« Je ne te condamne pas … »

Jean VIII,1-11

Yeshoua-et-la-femme-adultere.jpgDeux grandes respirations silencieuses sont probablement nécessaires pour pénétrer le mystère de cette scène évangélique de la femme adultère :

– celle qui accompagne le premier mouvement du Christ qui se baisse et du doigt écrit en bas, sur la terre, avant que de se redresser pour livrer la Parole qui renvoie les accusateurs à leur propre conscience;

– et celle qui accompagne le deuxième mouvement d’écriture.

Le premier temps de silence a été précédé d’un grand tohu-bohu : c’est le scandale du flagrant délit et chacun des assistants, prêt à se transformer en procurateur par des imprécations et des injures, exorcise peut-être sa propre peur de découvrir, à son tour, l’infidélité de son épouse plutôt que la convoitise de son propre coeur endurci.

En fait, cette femme n’est qu’un prétexte pour mettre en porte-à-faux et accuser ce Nazaréen fauteur de troubles : les inquisiteurs qui le pressent de questions le désignent comme leur future victime. Sa réponse est silencieuse : son geste étrange d’écrire sur la terre provoque un long silence, comme s’il convenait éminemment que le silence précède la Parole. Ce silence qui attire le coeur de l’homme et à la fois le fait craindre, signe mystérieux d’une Autre Présence. Cette Parole qu’Il va livrer pour qu’elle pénètre leurs consciences : « Le sans péché parmi vous, que, le premier, sur elle il jette la pierre ! »

Le second silence est provoqué à la fois par la Parole livrée et par le deuxième geste d’écriture sur la terre : sans bruit, un par un, les accusateurs s’éclipsent, car la Parole qui habitait ce silence leur a changé le regard : ils ne regardent plus ni la femme, ni l’homme accusés mais leurs propres consciences. Le Christ se met à écrire deux fois, mais le mot grec employé pour la première fois n’est pas le même que pour la seconde.

Le premier – « écrire en bas » (katagrapho) – signifie « inscrire-graver », tandis que le second veut dire simplement écrire. Des exégètes ont fait le rapprochement avec le Décalogue dans la traduction grecque des Septantes : l’expression solennelle « inscrire-graver » est employée lorsque Dieu Lui-même écrit les premières tables de la Loi, qui seront brisées par Moïse découvrant l’idolâtrie de son peuple, et lorsque Moïse écrira les deuxièmes Tables, c’est le simple terme d’  « écrire » (grapho) qui est utilisé. Ceci nous conduit à pouvoir penser que, dans son premier geste d’écrire-graver sur la terre – adamah -, c’est à dire sur ce dont est fait Adam, sur l’humain, le Christ-Dieu fait mémoire de la première alliance qui a été transgressée par le peuple hébreu avant même d’avoir été entendue ou lue. La première Alliance, le premier mariage, a été rompu, et les secondes Tables, c’est l’homme qui les écrit, Moïse.

Le Christ-Homme, Lui aussi, écrit à nouveau sur la terre.  « Ce qu’ayant entendu, ils sortent un à un. » Cette fois, la Loi de la Nouvelle Alliance est entendue par ceux-là même qui voulaient se servir de la Loi de l’ancienne alliance pour faire mourir. « Que celui qui est sans péché … » : le Christ fait appel non pas à la culpabilisation, mais au lieu unique et premier où nous serions innocents. Et c’est la prise de conscience de notre non-innocence qui nous fait quitter le rôle d’accusateurs : la Parole a changé notre regard. Le Christ fait preuve, dans cette scène mélodramatique, d’une liberté souveraine : Il ne se laisse pas enfermer dans le dilemme selon lequel ou bien la Loi demeurerait et supprimerait la femme, ou bien la femme demeurerait et supprimerait la Loi. Il invente une troisième voie, voie divine et royale : le retrait des juges et des accusateurs, la non-exécution de la sanction.

