Bondir

Jesus-guerissant-l-aveugle-de-JerichoDans les récits évangéliques, les miraculés sont la plupart du temps anonymes. Celui-ci, l’Histoire retient non seulement son nom – Bartimée – mais le lieu de l’événement : Jéricho. Le cœur du texte est saisi d’une flèche par la plume rapide de Marc : jeter son manteau, bondir et courir !

Jeter son manteau : il y a une force symbolique et économique dans ce geste fulgurant. De même que les trompettes de Jéricho ont fait tomber les remparts de l’illustre citadelle, de même le Son, le Verbe, la Voix du Fils de Dieu, portée par la rumeur de la foule, a fait craquer le mendiant, enclos dans les petites habitudes de sa dépendance. Ce qui était nécessaire, indispensable pour protéger sa misère, son dernier garde-fou, risquait de devenir ce qui allait l’emprisonner définitivement, en lui faisant manquer le passage de Dieu.

On dit que l’Histoire ne passe pas deux fois les plats, ce qui est une façon de rappeler qu’il ne faut jamais passer à côté de sa chance, ou plutôt qu’il faille répondre à la grâce, si on est croyant. Qui pourrait oser dire que Dieu ne passe jamais deux fois les plats ? Sans doute la délicatesse, la patience et la douceur divines ont-elles moins d’âpreté que le proverbe commun, mais peut-être conviendrait-il aussi de ne pas lasser la patience de Dieu.

Au commencement était le Son, le Logos, le Verbe, la Voix divine : «  Ils entendaient le pas de Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour. » A l’aube des temps immémoriaux, la conscience de l’Homme est alertée par le doux « pas de Dieu ». On a presqu’envie d’entendre « les petits pas », tant l’aube qui se lève lentement nous imprègne et de douceur et de lenteur, alors que nous nous veillons à peine. Bartimée est aveugle mais n’a pas ses oreilles dans sa poche.

Au Son du pas de Dieu, porté par la rumeur de la foule … Une foule pas si bruyante, plutôt même recueillie puisque le cri du mendiant la traverse, tout en le rabrouant et l’obligeant à forcer le cri. Il a saisi que c’était l’occasion unique et le redoublement du cri signifie à la fois sa ténacité, sa frayeur de ne pas être entendu et sa colère contre l’obstacle du nombre : seul contre tous pour atteindre le Fils de David ! C’est une interpellation messianique, qui frôle le scandale et l’interdit, qui précède ce geste inouï : il se dépouille et bondit hors de sa gangue originelle et plus que cela : hors de son handicap qui l’a réduit à mendier.

Il a entendu et il a compris : il a saisi la situation. Pieds et mains jetés en avant, encore dans sa nuit, il s’élance et court. Il ne voit rien mais court après la source du Son, du Logos. Au commencement, était le Son, et donc ses oreilles ont bien capté le Verbe, ses narines ont même frémi. Il fait des pieds et des mains pour répondre à l’appel divin.

Au commencement était le pas de Dieu et le cri de l’Homme, de l’homme blessé, exclu du paradis des origines : «  Aie pitié de moi ! » Le cri de l’homme qui reconnaît son Dieu dans ce titre messianique : «  Fils de David ! » Cri de l’homme, cri de foi !

La rumeur couvrait le cri mais voici qu’elle le porte jusqu’à Dieu et, comme un ressac, porte jusqu’à l’aveugle la réponse divine : « Appelez-le ! » Dieu se sert de médiation – de cette cause même qui d’abord faisait obstacle – pour répondre. Une médiation devenue communautaire presque, qui l’encourage : «  Confiance, lève-toi ; il t’appelle » A la parole d’accueil de Jésus a répondu le grondement de compassion de la foule, l’instant d’avant, irritée, castratrice.

Il bondit. Il émerge de son anonymat, devient personne, responsable de son destin ; il sort du collectif de la foule qu’il transperce pour faire face à son libérateur mais ne crie plus, il supplie doucement : «  Maître, que je voie ! » Et les deux autres évangélistes, Matthieu et Luc disent qu’il « recouvrit » la vue. Recouvrir, c’est retrouver ce qui était perdu. Peut-être alors que ce Bartimée n’était pas aveugle de naissance. Traduction symbolique : il est la figure du malvoyant dans la foi. Du mal – croyant que nous avons été, si nous avons émergé enfin à la         liberté de croire – … du mal – croyant que nous sommes encore, tant nos yeux ne sont pas assez ouverts à tous les horizons de Dieu.

De l’écoute du premier Don de Dieu, dans les ténèbres, jusqu’aux yeux qui se dessillent et s’ouvrent à la lumière, passant par les cinq sens corporels , nous découvrons ici la dynamique d’une parturition charnelle et spirituelle, d’une rencontre libératrice, d’un baptême, d’une quête de foi.

Qu’est devenu cet ancien aveugle de Jéricho ? Le texte nous précise qu’il s’est mis à suivre le Messie . A coup sûr, une nouvelle vie commence pour lui. Sans son manteau. Et, il faut l’espérer, rebondissant. Il est peut-être un disciple virtuel, car, dans la culture du temps de Jésus, être disciple, c’est se tenir dans une relation d’écoute. Pas une écoute distraite, fatiguée de mendier et saturée des bruits du monde. Au sens biblique, écouter, c’est tendre l’oreille avec attention vers la source de sagesse, s’orienter dans son sens, se mettre en route dans le sens indiqué par la Parole du Maître. Et là, à chacune et à chacun de tracer sa route, quitte à se mettre en marche dans une direction sans savoir où cela mènera. Par confiance en Celui qui nous a ouvert les yeux.

