L’oeil et l’oreille, la langue et la main

Luc I, 1-4

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Luc, dans le début de son évangile, nous parle de « témoins oculaires », de « servants de la Parole » et d’écriture. Le lien entre ces trois données ne relève pas du hasard, ni du seul charme de la composition littéraire. Si vous avez des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, oyez et voyez ce que nous donnons à voir et à entendre. Nous sommes servants de la Parole et Luc est maître en écriture et en enseignement.

 

Les témoins oculaires, c’est à dire ceux-là mêmes qui ont vu, dans sa chair d’homme, le Fils de l’Homme et le Fils de Dieu. Nous n’en sommes pas, mais nous sommes héritiers de leur témoignage. Beaucoup des contemporains qui ont vu, de leurs yeux vu, ce descendant de la famille royale de David ont vu comme s’ils ne voyaient pas, ainsi que le prophétisait le psaume : « Ils ont des yeux et ne voient pas… »

 

Il ne s’agit donc pas seulement de voir mais de regarder, c’est à dire d’appuyer son regard charnel et spirituel sur l’objet de notre attention, en nous libérant de tout ce qui peut entraver la chair de notre regard, c’est à dire l’excès de sensation ou de séduction. Nous sommes trop souvent prisonniers d’un regard pauvre parce que réducteur, enclosé dans l’étroitesse du champ de vision par les habitudes, la myopie spirituelle ou la presbytie. Question d’angle, de champ et de vivacité. On peut souffrir aussi d’être malvoyant par manque de curiosité, faute d’acuité, exagération ou pauvreté de l’imaginaire. Il y a ceux qui voient le « cresson bleu » ou d’autres vert ! Vous le voyez, le regard est déjà interprétation.

 

Mais c’est l’appui du regard qui va toucher celui qui parle, lequel, en retour, libérera une Parole qui touchera le voyant-écouteur au coeur et à l’intelligence. Ce mouvement de va-et-vient entre le locuteur et le récepteur de la Parole est la condition d’une Parole libre, en vérité. Sinon, c’est la langue de bois ou le matraquage.

 

Parce que nous avons vu, et bien vu, nous avons entendu : nous avons été touchés, et parce que touchés – c’est à dire impressionnés, sous influence de la grâce et de la liberté – nous pouvons devenir témoins , c’est à dire répercuteurs de ce que nous avons vu et entendu.

Cet Homme-là ne parle comme aucun autre de ceux que nous entendions, disaient les témoins de la Parole du Nazaréen. Du coup, certains ont répercuté, puis colporté cette Parole. Parmi eux, Jésus a discerné quelques témoins: « Venez et voyez … » Ils sont venus, se sont mis à l’école de cette Parole qui marchait d’un bon pas dans le soleil et le vent de la Galilée, de la Samarie, de la Judée. Ils ont recueilli la Parole, l’ont médité, porté dans leur coeur … Ils ne comprenaient pas tout. Ils en discutaient entre eux. Savoureusement ou âprement. Ils interrogeaient le Maître. Ils priaient avec cette Parole mystérieuse et secrète, et peu à peu, de témoins ils sont devenus servants de la Parole, deux par deux, envoyés par le Maître de la Parole : annoncez la Nouvelle ! Les prisonniers recouvriront la liberté, les opprimés chanteront leur libération, les aveugles auront les yeux dessillés !

Leur langue s’est déliée. La peur, nouée au ventre, a fini par se fondre en hardiesse apeurée. L’amour-propre, le respect humain, les préjugés de classe et de culture ! Il leur revient d’interpréter la Parole sans la trahir. Au milieu des pièges de culture, de tradition, de traduction. Au service de la Parole, il leur revient de ne pas s’en servir pour leurs ambitions humaines, politiques… ou même religieuses. De ne pas la pervertir par des déformations philosophiques ou esthétiques. Et la Parole se mit à courir, ici comme un feu sur la lande, et là comme une mèche fumante ou une cendre brûlante sur la grève. Enfin la Parole, qui avait pris chair d’Homme et de Dieu, les servants la confièrent à certains d’entre eux pour lui donner Corps d’écriture : Luc, Mathieu, Marc, Jean et bien d’autres mirent la main à la pâte. Ils la pétrirent, la firent se lever et l’enfournèrent par l’écriture.

L’écriture comme confirmation de la Parole orale : « afin que tu pénètres la sûreté des paroles que tu as reçues », écrit Luc.

