Baptême du Seigneur

bapteme-de-jesusPour comprendre cette scène du baptême de Jésus dans le Jourdain, il faut sans doute ne pas la séparer du séjour des quarante jours dans le désert. Autrement dit, Jésus revit symboliquement le même itinéraire que celui des Hébreux du temps de l’exode : il est plongé dans l’eau et en remonte, ce qui évoque pour les Juifs le passage de la mer des Roseaux; après quoi, il est tenté pendant quarante jours au désert, tout comme le peuple d’Israël avait été mis à l’épreuve pendant quarante ans.

Jésus est l’aboutissement du peuple d’Israël, ce peuple auquel Dieu a parlé en l’appelant « mon fils ».Annonce prophétique de sa mort et de sa Résurrection, tel est le sens de cette immersion-et-émersion dans les eaux. Etre baptisé, dans le langage des évangiles, peut signifier « mourir », comme le suggère le mouvement du baptême dans le Jourdain : on disparaît dans les eaux pour resurgir à l’air libre où la vie peut s’épanouir. Peu de temps avant d’être crucifié, Jésus demandera aux disciples qui veulent partager sa gloire future :

« Pouvez-vous être baptisés du baptême dont je vais être baptisé ? » (Marc X, 38) Double baptême : par l’eau et par le sang ! Double baptême: par l’eau et par l’Esprit !

Le premier – par l’eau – annonce le second – par le sang -, dans le cas de Jésus et des martyrs. Le premier – par l’eau – annonce le second – par l’Esprit – , pour tous les chrétiens. C’est l’Esprit qui peut nous pousser au désert. On ne le choisit pas. La traversée du désert, dans le sens spirituel et psychologique, ce n’est pas le Paris-Dakar. Ni même un pèlerinage. C’est un itinéraire aride, où l’on ne se reconnaît plus soi-même dans ce que l’on avait d’enthousiasme, d’amour de la vie, d’énergie, d’imagination et de créativité. Cela ressemble à un passage dépressif.

Le désert est ce face-à-face qui peut consister à être éprouvé par l’absence : absence de ce Dieu, certes secret et silencieux, mais dont l’Amour était suffisamment ressenti pour que le doute n’ébranle en rien les certitudes du coeur. Plus brutalement, ce peut être le retrait d’une personne aimée, une blessure affective : c’est âpre, douloureux, décapant mais dans cette souffrance même Dieu infuse une grâce unique, particulière, celle de la liberté du coeur. C’est un baptême dans le Feu intérieur dont on peut ressentir plus fort, sensibilisé à la vulnérabilité des amours humaines, lorsque la voix du Père nous réassure de sa fidélité : « Tu es celui que j’aime. » « Celui-ci est mon Fils bien aimé, dit la voix du Père; en lui j’ai mis tout mon amour. »

L’expression « fils bien aimé » fait d’ailleurs penser au fils d’Abraham, Isaac, passé lui aussi par une sorte de mort et de résurrection puisqu’il devait être offert en sacrifice et qu’il s’en est sorti. .Dieu avait dit à Abraham : « Prends ton fils bien-aimé, celui que tu aimes, Isaac, et rends-toi au pays de Moryya. Là, tu l’offriras en sacrifice sur une des montagnes, Celle que je t’indiquerai. » (Genèse XXII, 2)

« Mon fils » est aussi un des noms que Dieu donne au Messie, le roi dont a besoin Israël, à qui il s’adresse dans un psaume vénérable: « Tu es mon fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. » (Ps. II, 7)

A chaque fois qu’en pénétrant dans une église notre main touche l’eau bénite pour nous signer, faisons mémoire de notre baptême, en nous redisant : « Oui, le Père m’aime : je suis son fils, je suis sa fille, bien-aimés! »

Père Alain de La Morandais

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Les anges ou l’invisible

94689329_oNos yeux nous donnent à voir, c’est-à-dire percevoir, ce que nos cinq sens nous permettent de connaître par la vue, le toucher, le goût, l’odorat et l’ouïe.

