réfère à une différence plutôt qu’à une dissolution des Trois personnes dans une Seule et Unique qui absorberait tout. La tradition spirituelle chrétienne n’a jamais présenté l’amour qui se célèbre dans les Noces sous le signe du Christ comme une fusion dont le risque évident est qu’il réduise l’une de ces deux personnes soit à ne plus trop exister en tant qu’ unique, soit à devenir le clone de l’autre. Comment alors réaliser l’unité sans se dissoudre dans le fusionnel ?

Une partie de la réponse était dans l’évocation du mystère de la Trinité divine, où chaque personne divine ne peut être confondue avec l’autre, et l’autre est l’évangile de Marc où Jésus présente l’enfant comme symbole qui nous invite à l’humilité, à la douceur et à la patience. L’humilité est cette force morale et spirituelle qui nous engage à rester fidèles à nos racines, lesquelles plongent dans l’humus de notre histoire personnelle et celle nos familles et de nos cultures.

La douceur est le signe du respect mutuel que nous avons à nous porter : elle ne force pas les portes, elle bride les fébrilités, elle est régulation des passions. Et c’est pourquoi la patience est déjà une évaluation du passé, du présent et de l’avenir.

Père Alain de La Morandais 

Carême et fidélité

« Le sens authentique du Carême ne peut se comprendre que par référence au séjour de quarante ans du peuple d’Israël dans le désert de l’ Exode et la réponse de quarante jours du Christ dans le désert de Juda. Si Yahwe conduit son peuple au désert avant de l’introduire dans la Terre promise, c’est pour éprouver sa fidélité …De même, dans l’ Evangile, le Christ est conduit au désert par l’ Esprit pour que soit manifesté qu’aucune épreuve n’ébranle sa fidélité totale à l’accomplissement de la mission que le Père lui a confiée. »

Fausse conception de la sincérité selon laquelle il est loyal de conformer ses comportements à ses sentiments. Dès ce moment la fidélité est impossible car rien n’est plus mobile que le domaine de la sensibilité et de la psychologie.

Mais la sincérité authentique n’est pas de conformer ses comportements aux vicissitudes de ses sentiments, c’est, au contraire, de garantir la fidélités fondamentales, les choix décisifs contre les aléas inévitables de la sensibilité.

Toute vie humaine est une vie éprouvée, mais c’est là, dans cette épreuve de la fidélité, que les réalités de nos vies passent des zones superficielles de la sensibilité dans les régions plus profondes et plus sûres du coeur. Le temps n’use que les choses de la chair, lesquelles se sentent instinctivement menacées par le temps : « Bonjour poussière ! »

Père de La Morandais

L’hebdo satirique n’est pas la France

Le Père de La Morandais vous recommande cette tribune de Thibaud Collin (professeur de philosophie au Collège Stanislas, un établissement privé catholique à Paris) publiée dans Le Monde.

"Je suis Charlie", une phrase reprise par beaucoup comme un hommage aux victimes de l'attaque au siège du journal satirique, mercredi.
AFP/RICHARD BOUHET

« Je suis Charlie ». Le succès du slogan signifie donc que de nombreux citoyens français se reconnaissent dans l’esprit de dérision de l’hebdomadaire : double faute éthique et politique. L’argument pour justifier une telle identification est que les assassins, en « tuant Charlie », ont attaqué la liberté d’expression, valeur fondamentale de notre République.

Ce journal n’a eu de cesse de manier le crayon pour insulter les croyances religieuses et se moquer de toute autorité et institution. Mais la liberté ne s’inscrit-elle pas dans un ensemble plus large : la responsabilité, le respect d’autrui et d’abord le fonctionnement de la raison ?

La liberté en question est celle d’exprimer ce que la raison énonce. Or celle-ci est un outil de connaissance, de jugement, d’argumentation, et c’est à ce titre qu’elle peut déployer sa puissance critique de réfutation.

Identifier la liberté d’expression au seul droit absolu de choquer autrui dans ce qui lui apparaît comme le plus sacré est un contresens sur ce qu’est la raison. On a bien sûr le droit de trouver dangereuses ou obsolètes des croyances et des pratiques religieuses mais n’est-il pas plus pertinent, et même plus efficace, de discuter plutôt que d’insulter ? Bref, il y a une éthique de la raison.

Blasphématoire

La faute est aussi de nature politique. Il est évident qu’une grande majorité de musulmans a été scandalisée par la publication de dessins lui apparaissant comme blasphématoires.

Certains règlent la question en se limitant à une approche strictement juridique : « le délit de blasphème n’existe plus depuis très longtemps en droit français » pour en conclure à un soi-disant « droit au blasphème » ; comme si offenser autrui était un droit de l’homme. Faire croire aux musulmans français que « Charlie, c’est la France », c’est confirmer dans l’esprit de beaucoup que, décidément, ils sont étrangers à ce corps politique.

Comment peut-on se sentir membre de la communauté nationale si celle-ci se choisit pour symbole ce qui heurte ses croyances les plus sacrées ? Une telle opération est le meilleur moyen de créer un fossé infranchissable dans les esprits et dans les cœurs.

Exiger qu’un musulman devienne un bon citoyen en adhérant aux valeurs de la République dont l’incarnation serait « Charlie », c’est pratiquement l’exclure de la nation et donc le jeter dans les bras des islamistes qui n’attendent que cela.

Ne tombons donc pas dans le piège qu’ils nous tendent : couper les musulmans de France de la communauté nationale.

Thibaud Collin (professeur de philosophie au Collège Stanislas, un établissement privé catholique à Paris)