La joie d’écrire pour le servant de la Parole, c’est de participer à la communion d’un Corps – avec ses yeux, ses oreilles, sa bouche, ses mains, ses poumons, ses pieds et les cinq sens ! – , de faire Corps avec lui, pour le conduire à manger la Parole sous forme de Pain eucharistique, et à faire jubiler la Joie de se découvrir, de se connaître et de s’aimer.

Père de La Morandais

L’ eau et le vin

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Jean II, 1-11

Une noce champêtre. L’alliance de Yahwe – Dieu et de son peuple est toujours figurée par une image nuptiale. Le vin s’en vint à manquer …Que boire ? Il y a de l’eau. La puissance du Messie, accomplissant pour la première fois un signe public, le transforme. Trois temps : le manque de vin ; la présence de l’eau et la transmutation. Trois symboles : le vin, l’eau et un autre vin. Le vin. La Palestine était un pays de vignobles, et le vin y avait une grande importance au double point de vue alimentaire et commercial. Au moins sept mots désignent le précieux liquide, selon son état et sa qualité .Le vin est considéré comme un don de Dieu. Isaac souhaite à Jacob que Dieu lui donne l’abondance du froment et du vin (Genèse XXVII, 28). Dieu donne à son peuple le  « sang de la grappe, le vin généreux » (Deutéronome XXXII, 14); pour le juste, la cuve déborde de vin nouveau (Proverbes III, 10) , mais il n’y aura plus de vin pour Israël infidèle. (Deutéronome XXVIII, 39)Des premières expériences éthyliques de Noé au vin que boit Jésus, il y a des siècles d’expérience dans la vinification. Ils apprirent ainsi à laisser vieillir le vin pour le rendre meilleur.« Vin nouveau, ami nouveau : qu’il vieillisse et tu le boiras pour ton plaisir. » (Ecclésiaste IX, 15) Et Luc le rappelle : « Personne, après avoir bu du vin vieux, n’en veut du nouveau. On se dit, en effet, : « c’est le vieux qui est bon »(Luc V, 39)

Dans l’Ancien Testament, le vin symbolise tout ce que la vie peut avoir d’agréable, surtout l’amitié, l’amour humain, et toute la joie qu’on prend sur la terre. Pour annoncer les grands châtiments à son peuple qui l’offense, Dieu parle de privation de vin (Amos V, 11; Michée, VI, 15;Sophonie I, 13;Deutéronome XXVIII, 39). Par contre, la félicité promise par Dieu à ses fidèles est souvent exprimée sous la forme d’une grande abondance de vin : ainsi dans les oracles de consolation d’Amos, Osée, Jérémie, Joël, Isaïe et Zacharie. C’est le vin de l’ancienne Alliance .Dans le Nouveau Testament, le Vin nouveau, c’est à dire un vin inconnu, le vin de la Nouvelle Alliance est le symbole des temps messianiques : Jésus, en effet déclare que l’Alliance Nouvelle instituée en sa personne est un vin neuf qui fait craquer les vieilles outres.(Mt. IX,17)L’eau. Elle est non seulement ici le symbole de la vie quotidienne, ordinaire et nécessaire comme l’air qu’on respire, mais de ce qui purifie et ce n’est pas pour rien que l’évangéliste souligne que les jarres sont celles destinées aux eaux rituelles de purification : c’est une eau lustrale !Dans le récit des noces de Cana, le premier vin bu et achevé est le vin de l’ Ancienne Alliance. Avec l’arrivée de Jésus – Messie , qui se révèle par un signe de puissance pour la première fois, c’est l’inauguration publique du temps messianique : l’ancien vin se tarit. Que reste-t-il ? De l’eau, pure et belle, appelée à purifier, donc à être déjà plus que de l’eau simple pour usage ordinaire : elle est le symbole de notre nature humaine créée, appelée à être purifiée et même recréée ; dont la vocation est d’être transformée, de passer de l’ordre naturel à l’ordre sur – naturel .

Dieu a besoin de cette eau, comme la créature nouvelle, sanctifiée par la grâce, enivrée par l’amour divin, ce qui suppose une bonne et belle nature au départ. La puissance du signe divin ne va pas s’accomplir à partir de rien : c’est une re – création et non un acte créateur dans le sens originel du terme. L’Ancienne Alliance a créé la nature humaine . La Nouvelle Alliance instaure une nouvelle création qui trouvera son achèvement au-delà de l’Epreuve du dernier manque, celui du passage de mort .Dans l’acte de transformation de l’eau en vin, offrant le vin de l’Alliance Nouvelle, le Christ annonce son propre passage par la mort. « Mon heure », chez saint Jean, signifie l’heure de la mort du Christ : « Je ne boirai plus désormais du produit de la vigne jusqu’au jour où je boirai avec vous le vin neuf dans le Royaume de mon Père. »(Mt .XXVI , 29)

Le vin de l’Ancienne Alliance s’en est allé. L’eau de l’humaine nature perdure et Jésus l’assume cette humaine nature dans le sang de sa divinité, appelant toute la nature humaine à la divinisation .Le vin neuf, si abondant et combien meilleur, annonce le breuvage divin du banquet d’éternité.