La Bible nous révèle que Dieu, nul ne l’a jamais vu et que nul ne peut le voir sans mourir. Et pourtant toute la Révélation a pour but de nous donner à voir que, tout invisible qu’Il soit, Dieu s’est fait connaître. S’il est vrai que Dieu peut être connu par l’homme, en demeurant l’invisible, cela veut dire au moins que la connaissance sensible n’est pas la médiation appropriée pour connaître Dieu.

Au sens strict, croire ce n’est pas voir grâce aux médiations sensibles, charnelles. Si nous voyons un être de nos yeux de chair, nous n’avons pas besoin d’y croire puisque la vue semble nous suffire pour être convaincu d’une évidence, encore que l’expérience visuelle a souvent besoin d’être complétée par celle du toucher, ou celle du goût, de l’odorat et de l’oreille.

Jésus, après sa Résurrection, fait toucher son corps, mange avec ses amis, donne des preuves expérimentales pour dissiper ce qui risquerait fort d’être interprété comme une illusion d’optique ou auditive.

Venu de l’invisible par excellence, qui est le Père, le Christ est passé par la condition humaine totale – de l’amour à la mort ! – puis a traversé les frontières ténébreuses de la Mort pour reparaître dans une forme corporelle à la fois identique et différente, et finalement retourner définitivement à l’invisible. Itinéraire unique, complètement original, inimitable et exclusif, dans toute l’histoire de l’humanité.

Le Père, personne ne l’a vu hormis le Fils. L’ Esprit Saint, personne n’a jamais affirmé en avoir eu une apparition. Le Fils apparaît, se rend présent corporellement, sensiblement, soit officiellement, c’est-à-dire au collège des disciples pour fonder l’Eglise, soit de façon privée ; de manière subite, ou bien par lente découverte.

Nous, aujourd’hui, nous n’avons ni vu, ni touché le Ressuscité. Nous croyons sur le témoignage de celles et ceux qui ont vu, par la médiation historique d’une Eglise qui, deux mille ans après, dure toujours et continue de témoigner. Nous croyons grâce à ces signes de crédibilité. Christ et aujourd’hui pour toutes et pour tous de l’ordre de l’invisible : les chrétiens affirment croire en Lui. Il se rend présent par son Eglise et par ses saints, par sa Parole et par ses sacrements : visibilia. Par le visible à l’invisible.

Le Père, le Fils et l’Esprit sont-ils les seuls êtres invisibles de l’univers invisible ? Il semblerait que non puisque la Bible et la Tradition nous parlent des anges : le fait est là, que cela nous indiffère, nous gêne ou nous réjouisse.

« Ange » vient du mot grec angelos qui signifie « messager ». C’est un mot qui indique donc une fonction, et non pas une nature. Le Credo – ou symbole de Nicée – ne propose pas directement les anges comme objets de notre foi, quoi qu’ils puissent être compris dans les invisibilia.

Si nous croyons au Père, au Fils et à l’Esprit, qui nous demeurent invisibles, dans la même suite logique, le fait de l’invisibilité des anges ne parait pas un argument suffisant pour nier leur existence, sinon il faut renoncer, dans le même mouvement intellectuel, à affirmer l’existence des Personnes de la Trinité.

Dans le langage de l’Ancien Testament, très tributaire des mythologies orientales, et notamment de la Perse, les anges sont les puissances qui veillent sur les hommes, qui présentent à Dieu leurs prières, qui président aux destinées des nations, voire qui expliquent aux prophètes leurs visions. Ce sont des médiateurs, des intermédiaires entre la souveraine et invisible majesté de Dieu et l’humanité.

Habitant une Lumière inaccessible, Dieu ne peut laisser voir sa face. Les hommes donc ne peuvent qu’en apercevoir un mystérieux reflet. Les anges sont le symbole de cette lumineuse et aveuglante réfraction divine. Plus proches des qualités divines que les hommes, les anges sont un mode de présence de Dieu dans sa création, partout, sous quelque forme que ce soit, où se manifeste la Bonté, l’Unité, la Vérité et la Beauté  participant à la perfection divine.

