Deux femmes rendues à la vie

Résurrection_de_la_fille_de_Jairus,_par_Gustave_DoréMarc V, 21-43

Deux histoires différentes sont racontées, imbriquées l’une dans l’autre. On commence et finit par celle de Jaïre qui enveloppe une sorte de noyau central, l’épisode de la femme malade d’hémorragies. Les deux miracles ne sont d’ailleurs pas sans rapports. Chaque fois, c’est une femme qui en est bénéficiaire. La fillette a douze ans, l’âge minimum pour se marier selon le droit israélite, tandis que l’autre est malade depuis le même temps. Toutes deux sont impures, la plus âgée souillée par ses écoulements de sang pathologiques, la plus jeune qui est déjà un cadavre au moment où Jésus l’approche. Et, dans les deux cas, la foi du demandeur jour un rôle capital.

« Ta foi t’a sauvée », dit Jésus à la femme qui touchant son vêtement par derrière, a presque volé sa guérison. De même, il dit à Jaïre, le père de la jeune défunte : « N’aie pas peur, crois seulement ! » Jésus fait des prodiges dont, d’une certaine manière, le contrôle lui échappe. En revanche, la disposition intérieure des demandeurs est primordiale : c’est pare la confiance en Lui qu’ils peuvent s’approprier la force dont il rayonne. La guérison centrale montre Jésus faisant un miracle presque malgré lui; l’essentiel de sa mission n’est pas dans la santé rendue aux corps, mais dans la vie à laquelle peut s’ouvrir la personne tout entière. « Ta foi t’a sauvée ! »; sauvée et non simplement guérie. La guérison a été en quelque sorte subtilisée à jésus mais Il recherche de façon active celle qui a manifesté une si grande foi, pour lui dire que son bonheur est plus grand que la santé recouvrée.

Quant à la fillette, c’est aussi son salut global que son père recherche pour elle : « Il faut que tu viennes et que tu lui imposes les mains pour qu’elle soit sauvée et qu’elle vive. » Au début, tant qu’elle n’est que malade, Jésus accepte qu’une foule nombreuse l’accompagne. Dès qu’il apprend sa mort, le ton change : la foule n’est pas en état de comprendre la portée de ce qui va se passer : Jésus la laisse en plan. Seuls vont être associés au face à face avec la mort le père et la mère de l’enfant, ainsi que Pierre, Jacques et Jean les trois qu’on retrouvera aux moments cruciaux de la transfiguration et de l’agonie.

La fin de l’histoire se passe dans l’intimité d’une chambre. Sept personnes sont là : la fillette et ses parents, Jésus et ses trois disciples. Tout est décrit avec beaucoup de sobriété. L’évangéliste retranscrit en araméen les deux mots que Jésus adresse à l’enfant, avant de donner la traduction en grec pour ses lecteurs. Le verbe qu’il emploie, « réveille toi », n’exprime qu’un retour fugitif à la vie : la fillette de douze ans est rendue à sa vie mortelle et il est bien évident que plus tard elle mourra à nouveau. Mais ce verbe « réveiller » est aussi l’un des termes de l’ Eglise pour parler de la résurrection définitive. On dira de Jésus :

« Il a été réveillé le troisième jour » (I Cor.XV,4)

Aussi l’évènement qui se produit chez Jaïre est-il une sorte d’anticipation prophétique de Jésus dont vivent déjà les chrétiens qui lisent l’évangile de Marc. Jésus y est montré comme maître de vie et de mort, de salut destiné à tout l’homme et à tous les hommes. Et s’il communique la vie, c’est vraiment pour que l’ humanité la prenne en charge. Alors que les disciples et les parents, tout à leur admiration, ne pensent qu’à divulguer le prodige à tort et à travers, Jésus les ramène à la réalité concrète : qu’ils n’oublient pas de nourrir la fillette ! La vie qu’il leur a été rendue, belle et fragile, est à présent entre leurs mains; à eux de l’entretenir et de la faire fructifier.

Père Alain de La Morandais

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« Qui est-Il ? »

ausschnitt_aus_die_erschaffung_adams_7390001Le Maître s’embarque avec les siens.

