Le Désir du Fils

Jean XIII,31-35

« Comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres… Vous êtes mes amis, je vous appelle mes amis. »

A entendre ces versets pour la énième fois, soit nous sommes tentés de tomber dans la somnolence de la rengaine, soit – pour une fois ! – nous avons envie de nous insurger : « – Quoi ? A ne retenir que ces paroles suaves et bénignes, ne risque-t-on pas de présenter les Evangiles comme une « pastorale » – ouvrage littéraire bucolique conventionnel ! – , sucrée et dont la mièvrerie des sentiments cacherait l’âpreté des passions qui agitent le coeur de l’homme, sitôt qu’il est question d’amour ? Donc de désir. »

A quelques jours du départ de son fondateur, n’y aurait-il pas quelque involontaire imposture à présenter la petite Eglise primitive comme un groupuscule idéalisé où tout baigne dans les bons sentiments ? Le Christ nous appelle ses « amis ». Soit. Nous ne doutons pas de la qualité souveraine du Désir éminent et pur qui Le porte vers nous. Hier et aujourd’hui. Maintenant et toujours.

Aime – t – Il davantage celle-ci ou celui-là que moi ? Cette question nous reste plutôt étrangère, non pas parce que le remugle de l’envie ne pourrait pas brouiller la pureté de nos intentions affectives, mais parce que – Dieu merci ! – il n’y a que la certitude du salut pour tel ou telle, hypothétiquement plus proche que nous du coeur de Dieu, qui pourrait nous donner la réponse. Et que cela demeure le secret de Dieu.

Le Christ, nous appelant ses « amis », manifeste un état de fait réel – celui de son Désir à notre endroit, et il ne dépend pas de nous qu’Il ne nous aime quand même, si pervers que nous soyons – mais Il manifeste aussi un Désir optatif : celui que nous nous aimions les uns les autres. Et là, cela dépend aussi de nous.

Tant que nous n’aurions qu’à jouir de l’Amour divin comme on prend un bain de soleil, chacune et chacun, isolés sur son carré de sable au bord béat de l’azur infini, tout irait bien, car tout le Soleil qui me réchauffe le corps est tel qu’il est tout et uniquement pour moi, de telle sorte que ce que j’en reçois n’enlève rien à mon voisin qui en reçoit tout autant. Mais les choses se gâtent si nous comprenons mieux les paroles du Fils: «  Je vous aime mais il ne suffit pas que vous receviez mon amitié pour devenir mes « amis »,

il vous faut partager mon amitié pour vous avec les autres, oui, avec vos frères humains, vos semblables … »

Las ! L’amour de Dieu n’est pas qu’un bain de soleil !

Ses exigences nous poussent sur le terrain piégé des sentiments, c’est à dire là où nous allons tout naturellement nous heurter aux rivalités, aux jalousies, aux passions vives du coeur humain.

Rappelons nous simplement l’épisode d’après la Résurrection, au bord de la mer de Tibériade, lorsque le Ressuscité demande à Pierre s’il l’aime « plus » que les autres .Fort de la réponse positive, chaleureuse et douloureuse à la fois du disciple, qui a trahi, le Fils de Dieu lui confère la primauté, la responsabilité première de son Eglise, tout en lui annonçant son martyre. Et que fait Pierre, qui marche là, devant, seul avec le Maître ? Il se retourne vers celui qui les suit, Jean : « – Et lui, Seigneur ? » Imaginons Pierre : le voici réassuré de la confiance redonnée publiquement par le Maître, fier peut-être des responsabilités reçues, troublé par la prophétie d’un avenir violent, et que manifeste-t-il pour le tiers, pour celui que Jésus « aime » ? … Est-ce le rival écarté ? Est-ce l’ami dont le futur peut devenir aussi menacé que le sien ?

Pierre a tort de s’inquiéter : les conflits qui éclateront dans l’Eglise ne viendront pas de Jean, mais le chemin affectif de Pierre passe, comme le nôtre, par celui du champ miné des passions du coeur humain.

Répondre à l’injonction pressante du Fils de nous aimer à moins de fonctionner comme un automate, sans pulsions, ni désirs, ni passions ! – ne relève pas de la bleuette ou de la romance rose, où tout voguerait délicieusement dans les bons sentiments.

Si nous avons pris l’Evangile pour une aimable pastorale – une sorte de Soft Story , – , changeons de chaîne : il y a toujours ailleurs encore des marchands d’illusions ! L’amour n’est pas un confort.

Pour aimer jusqu’au bout, le Christ ne nous a pas promis la paix du pot-au-feu mitonné, chacun pour soi et Lui pour tous, mais des conflits, des rivaux, des ennemis même, de la solitude et des larmes et du sang.

En un mot : la Croix ! Et ce n’est pas toujours une décoration.

Père Alain de La Morandais 

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