Prenant parfois apparence humaine pour transmettre le message divin, les anges ne sont pas soumis aux pesanteurs de nos lois physiques, et c’est pourquoi l’iconographie, s’inspirant des « victoires » du monde païen, les affuble d’ailes, manière d’indiquer une liberté supérieure à celle des humains.

Depuis sa naissance jusqu’à sa Résurrection, le Nouveau Testament entoure la vie terrestre du Christ de présences angéliques, ce qui est une façon de souligner sans contestation possible la nature éminente de sa transcendance divine.

Vous ne croyez pas aux anges ? Ils ne sont pas explicitement objets de foi dans le Credo. Rien ne nous dit, dans l’Ecriture, que vous serez jugés là-dessus. Vous sentez-vous les héritiers, sans bénéfice d’inventaire, les héritiers intégraux de la foi intégrale historique de l’Eglise ? Alors, il vous est nécessaire de savoir que le IV ème Concile du Latran (1215), dont l’enseignement a été repris par le Concile Vatican I, définit que les anges existent et qu’il affirme comme « vérité de foi » qu’ils sont des créatures de Dieu, envoyés pour secourir les hommes.

Ceci dit, pas plus que vos voisins plus sceptiques, vous ne serez jugés sur ce point.

Mais vous, qui réduisez le réel au visible, méfiez vous ! L’invisible vous jugera.

L’invisible ? C’est-à-dire la partie cachée, honteuse, peu aimable de ce que nous ne voulons pas voir. L’invisible peut être notre misère cachée, cela que nous occultons pour l’honneur de paraître.

L’ange est aussi la part invisible de nous-mêmes : ténébreuse ou lumineuse. Perverse ou sublime. Les tordus, les boiteux, les névrosés, les névropathes, les drogués, les chômeurs, les pédés, tous les exclus ont leur côté invisible, leur moitié angélique : celle que nous ne voulons pas voir, que nous fuyons. C’est elle qui nous jugera.

Père Alain De La Morandais

De l’ambition (Marc X,35-45)

« Accorde nous de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire. »

Jacques et Jean, faisant cette demande curieuse, pèchent-ils par orgueil ? Les récits des évangiles nous révèlent que l’atmosphère de l’entourage du Messie n’était pas toujours sans conflits, sans ambitions plus ou moins avouées, sans jalousies ou envies. Humain, très humain. Et dans les premières communautés judéo-chrétiennes, les divisions ne seront pas épargnées. La trilogie universelle sexe – pouvoir – argent a été et sera toujours au cœur de la dramatique humaine. Un Dieu incarné devait en passer par là.

Remarquons, au départ, que l’ambition des deux frères n’est pas mesquine, puisqu’ils ne réclament rien d’un pouvoir politique, imaginé proche, par certains, mais que leur désir vise directement loin et très grand et glorieux.

Si Jacques et Jean avaient relu le livre de Sirac le Sage, ils auraient pu se souvenir, avec bonne conscience, qu’il est écrit :

« Le principe de l’orgueil, c’est d’abandonner le Seigneur et de tenir son cœur loin du Créateur … le Seigneur a déraciné les orgueilleux et planté à leur place les humbles. »(Sirac X, 7-18)

L’orgueil, selon tous les grands textes juifs, commence à se manifester quand on se détourne de Dieu en s’adonnant au péché – peu importe lequel ! – et chez les plus pervers, il s’élève jusqu’aux nues. La tradition chrétienne biblique reprend et développe la pensée juive, en allant jusqu’à rappeler la prophétie sur le Messie décrit par le signe d’un extraordinaire abaissement : «  Sans beauté ni éclats pour attirer nos regards, et sans apparence qui nous eût séduits … maltraité », il s’humiliait, il n’ouvrait pas la bouche ..  »(Is.53) La gloire divine ? Oui, mais au prix de la souffrance. C’est la réponse de Jésus avec la métaphore de la coupe à boire.

