Pentecôte : « Baptisés dans l’ eau et dans l’Esprit »

 

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« Baptisés dans l’eau et dans l’Esprit » : qu’est-ce que cela veut dire ? Sommes nous dans la langue de bois ou parlons nous un langage de vie ?

 

Dans les premiers temps de l’Eglise, il y avait dans les édifices religieux des piscines baptismales : chaque baptisé descendait les degrés et s’immergeait dans les eaux. Ce faisant, il rappelait qu’il acceptait librement de suivre le Christ par le passage dans le tombeau, qu’il passait avec Lui par sa mort. Il s’immergeait dans les eaux de la mort : la mort, c’est la ténèbre, la stérilité, le recroquevillement , le repliement suicidaire sur soi-même, le déni d’avenir et d’amour .Descendre dans les marais de la mort pour s’y engloutir, c’est ce que nous voyons s’accomplir autour de nous par tous les morts-vivants : ils se délectent avec morbidité de leurs propres asphyxies.

 

La grande loi spirituelle, biologique et psychologique de chacune et chacun d’entre nous nous appelle à mourir à quelque chose : ce bébé meurt peu à peu à son état de nourrisson; ces enfants se préparent, sans le savoir, progressivement, à mourir à l’enfance; les adolescents meurent à leur adolescence; les jeunes adultes meurent à leur jeunesse et les matures meurent à leur maturité … Ainsi jusqu’au dernier pas, jusqu’au souffle ultime.

Mais précisément ce souffle dernier, sur quoi s’ouvre-t-il ? Sur la béance du néant ou sur la renaissance ?Mourir pour mourir, cela nous parait absurde, cruel, un non-sens …

Si nous acceptons, bon gré mal gré, – non sans crispations et sans souffrances ! – de mourir à l’état de nourrisson pour devenir enfant, de mourir à celui de l’enfance pour passer dans l’ adolescence, de mourir à celui de l’adolescence pour devenir jeune adulte, c’est bien parce que mourir – à – quelque chose n’est acceptable qu’à la manière d’un passage pour renaître. S’immerger, mourir à quelque chose, pour émerger ? Oui.

Passer par une « mort » pour naître à nouveau, recréé, transformé ? Oui. On renâcle souvent à passer d’une étape à l’autre : dans ce sens là, il y a de prétendus adultes qui ne sont encore jamais morts à leur adolescence ! Se décrisper, s’abandonner, pour passer d’un état à l’autre, c’est un don spirituel, un don de l’Esprit : la puissance qui nous arrache aux eaux de la mort est celle de l’Esprit !

Il y a deux grâces conjointes dans le Baptême : celle de l’immersion, qui nous fait consentir à mourir à quelque chose de morbide en nous, et celle de l’émergence qui est le cri, l’appel de l’Esprit à un autre devenir, à une renaissance .Cette émergence n’est possible qu’avec le souffle, l’ardeur, le feu d’une passion qui nous hisse toujours au-dessus de nos médiocrités et de nos tiédeurs.

Cette passion amoureuse est celle du Désir de Dieu pour l’Homme, parce que l’Homme manque à Dieu et que l’Homme fait l’expérience du manque de Dieu.

Il y a bien des choses éprouvantes dans la vie qui souvent excèdent nos forces, nos seules petites forces humaines : la fidélité, le pardon, la patience, la persévérance, un certain courage …et pourtant, à notre propre étonnement, il nous arrive de nous surprendre nous mêmes à devenir fidèles, patients, courageux …Nous devinons alors que c’est toute la meilleure part de nous mêmes qui s’est révélée comme éveillée par un Souffle inconnu , invisible mais réel .Nos pères dans la foi nous ont appris le nom de cette Présence mystérieuse qui nous fait devenir pleinement nous mêmes et même plus que nous mêmes : nous étions soulevés par un état de grâce : signe de la Présence de l’Esprit en nous !

Père Alain De La Morandais 

Mémoire qui tue et amnésie qui sauve

« Nous sommes un » (Jn. XVII,20-26)

« L’Esprit Saint vous fera souvenir » (Jn. XIV)

 

L’unité trinitaire dont parle le Fils existe notamment grâce à la dynamique de l’Esprit qui relie les Trois personnes divines dans un Présent mystérieux qui leur est commun . C’est ce dont rêvent tous les amoureux du monde sans y parvenir.

Comme le Fils sait bien, avant de les quitter , que la mémoire de ses disciples est fragile – comme la nôtre – , il les rassure en leur disant que l’Esprit Saint leur fera faire mémoire de tout ce qu’Il leur a déjà dit. Quelle pédagogie !

Bien sûr que nous avons nous aussi , avec et malgré tous les moyens de communication modernes , des expériences de mémoire et d’amnésie ! Mais il peut y avoir mémoire qui tue et amnésie qui sauve.

Quand tous les psy de notre civilisation occidentale nous répètent à l’envie qu’il faut « faire le deuil » après la perte d’un proche , nous savons, en effet, que s’obstiner dans l’obsession de l’absence de l’autre peut nous déconstruire , voire nous détruire , ne serait-ce parce que cette mémoire en marche arrière nous dégage du présent et des responsabilités qui nous reviennent. Faire mémoire pour ressasser le passé ? Se donner l’illusion qu’avant tout était mieux que maintenant ? Comme vient de le dire le pape François : « Je rêve d’une Europe dont on ne puisse pas dire que son engagement pour les droits humains a été sa dernière utopie. » (Prix Charlemagne , mai 2016). Toujours dans le rapport à la mémoire qui peut tuer, souvenons nous du mauvais accueil fait à Jean Paul II , lorsqu’il a prononcé les repentances de l’Eglise romaine … qui aurait perdu la mémoire sur l’Inquisition , les Croisades , la conquête de l’Amérique ?