Le Christ invente un rapport à la Loi où rien ne meurt : ni le transgresseur, ni la Loi, ni le procureur, ni le juge, ni même la sanction. « Façon de nous faire comprendre que nous ne pouvons accepter et comprendre l’interdit qu’en ayant acquis assez de liberté pour faire pleinement nôtre la Loi. »

Père Alain De La Morandais

Publicités

« Travailler à la réconciliation »

apollo_corintheII Cor.V,17-21

Trois points, au moins, à soulever dans cet extrait de la Lettre de Paul aux chrétiens de Corinthe:

– « Il effaçait pour tous les hommes le compte de leurs péchés »;

– « Nous sommes donc les ambassadeurs du Christ … »;

– «  Il nous a donné pour ministère de travailler à la réconciliation ».

Nous ne retenons, en général et malheureusement, de cette phrase que le verbe « effacer », comme si le sacrement de réconciliation était une sorte de poudre détergente qui nous rendait à la pureté originelle … !

Si le sacrement « efface », que devient la mémoire de notre péché ?Si l’acte purificateur « efface », que devient la réalité permanente de la blessure originelle ?Si le pardon sacramentel « efface », quelle est l’origine de son efficacité ? Autrement dit, quelle différence fera-t-on entre un acte magique et un acte sacramentel ?

Or, ici, c’est le compte qui est effacé et non pas la réalité passée ou présente de nos péchés. Comme le par-don est au-delà du DON, il suppose, certes, la Justice, mais il la dépasse précisément parce qu’il « efface » la comptabilité.  « Je ne suis pas venu abolir mais accomplir … » (Mt. V, 17-19) Le DON est de l’ordre de l’Amour qui ne compte pas.

Un « ambassadeur » est une personne chargée d’une mission de représentation, ce qui signifie qu’elle doit rendre présente la Personne qui lui a confié ce message – patrie, institution internationale, communauté, Eglise etc. – , en s’effaçant devant la réalité qu’il a pour fonction de rendre présente. Cette personne faillit à sa mission si elle prend la place du message ou de la Personne la mandant. Le signe s’efface pour signifier .L’ambassadeur est d’autant plus apprécié qu’il rend présent sans prendre la place. C’est toute la difficulté et l’honneur d’une fonction ministérielle dans une communauté.

« Ministres de la réconciliation » : sont ordonnés à ce ministère du pardon les prêtres qui sont le Signe du Corps du Christ, en tant qu’ecclesia, assemblée de celles et ceux qui se réunissent au nom du Christ, indépendamment de leur dignité ou de leur déshonneur personnel. En rigueur de justice, chaque fois que nous avons péché contre une personne, nous devrions aller lui confesser notre faute, avouer notre regret et notre désir sincère de réparation. Est-ce possible ?Dans sa clémence et sa patience, dans sa bonne connaissance de la psychologie humaine, le Christ, en instituant le ministère de la réconciliation, confié à ses ministres sacerdotaux, désigne dans le prêtre le Signe de son Corps, qui récapitule toutes les personnes contre lesquelles nous avons péché et qui sont, à la fois, la nature de Dieu et celle de l’humanité.

Beaucoup plus qu’une facilité pédagogique et pastorale, c’est une cohérence des conséquences de ce fabuleux mystère de l’Incarnation, qui peut nous faire reconnaître, et dans le prêtre et dans nos frères, les Signes mêmes de la Personne divine – et humaine incarnée dans l’Histoire, hier, aujourd’hui et demain .Et puisque, dans ce temps des Quarante Jours de montée vers Pâques, il est de notre plaisir et de notre devoir de vous inviter à retrouver le sens du sacrement de réconciliation, voici, pour conclure, l’histoire d’un curé qui, essayant d’expliquer comment le nouvel esprit du Carême était plus exigeant en invitant chacune et chacun à trouver, de façon personnelle, l’acte de conversion propre à se rapprocher de la sainteté du Christ, plutôt qu’à se conformer passivement aux règles anciennes du poisson du vendredi, de l’abstinence ou du jeûne, proposait que chacun et chacune dresse, en son particulier, la petite liste des personnes avec lesquelles il serait bon de se réconcilier, ce à quoi il lui fut répondu par une alerte paroissienne :« – Ah! Dans ce cas-là, je préfère encore jeûner ! »

Père Alain de La Morandais