Le Christ apparaît donc comme la grande figure antithétique de l’orgueil : «  Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave, et devenant semblable aux hommes. S’étant comporté comme un homme, il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et la mort sur une croix ! » (Ph. II,6)

Saint Augustin a donné de l’orgueil une définition célèbre : «  Qu’est-ce que l’orgueil, sinon l’appétit d’une fausse grandeur ? » Jacques et Jean ne sont pas médiocres dans leurs désirs puisqu’ils aspiraient à la plus transcendante grandeur, celle de participer à égalité à la condition divine royale et régnante mais, dans la présomption de leur ambition – «  – Ils ne savent pas ce qu’ils demandent ! », a-t-on envie de murmurer – ils oublient simplement que, eux, ne sont pas de « condition divine ». D’une certaine manière Jésus leur annonce qu’ils paieront le même prix du sacrifice que Lui mais que leur élévation suprême ne dépend pas de Lui. Humilité du Fils encore, qui confie tout au Père, y compris la glorification de ses amis.

L’orgueil est un péché si spécial qu’il se rencontre jusques dans les actions les plus vertueuses, ce qui fait qu’il n’est pas la signe spécifique du seul pervers : le vertueux est sans cesse menacé par l’orgueil, en ce sens qu’il est tenté de tirer de tirer de l’exercice de la vertu une gloire qui l’exalte au lieu de le rendre plus humble. Certes, tous nos péchés ne procèdent pas de l’orgueil mais il est bien rare que ce dernier ne cherche pas à se mêler à tous, ne serait-ce que par la tentation de s’excuser, de se justifier, ou pire encore, en rejetant la responsabilité sur les autres, c’est à dire en se défaussant et en se donnant le beau rôle.

Alors, Jacques et Jean ont-ils péché par orgueil ? Malgré l’indignation des dix autres disciples, il semble qu’il ne s’agisse pas tant d’orgueil que de présomption, laquelle s’engage en des entreprises plus grandes que les ressources du sujet.

Le présomptueux tend vers des actions éminentes, l’ambitieux vers les honneurs éminents, et l’orgueilleux, lui , tend essentiellement vers l’éminence de lui-même. Enfin, l’intelligence a sa part dans l’orgueil, car la condition même du mouvement dévoyé du désir intellectuel suppose que se cache un jugement faux de l’intelligence. Et c’est précisément cette fausseté du jugement qui fournit à l’orgueil son objet. L’orgueilleux ne se trompe point seulement en jugeant digne de son choix sa propre excellence, mais bien déjà en s ‘attribuant une telle excellence, ce qui le rend juge et partie.

Dans le vrai orgueil, il y a toujours une forme de refus de dépendance, ce qui ne saurait être le cas de Jacques et Jean qui auraient plutôt peur, peut-être, de perdre leur Maître bien aimé dans cette glorification divine qui les attire tout en leur communiquant une frayeur sacrée .

Père Alain de La Morandais 

Deux femmes rendues à la vie

Résurrection_de_la_fille_de_Jairus,_par_Gustave_DoréMarc V, 21-43

Deux histoires différentes sont racontées, imbriquées l’une dans l’autre. On commence et finit par celle de Jaïre qui enveloppe une sorte de noyau central, l’épisode de la femme malade d’hémorragies. Les deux miracles ne sont d’ailleurs pas sans rapports. Chaque fois, c’est une femme qui en est bénéficiaire. La fillette a douze ans, l’âge minimum pour se marier selon le droit israélite, tandis que l’autre est malade depuis le même temps. Toutes deux sont impures, la plus âgée souillée par ses écoulements de sang pathologiques, la plus jeune qui est déjà un cadavre au moment où Jésus l’approche. Et, dans les deux cas, la foi du demandeur jour un rôle capital.

