Jeannette Bougrab, la dérangeante

Le Père de La Morandas vous recommande la lecture de cet article dans Le Figaro.
SUCCÈS Alors qu’elle vient de publier un livre (*) et va s’installer avec sa fille en Finlande, comme conseiller culturel à l’ambassade de France, l’ancienne ministre n’hésite pas à faire un parallèle entre la montée du nazisme et celle de l’islamisme. 

Anne Fulda

La mère de Charb a fait plus de 700 kilomètres dans la journée pour venir à l’enterrement de maman, c’est le plus beau geste d’amour qu’elle pouvait faire. » Au téléphone, Jeannette Bougrab a des sanglots dans la voix. Elle voulait que l’on soit au courant. Que l’on sache que la famille de celui qu’elle a aimé ne l’a pas mise au ban. Sa mère, Zohra Bougrab, est donc morte le 4 juin. Et elle, Jeannette, est morte une deuxième fois. Elle a l’habitude maintenant. Son image de veuve noire, dont les idées sombres sont assorties au regard, est désormais ancrée dans les mémoires. Cela fait quelque temps déjà qu’elle porte en étendard sa douleur et sa colère, qu’elle campe une sorte de mater dolorosa républicaine voulant sortir de leur torpeur ceux qui refusent de prendre la mesure de la menace intégriste.

Mais, depuis l’attentat de Charlie Hebdo , Jeannette Bougrab est aussi devenue, aux yeux de tous, une amoureuse éplorée, médiatique et partageuse, qui a exposé sa vie, ses vies – privée et publique -, désormais imbriquées : puisque cet islamisme qu’elle dénonce depuis des années, « cette nouvelle guerre » que certains refusent de voir et qui, hier encore, en Isère, a montré son visage, lui a enlevé celui qu’elle aimait.
Jusqu’alors Jeannette Bougrab mettait plus volontiers en avant l’image de son père, ce harki dont la famille a été égorgée par le FLN. Mais là, comme un ultime hommage, elle tient à ce que l’on évoque cette cérémonie funéraire organisée par le père de La Morandais autour d’extraits de la Bible et du Coran et qui s’est terminée par une Marseillaise . Elle veut que l’on sache que sa mère, musulmane, ne manquait pas d’aller brûler un cierge à l’église, tous les 15 août. « À l’époque de mes parents, il n’y avait pas d’école coranique. Ils avaient foi en Dieu et étaient ouverts et tolérants. »
Tout le monde se souvient de l’apparition de Jeannette Bougrab sur le plateau de BFMTV, le 7 janvier, jour de l’attaque sanglante de Charlie Hebdo . La France hébétée découvre alors que l’ancienne ministre de Nicolas Sarkozy vivait une histoire d’amour avec Charb, le rédacteur en chef de ce journal libertaire, abattu quelques heures plus tôt. Le destin joue parfois de drôles de tours. « J’ai perdu l’être aimé, j’ai perdu mon amour, j’aimais un héros » , témoigne-t-elle.
À l’époque, ce témoignage à vif en irrite certains. D’autant que Jeannette Bougrab va aussi étaler sa peine sur TF1 le lendemain. On la juge « fragile » . Le communiqué rédigé par le frère de Charb, pour démentir son « engagement relationnel » avec le dessinateur et indiquer que « la famille ne veut plus qu’elle s’exprime au sujet de Charb dans les médias » , semble corroborer cette thèse. La charge est violente. C’est sûr, elle est dérangeante, Jeannette, de là à dire qu’elle est aussi un peu dérangée…
« J’ai été lynchée, c’était comme une lapidation, une mise à mort publique, dit-elle aujourd’hui. J’ai été accusée de viol posthume, une femme politique – Clémentine Autain – m’a traitée d’usurpatrice. »Jeannette Bougrab vacille. Elle se « bunkérise » . Passe sa vie entre le Val-de-Grâce et Villejuif où sa mère est hospitalisée. Et s’occupe de sa fille aussi. Elle trouve le réconfort dans les nombreux soutiens qu’elle reçoit, d’anonymes mais aussi de Robert Badinter, François Fillon, Nicolas Sarkozy, Alain Juppé ou Pierre Mazeaud, son « modèle » .
Manuel Valls, « qui a été exceptionnel » , lui recommande : « Protège-toi et protège ta fille. » Avec le recul, elle ne regrette pas d’être allée déballer ses tripes sur les plateaux télé. Livrant en pâture ses failles et ses névroses. « C’est Richard Malka, l’avocat de Charlie Hebdo, qui me l’a demandé. Pas pour exorciser ma peine, mais pour dire que Stéphane (Charb) n’était pas mort pour rien. » Impudique ? Et alors ? On ne peut que reconnaître, selon l’expression de son ami, l’ancien ministre de la Coopération Michel Roussin, qu’on lui « en a greffé une paire » à Jeannette. La fille de Châteauroux, parfait exemple d’ascension républicaine, militante féministe qui assume sa féminité perchée sur ses stilettos et se désole de voir que l’on parle plus du site de Palmyre que des femmes victimes de la charia – « Cela ne crée pas la moindre empathie » – , mène des combats que d’autres ont abandonnés. Avec le culot de celle qui s’est battue pour « arriver » , de l’ancienne jeune fille de Châteauroux, promise à un BEP dans un lycée professionnel, et qui est devenue docteur en droit public et maître des requêtes au Conseil d’État. « La vraie bataille est aujourd’hui celle du djihad. On arme des gens qui se feront sauter en France. On tue des enfants dans des écoles, on tue des dessinateurs. C’est sûr, on aura des kamikazes, s’ils ne sont pas déjà là » , prédit-elle.
Jeannette n’a pas peur de jouer les sombres pythies ou de bousculer les bien-pensants et les autruches. Cela ne date pas d’hier. Secrétaire d’État à la Jeunesse du gouvernement Fillon, elle s’en prend à Jamel Debbouze, l’idole des jeunes, après ses propos sur l’affaire Merah : « Comment peut-on dire que, parce qu’on rencontre des difficultés sociales, on peut justifier l’innommable et la barbarie ! »Présidente de la Halde, elle soutient la directrice de la crèche Baby-Loup, accusée de discrimination religieuse parce qu’elle avait renvoyé une employée voilée.
Alors, qu’importe si elle semble attirée comme un papillon par la lumière et a du mal à dresser une barrière entre vie privée et publique. À sa manière, baroque, Jeannette Bougrab, qui reconnaît qu’elle est « autant faite pour la politique que pour le « Grand Journal » de Canal + » , est une résistante contemporaine qui n’hésite pas à faire un parallèle entre la montée du nazisme et celle de l’islamisme. À la table du restaurant du VIIe arrondissement, où on vient la saluer pour lui dire « Continuez ! » ,elle parle d’une voix à peine audible. Elle ne mange rien. Comme consumée de l’intérieur. Maintenant que sa mère « est partie » , elle va s’installer avec sa fille en Finlande, comme conseiller culturel à l’ambassade de France. Pour « s’éloigner des coups » . Et parce que c’est « le pays du père Noël » .Tragédienne et midinette, toujours.
(*) Maudites, Jeannette Bougrab (Albin Michel).
 

 

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