Père Alain De La Morandais

Baptême du Seigneur

bapteme-de-jesusPour comprendre cette scène du baptême de Jésus dans le Jourdain, il faut sans doute ne pas la séparer du séjour des quarante jours dans le désert. Autrement dit, Jésus revit symboliquement le même itinéraire que celui des Hébreux du temps de l’exode : il est plongé dans l’eau et en remonte, ce qui évoque pour les Juifs le passage de la mer des Roseaux; après quoi, il est tenté pendant quarante jours au désert, tout comme le peuple d’Israël avait été mis à l’épreuve pendant quarante ans.

Jésus est l’aboutissement du peuple d’Israël, ce peuple auquel Dieu a parlé en l’appelant « mon fils ».Annonce prophétique de sa mort et de sa Résurrection, tel est le sens de cette immersion-et-émersion dans les eaux. Etre baptisé, dans le langage des évangiles, peut signifier « mourir », comme le suggère le mouvement du baptême dans le Jourdain : on disparaît dans les eaux pour resurgir à l’air libre où la vie peut s’épanouir. Peu de temps avant d’être crucifié, Jésus demandera aux disciples qui veulent partager sa gloire future :

« Pouvez-vous être baptisés du baptême dont je vais être baptisé ? » (Marc X, 38) Double baptême : par l’eau et par le sang ! Double baptême: par l’eau et par l’Esprit !

Le premier – par l’eau – annonce le second – par le sang -, dans le cas de Jésus et des martyrs. Le premier – par l’eau – annonce le second – par l’Esprit – , pour tous les chrétiens. C’est l’Esprit qui peut nous pousser au désert. On ne le choisit pas. La traversée du désert, dans le sens spirituel et psychologique, ce n’est pas le Paris-Dakar. Ni même un pèlerinage. C’est un itinéraire aride, où l’on ne se reconnaît plus soi-même dans ce que l’on avait d’enthousiasme, d’amour de la vie, d’énergie, d’imagination et de créativité. Cela ressemble à un passage dépressif.

Le désert est ce face-à-face qui peut consister à être éprouvé par l’absence : absence de ce Dieu, certes secret et silencieux, mais dont l’Amour était suffisamment ressenti pour que le doute n’ébranle en rien les certitudes du coeur. Plus brutalement, ce peut être le retrait d’une personne aimée, une blessure affective : c’est âpre, douloureux, décapant mais dans cette souffrance même Dieu infuse une grâce unique, particulière, celle de la liberté du coeur. C’est un baptême dans le Feu intérieur dont on peut ressentir plus fort, sensibilisé à la vulnérabilité des amours humaines, lorsque la voix du Père nous réassure de sa fidélité : « Tu es celui que j’aime. » « Celui-ci est mon Fils bien aimé, dit la voix du Père; en lui j’ai mis tout mon amour. »

L’expression « fils bien aimé » fait d’ailleurs penser au fils d’Abraham, Isaac, passé lui aussi par une sorte de mort et de résurrection puisqu’il devait être offert en sacrifice et qu’il s’en est sorti. .Dieu avait dit à Abraham : « Prends ton fils bien-aimé, celui que tu aimes, Isaac, et rends-toi au pays de Moryya. Là, tu l’offriras en sacrifice sur une des montagnes, Celle que je t’indiquerai. » (Genèse XXII, 2)

« Mon fils » est aussi un des noms que Dieu donne au Messie, le roi dont a besoin Israël, à qui il s’adresse dans un psaume vénérable: « Tu es mon fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. » (Ps. II, 7)

A chaque fois qu’en pénétrant dans une église notre main touche l’eau bénite pour nous signer, faisons mémoire de notre baptême, en nous redisant : « Oui, le Père m’aime : je suis son fils, je suis sa fille, bien-aimés! »

Père Alain de La Morandais

É t o i l e s

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Epiphanie Mt.II, 1-12

Les étoiles brillent dans tout le récit biblique, depuis la Genèse jusqu’à l’Apocalypse.