« Ta foi t’a sauvée », dit Jésus à la femme qui touchant son vêtement par derrière, a presque volé sa guérison. De même, il dit à Jaïre, le père de la jeune défunte : « N’aie pas peur, crois seulement ! » Jésus fait des prodiges dont, d’une certaine manière, le contrôle lui échappe. En revanche, la disposition intérieure des demandeurs est primordiale : c’est pare la confiance en Lui qu’ils peuvent s’approprier la force dont il rayonne. La guérison centrale montre Jésus faisant un miracle presque malgré lui; l’essentiel de sa mission n’est pas dans la santé rendue aux corps, mais dans la vie à laquelle peut s’ouvrir la personne tout entière. « Ta foi t’a sauvée ! »; sauvée et non simplement guérie. La guérison a été en quelque sorte subtilisée à jésus mais Il recherche de façon active celle qui a manifesté une si grande foi, pour lui dire que son bonheur est plus grand que la santé recouvrée.

Quant à la fillette, c’est aussi son salut global que son père recherche pour elle : « Il faut que tu viennes et que tu lui imposes les mains pour qu’elle soit sauvée et qu’elle vive. » Au début, tant qu’elle n’est que malade, Jésus accepte qu’une foule nombreuse l’accompagne. Dès qu’il apprend sa mort, le ton change : la foule n’est pas en état de comprendre la portée de ce qui va se passer : Jésus la laisse en plan. Seuls vont être associés au face à face avec la mort le père et la mère de l’enfant, ainsi que Pierre, Jacques et Jean les trois qu’on retrouvera aux moments cruciaux de la transfiguration et de l’agonie.

La fin de l’histoire se passe dans l’intimité d’une chambre. Sept personnes sont là : la fillette et ses parents, Jésus et ses trois disciples. Tout est décrit avec beaucoup de sobriété. L’évangéliste retranscrit en araméen les deux mots que Jésus adresse à l’enfant, avant de donner la traduction en grec pour ses lecteurs. Le verbe qu’il emploie, « réveille toi », n’exprime qu’un retour fugitif à la vie : la fillette de douze ans est rendue à sa vie mortelle et il est bien évident que plus tard elle mourra à nouveau. Mais ce verbe « réveiller » est aussi l’un des termes de l’ Eglise pour parler de la résurrection définitive. On dira de Jésus :

« Il a été réveillé le troisième jour » (I Cor.XV,4)

Aussi l’évènement qui se produit chez Jaïre est-il une sorte d’anticipation prophétique de Jésus dont vivent déjà les chrétiens qui lisent l’évangile de Marc. Jésus y est montré comme maître de vie et de mort, de salut destiné à tout l’homme et à tous les hommes. Et s’il communique la vie, c’est vraiment pour que l’ humanité la prenne en charge. Alors que les disciples et les parents, tout à leur admiration, ne pensent qu’à divulguer le prodige à tort et à travers, Jésus les ramène à la réalité concrète : qu’ils n’oublient pas de nourrir la fillette ! La vie qu’il leur a été rendue, belle et fragile, est à présent entre leurs mains; à eux de l’entretenir et de la faire fructifier.

Père Alain de La Morandais

« Qui est-Il ? »

ausschnitt_aus_die_erschaffung_adams_7390001Le Maître s’embarque avec les siens.

A nouveau, il faut partir. Le Maître les pousse vers l’autre rive.

Partir exige un déchirement qui arrache une part du corps à la part qui demeure adhérente à la rive de naissance, au voisinage de la parentèle, à la maison et au village des usagers, à la culture de la langue et à la routine des habitudes.

Qui ne bouge n’apprend rien.

Oui, partez, ! Divisez-vous en parts. Vous étiez uniques, vous allez devenir plusieurs. Partez et alors tout commence ! Aucun apprentissage n’évite le voyage. Partir. Sortir. Se laisser un jour séduire. Et Dieu, Lui, se retire dans le silence. De nuit. Voici l’ombre et la lumière, la souffrance et l’omniscience. Dieu s’expose Lui-même à l’errance des flots. Chacun sa nuit. L’apprentissage continue.