Ne pas se réfugier dans le passé pour éviter le présent. La mémoire , la nôtre, banale, ordinaire , est à l’articulation du passé, du présent et de l’avenir. Le Fils parle du futur que nous fera découvrir l’Esprit , l’Avocat , le Défenseur. Et nous ? Un amour vrai est un amour qui n’est pas sans mémoire. « Mille tre ! » , s’exclame fièrement Don Juan , le prédateur , le collectionneur qui connaît ses chiffres mais même plus le nom de ses victimes.

L’amnésie qui sauve ! Encore dans les amours humaines , pour un pardon vrai , ne pas accumuler les griefs , les comptabiliser ; la mémoire n’est pas un règlement de comptes , ni un conte de fées. Un amour véridique sait faire mémoire du meilleur pour construire l’avenir : l’accueil religieux des divorcés remariés suppose un terrain de rencontre en vérité sur le passé pour un avenir plus positif. Humblement. En vérité ?

Enfin la terrible actualité sur les prêtres pédophiles nous rappelle, notamment , que les victimes souvent, trop souvent , ont inconsciemment effacé de leurs mémoires le crime qu’ils ont subi …peut-être pour que couteau ne saigne pas trop longtemps dans la plaie . Et quand l’horrible vérité surgit , qu’en faire par rapport à l’avenir sinon devenir lanceur d’alertes ?

Père Alain de La Morandais 

« Faire mémoire … »

Jean XIV,23-29

 

Le Christ va s’en aller et Il prévient les siens : comme Il sait que son départ les trouble, Il annonce mystérieusement qu’Il reviendra . Sous la même forme historique charnelle ? Non, une autre forme de Présence leur est annoncée : celle de l’Esprit Saint qu’Il présente sous un nom qui peut surprendre : le « Défenseur »  !

Pourquoi aurions-nous besoin d’un Défenseur – d’un avocat ? Contre quoi aurions-nous besoin d’être défendus .La réponse est dans le texte : de l’oubli ! Puisqu’ une des fonctions de l’Esprit est ici tracée : « Il vous rappellera » , Il vous fera souvenir, Il vous fera faire mémoire.

« Souviens-toi !…. Shemma Israël ! Ne vas pas oublier ces choses que tes yeux ont vues, ni les laisser, en aucun jour de ta vie, sortir de ton coeur … » Toute la millénaire et inépuisable mémoire d’Israël repose sur ce refrain: « Souviens-toi !  Prenons garde d’oublier ! Ce qui, dans notre vie spirituelle, peut entretenir, à notre insu, le doute, la morosité, la tiédeur, voire la désespérance, c’est l’oubli : nous laissons s’estomper la mémoire des grâces que Dieu nous a données. Nous laissons s’étioler dans l’oubli les moments forts et heureux, dans lesquels la foi et l’amour brasillaient en nous, pour nous morfondre dans l’horizon bas et lourd d’un passage à vide, d’une inappétence à la prière.

Si notre foi s’affaiblit, c’est la mémoire qui peut la provoquer et la raviver. La mémoire de l’Histoire du peuple juif, dont nous sommes héritiers, celle de l’Eglise – d’où la lecture ces temps-ci des Actes des Apôtres – qui nous enfante à la vie de foi et à l’espérance de la création nouvelle. Les moments forts de commémoration collective, communautaire ou familiale, sont des relais de la mémoire d’une Histoire commune, laquelle tisse les liens constitutifs d’une identité. Comment pourrions-nous oublier cela, nous, chrétiens, qui sommes les gardiens vigilants depuis vingt siècles du « faire mémoire » de la Résurrection plus forte que la mort ?

Telle est notre mémoire première et fondatrice : elle nous rassemble, ici, chaque dimanche, matrice de toutes les mémoires secondes mais indissociables .Chaque rassemblement dominical de par le monde est le temps fort de ressaisissement, communautaire et personnel, pour ne pas céder à l’affadissement de notre vie de foi et de fraternité : faire corps eucharistique, c’est accepter à la fois de porter les autres, si nous sommes en état de grâces et de ferveur, et d’être porté par les autres, si la mollesse et l’apathie nous guettent.

Faire mémoire du temps de grâces et de bénédictions, si vous passez, en ce moment, par la grisaille et par l’ennui, c’est anticiper sur ce qui vous reviendra, un jour, et raviver l’espérance. C’est parce que nous savons faire mémoire du temps où la foi fut vaillante en nous, où l’amour nous a épanoui, que nous prenons le risque heureux de croire que ce temps-là n’est pas perdu à tout jamais.

C’est parce que nous savons faire mémoire du temps où notre talent était apprécié et reconnu que, dans un passage à vide de notre vie professionnelle, nous pouvons retrouver l’énergie de croire encore à notre avenir et ne pas désespérer de nous mêmes.Ce peut être, enfin, dans un couple fissuré dans ses certitudes   amoureuses ou dans ses fidélités, le rappel de tout ce qui s’est construit et qui a porté du fruit, la mémoire des années heureuses et bénies, qui va aider à renouer l’alliance éprouvée.

« L’Esprit vous rappellera tout ce que je vous ai dit … » « Rappelez-vous, nous dit le Messie, chaque fois que nous doutons: rappelez-vous que ma Parole a traversé les siècles jusqu’à vous, que mon Eglise vous rassemble encore et toujours, aujourd’hui et demain, que mon Pain vous nourrit, que votre Baptême est la source inépuisable de toutes les grâces, que Je me rends Présent chaque fois que vous partagez avec le misérable, que vous vous rassemblez en mon Nom et que Je vous dis et redis : « Faites ceci en mémoire de moi. »

Père Alain De La Morandais