A nouveau, il faut partir. Le Maître les pousse vers l’autre rive.

Partir exige un déchirement qui arrache une part du corps à la part qui demeure adhérente à la rive de naissance, au voisinage de la parentèle, à la maison et au village des usagers, à la culture de la langue et à la routine des habitudes.

Qui ne bouge n’apprend rien.

Oui, partez, ! Divisez-vous en parts. Vous étiez uniques, vous allez devenir plusieurs. Partez et alors tout commence ! Aucun apprentissage n’évite le voyage. Partir. Sortir. Se laisser un jour séduire. Et Dieu, Lui, se retire dans le silence. De nuit. Voici l’ombre et la lumière, la souffrance et l’omniscience. Dieu s’expose Lui-même à l’errance des flots. Chacun sa nuit. L’apprentissage continue.

«  Il dormait ». Scandale du sommeil de Dieu ! Absence de Dieu ?

Tout se passe comme s’Il n’était pas là.

Il faut comprendre celles et ceux que ce silence et cette absence accablent, scandalisent ou révoltent.

Le texte sacré nous laisse entendre que Dieu est là où on l’attend le moins, là où l’on ne L’attend plus ; que Dieu serait là où Il semble le plus absent. Ce qui signifie que Dieu n’est pas nécessairement chez Lui dans nos sécurités. Que Dieu et le calme plat ne vont pas nécessairement ensemble. Ce qui veut dire que la paix promise n’a rien à voir avec un demi-sommeil d’une vie sans histoires.

Au milieu de la nuit, au milieu de la mer, avec les vents contraires, dans le harcèlement des vagues, la traversée semble tourner au cauchemar. C’est bien beau de passer sur l’autre rive mais c’est toujours s’exposer à la tempête.

L’autre rive, c’est ce versant de nous-mêmes encore inconnu, cette part de soi qu’on cache ou qu’on feint d’ignorer.

L’autre rive, c’est la part sauvage, indomptée; la part hostile que nous portons tous et qui attend d’être reconnue enfin et même aimée.

L’autre rive, c’est l’épreuve, la souffrance, la mort … et cette voix – qu’on peut refuser d’entendre ! – qui n’en murmure pas moins inlassablement : «   – Un autre te mènera … »

Les disciples eurent peur.

C’est la peur surmontée et non pas l’absence de peur qui fait le courage. Le courage qui est «  la vertu inaugurale des commencements » (Charles Péguy) et surtout la patiente continuation du commencement. Tout le monde a peur de commencer. L’absence de peur, qui serait comme l’inconscience, n’est pas le vrai courage. Les gens de foi ne sont ni aveugles, ni intrépides, ni impavides.

La vertu du commencement est la plus haletante mais la plus discontinue …Le courageux ne peut se reposer sur le mouvement soit-disant acquis de son courage, parce que le courage n’est pas une rente, un capital à gérer. Le courage n’est pas non plus un savoir mais une décision. Votre courage de vous engager est d’abord dans votre décision.

– Et quelle part accordez-vous à la raison ?

J’entends bien votre objection et je réponds que la raison a toujours raison, bien sûr. Mais le courage n’est pas un syllogisme, un beau raisonnement car le raisonnement nous dit ce qu’il faut faire et s’il faut le faire, mais il ne nous dit pas qu’il faille le faire. Le courage n’est pas une sagesse non plus mais, pour parler le langage de Saint Paul, une «  folie », une folie qui dépasse une sagesse.

– L’amour est une illusion ! sifflent les vents contraires.

– N’ayez pas peur ! répond la voix du Verbe de Dieu, sortant enfin de son silence.

L’appel au secours est proportionnel à la prise de conscience des dangers encourus. Le cri de l’amour peut être un appel au secours.

– Avec toi nous pourrons vaincre nos faiblesses ! A deux nous serons plus forts!

La foi, comme l’amour, s’exprime dans l’abandon.

– Je ne peux tenir mon salut uniquement de moi-même ! se disent l’épouse et l’époux.