«  Il dormait ». Scandale du sommeil de Dieu ! Absence de Dieu ?

Tout se passe comme s’Il n’était pas là.

Il faut comprendre celles et ceux que ce silence et cette absence accablent, scandalisent ou révoltent.

Le texte sacré nous laisse entendre que Dieu est là où on l’attend le moins, là où l’on ne L’attend plus ; que Dieu serait là où Il semble le plus absent. Ce qui signifie que Dieu n’est pas nécessairement chez Lui dans nos sécurités. Que Dieu et le calme plat ne vont pas nécessairement ensemble. Ce qui veut dire que la paix promise n’a rien à voir avec un demi-sommeil d’une vie sans histoires.

Au milieu de la nuit, au milieu de la mer, avec les vents contraires, dans le harcèlement des vagues, la traversée semble tourner au cauchemar. C’est bien beau de passer sur l’autre rive mais c’est toujours s’exposer à la tempête.

L’autre rive, c’est ce versant de nous-mêmes encore inconnu, cette part de soi qu’on cache ou qu’on feint d’ignorer.

L’autre rive, c’est la part sauvage, indomptée; la part hostile que nous portons tous et qui attend d’être reconnue enfin et même aimée.

L’autre rive, c’est l’épreuve, la souffrance, la mort … et cette voix – qu’on peut refuser d’entendre ! – qui n’en murmure pas moins inlassablement : «   – Un autre te mènera … »

Les disciples eurent peur.

C’est la peur surmontée et non pas l’absence de peur qui fait le courage. Le courage qui est «  la vertu inaugurale des commencements » (Charles Péguy) et surtout la patiente continuation du commencement. Tout le monde a peur de commencer. L’absence de peur, qui serait comme l’inconscience, n’est pas le vrai courage. Les gens de foi ne sont ni aveugles, ni intrépides, ni impavides.

La vertu du commencement est la plus haletante mais la plus discontinue …Le courageux ne peut se reposer sur le mouvement soit-disant acquis de son courage, parce que le courage n’est pas une rente, un capital à gérer. Le courage n’est pas non plus un savoir mais une décision. Votre courage de vous engager est d’abord dans votre décision.

– Et quelle part accordez-vous à la raison ?

J’entends bien votre objection et je réponds que la raison a toujours raison, bien sûr. Mais le courage n’est pas un syllogisme, un beau raisonnement car le raisonnement nous dit ce qu’il faut faire et s’il faut le faire, mais il ne nous dit pas qu’il faille le faire. Le courage n’est pas une sagesse non plus mais, pour parler le langage de Saint Paul, une «  folie », une folie qui dépasse une sagesse.

– L’amour est une illusion ! sifflent les vents contraires.

– N’ayez pas peur ! répond la voix du Verbe de Dieu, sortant enfin de son silence.

L’appel au secours est proportionnel à la prise de conscience des dangers encourus. Le cri de l’amour peut être un appel au secours.

– Avec toi nous pourrons vaincre nos faiblesses ! A deux nous serons plus forts!

La foi, comme l’amour, s’exprime dans l’abandon.

– Je ne peux tenir mon salut uniquement de moi-même ! se disent l’épouse et l’époux.

– J’avoue humblement ma dépendance : j’ai besoin de toi, de ta main tendue quand la tempête fait peur. Je ne suis ni intrépide, ni impavide, sans présomption. Je m’engage simplement à tendre ma main vers toi, chaque fois.

Et le vent tomba.

Père Alain de La Morandais

La parabole …

300px-Yellow_mustard_flowerMt.IV,26-34

La parabole, du grain de moutarde, nous donne l’occasion de réfléchir sur ce qu’est précisément le genre littéraire de la parabole, si souvent utilisé par Jésus le Nazaréen.