Dès l’origine, Dieu les a fixées au firmament pour régler les nuits (psaume 136, 9). Multitude, Il les a constituées et cependant Il connaît chacune par son nom (psaume 147, 4). Quand Il les appelle, elles répondent : « Nous voici ! »(Baruch, III,35) Aussi fait-Il d’elles ses messagères : ensemble, elles deviennent, aux yeux d’Abraham, l’image de l’innombrable descendance promise (Genèse XV,5) ; privilégiée, l’une d’entre elles révèle aux mages la naissance du Messie (Mt. II,2) ou Premier Avènement.

Joyeuses, leur scintillement éclaire la nuit du Second Avènement. Elles conduiront « le bal des comètes » de la fin des temps. Dans le Livre de l’Apocalypse, aux quatre points cardinaux, les quatre Vivants proclament avec elles la sainteté éminente de « Celui qui est, qui était et qui vient. »(Apoc. IV, 8)

Sans les étoiles, dans sa découverte primordiale du monde, l’homme n’aurait pas appris à se repérer et, par conséquent, à se déplacer. Sa science du ciel s’est imposée à lui plus vite que celle de la terre. Le rapport jour/nuit, qui est essentiel, a dû aussi favoriser la naissance de l’astronomie. Il a toujours fourni la métaphore suprême de la connaissance. Le rapport de la lumière aux ténèbres a été aussitôt assimilé à celui de la connaissance à l’ignorance, du vrai au faux.

Parmi les causes qui expliquent le statut privilégié de l’astronomie, il y a le primat du Ciel et de sa création dans notre culture judéo-chrétienne. La Bible répond à cette question : « Qui a fait le ciel et la terre ? », avant de relater la création des animaux … et celle de l’homme lui-même. Surtout parce que l’environnement babylonien et égyptien avait tendance à idolâtrer les astres, le discours d’Israël remet les choses en place, en ramenant les étoiles à leur statut de créatures. Dans la plus haute antiquité, les astronomes étaient chargés de prédire l’avenir. C’est que le retour régulier des phénomènes célestes avait imposé, par analogie, le postulat d’un certain déterminisme des évènements de la vie humaine : celui-ci, malgré le développement scientifique récent de l’hypothèse d’une évolution du cosmos, a encore la vie dure, comme en témoigne la popularité de l’astrologie.

Un sondage relativement récent avait établi que sur 100 scientifiques non religieux, 46% se fiaient à l’astrologie, mais que sur 100 religieux, même non scientifiques, 2% seulement y croyaient. Une conclusion peut être esquissée : seule la religion répond à des questions que la science laisse sans réponse, telles que celles que pose l’existence du mal : pourquoi la souffrance ? La mort des enfants ? Pourquoi tant de pouvoirs aux mains des dictateurs ? Les scientifiques, qui devraient ne pas croire à l’astrologie, y croient dans une sensible proportion, alors que les religieux qui, ne disposant pas du savoir scientifique, pourraient être tentés de croire à l’astrologie, n’y croient pratiquement jamais.

Il est ainsi tout à fait cohérent que les scientifiques se soient beaucoup intéressé à la fameuse étoile de la Nativité qui guida les Mages vers Bethléem. Des calculs très sérieux ont été effectués, depuis le fameux de Kepler en faveur de la conjonction de trois planètes peu avant la naissance de Jésus, jusqu’aux hypothèses plus récentes de l’apparition d’une super-nova et le passage d’une comète. Evènement astronomique ou évènement symbolique ? Les deux hypothèses ne s’excluent pas nécessairement.

Reste qu’on peut aussi se demander comment les Mages ont-ils compris que cette étoile était celle de la Nativité. Dans la symbolique des Mages chaldéens, Israël était représenté par Saturne. Or la conjonction mettait en jeu Saturne, en même temps que Jupiter et Mars. Jupiter représentait le roi et les Mages se sont peut-être dit : « Le roi des Juifs est né ! »Epiphanie, célébration de la Lumière de Dieu, que la naissance du Christ fait briller non seulement aux yeux des Juifs, mais des étrangers, des hommes de toutes races et cultures ! Epiphanie, manifestation de la Lumière « qui luit dans les ténèbres » : cette Lumière dont l’étoile qui brille doucement au-dessus de l’Enfant est un pâle mais heureux reflet. « En comparaison de la lumière vers laquelle nous marchons, le jour dans lequel nous sommes est encore une nuit » (St Augustin dans une homélie sur l’évangile de saint Jean), mais, nous le savons, cette nuit n’est pas sans étoiles et, quand l’étoile du matin se lèvera, le Christ « mettra en lumière ce qui est caché dans les ténèbres, et fera paraître les intentions des coeurs. »