– J’avoue humblement ma dépendance : j’ai besoin de toi, de ta main tendue quand la tempête fait peur. Je ne suis ni intrépide, ni impavide, sans présomption. Je m’engage simplement à tendre ma main vers toi, chaque fois.

Et le vent tomba.

Père Alain de La Morandais

La parabole …

300px-Yellow_mustard_flowerMt.IV,26-34

La parabole, du grain de moutarde, nous donne l’occasion de réfléchir sur ce qu’est précisément le genre littéraire de la parabole, si souvent utilisé par Jésus le Nazaréen.

En face d’un interlocuteur, qui peut être une personne ou un groupe, trois attitudes profondes, ou si l’on veut, trois registres, sont possibles par delà toute la gamme des comportements d’un locuteur :

– une attitude de pression;

– une attitude de distance;

– une attitude de contact.

L’attitude de contact : elle ne se place en face d’une personne ni en retrait, ni en pression, mais dans un équilibre délicat et sans cesse à rétablir.

Dans ce genre de relation, la personne vit, existentiellement, une confiance dans l’aptitude de celle-ci à trouver par elle-même ses propres directions, à découvrir par elle-même, et pourtant accompagnée, les solutions de ses problèmes.

La parabole est vraiment une bonne nouvelle : par elle, la communication avec le Christ est un contact qui réfléchit chacun vers le centre de lui-même .C’est le paradoxe d’un lien qui n’est pas véritablement un lien dans le sens de l’entravement , mais un appel : un « fardeau léger » qui soulève et n’appesantit pas sous sa contrainte .Jésus , par la parabole, se présente en refusant d’exercer une domination .Il ne structure aucune relation de dépendance .Le jeune homme riche, par exemple, n’est pas capté, tout en étant séduit : il lui est possible de ne pas tout abandonner et aucun reproche direct ne lui est adressé .Le Christ ne fonctionne pas comme un recruteur, par fascination; il ne subjugue pas, ne conditionne pas et encore moins pratique le chantage ou la menace …Non. Il informe, il éclaire, il n’enjoint pas .Et c’est parce qu’Il ne fait aucune pression que sa Parole peut retentir en chacun de nous comme un écho de liberté .L’Evangile , par la parabole, nous rend le contact direct d’une Personne qui s’est présentée, sans pression, sans hauteur, dans des attitudes d’accueil et de respect plus que par des théories ou des connaissances contraignantes. La Parabole est invitation, comme dans celle des invités à la noce.

Deuxième réflexion, liée plus directement à la parabole du semeur : si nous sommes dans le rôle du semeur, comme responsable de semer la Parole de Dieu, que signifient les images du « sol pierreux » et des « ronces » La parabole expliquée nous répond clairement en disant que le sol pierreux est celui qui n’a pas de profondeur de terre et que les ronces représentent les « soucis du monde » et la « richesse » , ce qui laisse ouverte la question contenue dans la première : pourquoi semer sur un sol pierreux ou dans les ronces ? Ce qui revient à nous poser la question de savoir si, avant de semer, il n’est pas aussi de notre responsabilité de préparer le terrain sur lequel nous allons faire les semailles : épierrer et arracher les ronces.

Autrement dit, si nous voyons aussi dans le symbole du grain celui de la grâce, il faut nous rappeler que la grâce divine ne saurait suppléer à la responsabilité, qui nous revient à chacune et chacun, de « traiter » la nature humaine qui est la nôtre, de façon à ce qu’elle soit saine et bonne, prête à accueillir le bon grain pour qu’il s’enfonce, mûrisse et devienne fertile . Sinon, il n’y aura pas de « résultat », comme dit le texte du Livre d’Isaïe.