En face d’un interlocuteur, qui peut être une personne ou un groupe, trois attitudes profondes, ou si l’on veut, trois registres, sont possibles par delà toute la gamme des comportements d’un locuteur :

– une attitude de pression;

– une attitude de distance;

– une attitude de contact.

L’attitude de contact : elle ne se place en face d’une personne ni en retrait, ni en pression, mais dans un équilibre délicat et sans cesse à rétablir.

Dans ce genre de relation, la personne vit, existentiellement, une confiance dans l’aptitude de celle-ci à trouver par elle-même ses propres directions, à découvrir par elle-même, et pourtant accompagnée, les solutions de ses problèmes.

La parabole est vraiment une bonne nouvelle : par elle, la communication avec le Christ est un contact qui réfléchit chacun vers le centre de lui-même .C’est le paradoxe d’un lien qui n’est pas véritablement un lien dans le sens de l’entravement , mais un appel : un « fardeau léger » qui soulève et n’appesantit pas sous sa contrainte .Jésus , par la parabole, se présente en refusant d’exercer une domination .Il ne structure aucune relation de dépendance .Le jeune homme riche, par exemple, n’est pas capté, tout en étant séduit : il lui est possible de ne pas tout abandonner et aucun reproche direct ne lui est adressé .Le Christ ne fonctionne pas comme un recruteur, par fascination; il ne subjugue pas, ne conditionne pas et encore moins pratique le chantage ou la menace …Non. Il informe, il éclaire, il n’enjoint pas .Et c’est parce qu’Il ne fait aucune pression que sa Parole peut retentir en chacun de nous comme un écho de liberté .L’Evangile , par la parabole, nous rend le contact direct d’une Personne qui s’est présentée, sans pression, sans hauteur, dans des attitudes d’accueil et de respect plus que par des théories ou des connaissances contraignantes. La Parabole est invitation, comme dans celle des invités à la noce.

Deuxième réflexion, liée plus directement à la parabole du semeur : si nous sommes dans le rôle du semeur, comme responsable de semer la Parole de Dieu, que signifient les images du « sol pierreux » et des « ronces » La parabole expliquée nous répond clairement en disant que le sol pierreux est celui qui n’a pas de profondeur de terre et que les ronces représentent les « soucis du monde » et la « richesse » , ce qui laisse ouverte la question contenue dans la première : pourquoi semer sur un sol pierreux ou dans les ronces ? Ce qui revient à nous poser la question de savoir si, avant de semer, il n’est pas aussi de notre responsabilité de préparer le terrain sur lequel nous allons faire les semailles : épierrer et arracher les ronces.

Autrement dit, si nous voyons aussi dans le symbole du grain celui de la grâce, il faut nous rappeler que la grâce divine ne saurait suppléer à la responsabilité, qui nous revient à chacune et chacun, de « traiter » la nature humaine qui est la nôtre, de façon à ce qu’elle soit saine et bonne, prête à accueillir le bon grain pour qu’il s’enfonce, mûrisse et devienne fertile . Sinon, il n’y aura pas de « résultat », comme dit le texte du Livre d’Isaïe.

Père de La Morandais

La Trinité ou de la réciprocité

trinit%C3%A9%201.jpg;maxh=364,maxw=273,h=538,w=403Qu’est-ce que la Trinité ? Une relation trielle parfaite dans laquelle le Père aime le Fils, lequel aime le Père, et l’Esprit aime le Père et le Fils. Trois personnes amoureuses dans une parfaite réciprocité ! A contempler un tel mystère, il y a de quoi hésiter entre le vertige de l’incompréhensible… ou le découragement. Car, ce qui est déroutant, pour les uns, c’est l’expérience même de la réciprocité, et pour d’autres, la perfection de la réciprocité.

L’expérience de la réciprocité dans le champ de l’amour est celle d’aimer et de se savoir aimé. Beaucoup d’entre nous font l’expérience de donner d’eux-mêmes sans rien recevoir en retour. Ce n’est pas très gratifiant et ne favorise pas toujours l’épanouissement. Ceux-là sont parfois tentés d’être envieux de la vie amoureuse des Personnes divines.