Père Alain De La Morandais

De l’ambition (Marc X,35-45)

« Accorde nous de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire. »

Jacques et Jean, faisant cette demande curieuse, pèchent-ils par orgueil ? Les récits des évangiles nous révèlent que l’atmosphère de l’entourage du Messie n’était pas toujours sans conflits, sans ambitions plus ou moins avouées, sans jalousies ou envies. Humain, très humain. Et dans les premières communautés judéo-chrétiennes, les divisions ne seront pas épargnées. La trilogie universelle sexe – pouvoir – argent a été et sera toujours au cœur de la dramatique humaine. Un Dieu incarné devait en passer par là.

Remarquons, au départ, que l’ambition des deux frères n’est pas mesquine, puisqu’ils ne réclament rien d’un pouvoir politique, imaginé proche, par certains, mais que leur désir vise directement loin et très grand et glorieux.

Si Jacques et Jean avaient relu le livre de Sirac le Sage, ils auraient pu se souvenir, avec bonne conscience, qu’il est écrit :

« Le principe de l’orgueil, c’est d’abandonner le Seigneur et de tenir son cœur loin du Créateur … le Seigneur a déraciné les orgueilleux et planté à leur place les humbles. »(Sirac X, 7-18)

L’orgueil, selon tous les grands textes juifs, commence à se manifester quand on se détourne de Dieu en s’adonnant au péché – peu importe lequel ! – et chez les plus pervers, il s’élève jusqu’aux nues. La tradition chrétienne biblique reprend et développe la pensée juive, en allant jusqu’à rappeler la prophétie sur le Messie décrit par le signe d’un extraordinaire abaissement : «  Sans beauté ni éclats pour attirer nos regards, et sans apparence qui nous eût séduits … maltraité », il s’humiliait, il n’ouvrait pas la bouche ..  »(Is.53) La gloire divine ? Oui, mais au prix de la souffrance. C’est la réponse de Jésus avec la métaphore de la coupe à boire.

Le Christ apparaît donc comme la grande figure antithétique de l’orgueil : «  Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave, et devenant semblable aux hommes. S’étant comporté comme un homme, il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et la mort sur une croix ! » (Ph. II,6)

Saint Augustin a donné de l’orgueil une définition célèbre : «  Qu’est-ce que l’orgueil, sinon l’appétit d’une fausse grandeur ? » Jacques et Jean ne sont pas médiocres dans leurs désirs puisqu’ils aspiraient à la plus transcendante grandeur, celle de participer à égalité à la condition divine royale et régnante mais, dans la présomption de leur ambition – «  – Ils ne savent pas ce qu’ils demandent ! », a-t-on envie de murmurer – ils oublient simplement que, eux, ne sont pas de « condition divine ». D’une certaine manière Jésus leur annonce qu’ils paieront le même prix du sacrifice que Lui mais que leur élévation suprême ne dépend pas de Lui. Humilité du Fils encore, qui confie tout au Père, y compris la glorification de ses amis.

L’orgueil est un péché si spécial qu’il se rencontre jusques dans les actions les plus vertueuses, ce qui fait qu’il n’est pas la signe spécifique du seul pervers : le vertueux est sans cesse menacé par l’orgueil, en ce sens qu’il est tenté de tirer de tirer de l’exercice de la vertu une gloire qui l’exalte au lieu de le rendre plus humble. Certes, tous nos péchés ne procèdent pas de l’orgueil mais il est bien rare que ce dernier ne cherche pas à se mêler à tous, ne serait-ce que par la tentation de s’excuser, de se justifier, ou pire encore, en rejetant la responsabilité sur les autres, c’est à dire en se défaussant et en se donnant le beau rôle.

Alors, Jacques et Jean ont-ils péché par orgueil ? Malgré l’indignation des dix autres disciples, il semble qu’il ne s’agisse pas tant d’orgueil que de présomption, laquelle s’engage en des entreprises plus grandes que les ressources du sujet.

Le présomptueux tend vers des actions éminentes, l’ambitieux vers les honneurs éminents, et l’orgueilleux, lui , tend essentiellement vers l’éminence de lui-même. Enfin, l’intelligence a sa part dans l’orgueil, car la condition même du mouvement dévoyé du désir intellectuel suppose que se cache un jugement faux de l’intelligence. Et c’est précisément cette fausseté du jugement qui fournit à l’orgueil son objet. L’orgueilleux ne se trompe point seulement en jugeant digne de son choix sa propre excellence, mais bien déjà en s ‘attribuant une telle excellence, ce qui le rend juge et partie.

Dans le vrai orgueil, il y a toujours une forme de refus de dépendance, ce qui ne saurait être le cas de Jacques et Jean qui auraient plutôt peur, peut-être, de perdre leur Maître bien aimé dans cette glorification divine qui les attire tout en leur communiquant une frayeur sacrée .

Père Alain de La Morandais