Père de La Morandais

Fête du Corps et du sang du Christ

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« Si le Christ n’est pas ressuscité d’entre les morts, alors notre prédication est vide, vide aussi notre foi …vide et vaine ! », s’écriait St Paul aux chrétiens de Corinthe. En effet, le mystère de notre liberté et de notre salut ne s’arrête pas au sacrifice et à la mort du Christ en Croix. Que serait cette mort sans la Résurrection sinon l’échec, l’échec terrible et nous ne serions alors tous que des imposteurs. Pire : tout devient absurde et ce ne serait plus à l’entrée des enfers, comme chez Dante , mais aux portes de la Terre qu’il faudrait inscrire l’avertissement fatal : « En pénétrant ici, abandonnez toute espérance ! » Mais la mort suivie de la Résurrection, c’est un sacrifice volontaire couronné par une victoire: c’est la victoire lumineuse du matin de Pâques ! L’Eucharistie est le mémorial de la mort du Seigneur , oui, c’est vrai ! mais comme elle contient Tout le mystère de notre libération et du Christ Total , elle est en même temps le sacrement de la Résurrection , de la Résurrection du Christ et de la nôtre ! Le Christ présent à l’Eucharistie est le Christ ressuscité et nous partageons l’Eucharistie comme un gage de notre propre résurrection. Le Christ présent à l’Eucharistie est le Christ ressuscité , car nous ne pouvons séparer la mort du Christ de sa Résurrection , sous peine d’absurde: les deux mystères – Mort ET Résurrection – ne font qu’un , qui est le mystère fondateur du Christ et des chrétiens : le mystère de Pâques ! La présence du Christ ressuscité est signifiée liturgiquement par la très belle prière du mémorial qui suit la consécration : « Faisant ici mémoire de la mort et de la Résurrection de ton Fils … », et par un geste rituel qu’accomplit le prêtre entre le baiser de paix et le chant de l’Agneau de Dieu : il rompt une petite partie de l’hostie déjà fractionnée avant la consécration et laisse tomber ce fragment dans le sang du calice . Cette réunion symbolique du Corps et du Sang signifie que le Christ présent et immolé sur l’autel est en même temps le Christ ressuscité et vivant , puisque la consécration séparée du pain et du vin avait signifié la mort. « Celui qui mange mon corps et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour. »(Jn. VI,54)Il n’est pas de façon plus claire pour nous indiquer que l’Eucharistie est aussi le sacrement de notre Pâques , le signe prophétique de notre résurrection. Comme nous mangeons le Verbe fait Corps , c’est bien d’une nutrition qu’il s’agit et ce n’est pas un corps physique mort qui pourrait devenir pour nous source d’une vie d’éternité. Dans une nutrition , il y a un phénomène d’assimilation : lorsque je mange du bœuf , ce morceau de bœuf devient substance de mon corps humain , selon la loi qui veut que c’est toujours l’inférieur qui est assimilé au supérieur ; mais alors que les aliments ordinaires sont assimilés à celui qui mange , ici, dans la manducation eucharistique , c’est au contraire celui qui mange qui est assimilé à celui qui est mangé . Ce qui fait écrire à St Augustin , faisant parler le Christ : « Je suis la nourriture des grands ; mange-moi , et ce n’est pas moi qui serai changé en toi , c’est toi qui sera changé en moi . » Autrement dit, mangeant le Christ ressuscité , nous devons devenir nous mêmes des ressuscités en espérance , à son image et sous son influence directe. « Celui qui me mange vivra par moi. » De quelle vie s’agit-il ? Mais pas seulement de la vie charnelle, temporelle, aux limites historiques, mais de la vie divine, dans la grâce d’une création nouvelle où nous serons appelés, ressuscités , à participer à la Liberté souveraine , à l’Intelligence illimitée et à la Puissance d’Amour de Dieu Lui-même. Les enfants mangent pour grandir, se développer ;les adultes, eux, pour refaire leurs forces . Mais, spirituellement, nous sommes et demeurerons terrestrement des enfants . Notre problème , spirituellement , est celui de la croissance . Tous les sacrements autres que l’Eucharistie ne sont donnés qu’une fois , ou bien dans des circonstances déterminées : quand on a péché gravement, quand on est malade en péril de mort , quand on fonde un foyer, quand on reçoit une mission ministérielle etc…l’Eucharistie est le pain quotidien , celui dont il est nécessaire de se nourrir indéfiniment. Il est le sacrement du progrès indéfini.

Père Alain De La Morandais