«  – Moi, j’essaie de me donner et d’aimer du mieux que je peux, sans guère recevoir la monnaie de ma pièce, et si Dieu nous aime sans qu’on le Lui rende guère, Il a au moins l’avantage considérable dans sa perfection divine amoureuse d’aimer ET d’être aimé ! »

Les frustrés de l’amour humain, loin d’être jaloux du privilège divin, devraient-ils trouver une suffisante consolation à savoir qu’ils sont aimés de Dieu ? La belle affaire que de se savoir aimé de Dieu lorsque l’indifférence des hommes vous rejette dans une solitude tragique ! Tant il est vrai que pour croire à l’amour de Dieu, nous avons besoin qu’Il s’incarne, qu’Il prenne chair dans un sourire, un regard, un accueil, un geste unique où nous sommes reconnus pour nous-mêmes. Ventre affamé n’a pas d’oreilles : un coeur solitaire et glacé risque peu de se réjouir de la contemplation de l’Amour trinitaire tant qu’il n’a pas rencontré sur sa route un peu de fraternité.

Si les frustrés de l’amour humain sont envieux de Dieu, a fortiori sont-ils tentés de l’être encore plus des bénis de l’amour humain, de ceux-là et de celles qui aiment et sont aimés.

Faut-il voir chez ces derniers une race protégée dans les serres chaudes de la béate réciprocité ? Lorsque nous goûtons la joie d’aimer et d’être aimés, nous mesurons mal la grâce qui nous est faite par la Source même de tout amour. Une certaine forme de bonheur satisfait risque de rendre bien ingrat vis-à-vis de Dieu, en ce sens que nous avons toujours tendance à penser que le bonheur d’aimer et d’être aimé est dû à notre seul et éminent mérite.

Ingrats et indifférents à la solitude des mal-aimés : tel est aussi un des risques du trop de confort de la réciprocité repliée sur sa jouissive béatitude. Si elle nous recroqueville sur nos petites réussites relationnelles familiales ou amicales, la jouissance de la réciprocité amoureuse devient un risque d’asphyxie, d’intoxication affective et d’aveuglement sur sa cage dorée. Les petites amours humaines autosatisfaites sont comme des jardins japonais miniatures : un seul coup de patte du chat et tout est dévasté ! Si la troisième personne de la Trinité est représentée par des symboles tels que le vent, le souffle, l’ardeur, le feu, ce n’est pas pour rien : cela signifie clairement que dans toute forme d’amour où la réciprocité assure le dynamisme et l’échange dans la relation, c’est l’ouverture à la dimension trielle qui évitera l’autosatisfaction et l’étouffement.

Enfin, s’il nous arrive de ne pas oublier la mise en garde rugueuse de l’Évangile selon laquelle il n’y a guère de mérite à aimer ceux qui nous aiment, il est non moins clair que plus nous avons la chance d’aimer ET d’être aimé, plus il nous est demandé en retour de mieux accueillir les mal-aimés, les blessés de l’amour et de la vie.

« J’ai encore une chose à dire, une seule, la dernière de toutes ; je puis lui dire : je vous aime. Dix mille mots précèdent celui-là ; mais aucun autre ne vient après dans aucune langue, et quand on l’a dit une fois à une personne, il n’y a plus qu’une ressource, c’est de le lui répéter à jamais. L’amour est l’acte suprême de l’âme et le chef-d’oeuvre de l’homme. Son intelligence y est, puisqu’il faut connaître pour aimer ; sa volonté, puisqu’il faut consentir ; sa liberté, puisqu’il faut faire un choix ; ses passions, puisqu’il faut désirer, espérer, craindre, avoir de la tristesse et de la joie ; sa vertu, puisqu’il faut persévérer, quelquefois mourir et se dévouer toujours » (Lacordaire).

¨Père Alain de La Morandais