La Trinité ou de la réciprocité

trinit%C3%A9%201.jpg;maxh=364,maxw=273,h=538,w=403Qu’est-ce que la Trinité ? Une relation trielle parfaite dans laquelle le Père aime le Fils, lequel aime le Père, et l’Esprit aime le Père et le Fils. Trois personnes amoureuses dans une parfaite réciprocité ! A contempler un tel mystère, il y a de quoi hésiter entre le vertige de l’incompréhensible… ou le découragement. Car, ce qui est déroutant, pour les uns, c’est l’expérience même de la réciprocité, et pour d’autres, la perfection de la réciprocité.

L’expérience de la réciprocité dans le champ de l’amour est celle d’aimer et de se savoir aimé. Beaucoup d’entre nous font l’expérience de donner d’eux-mêmes sans rien recevoir en retour. Ce n’est pas très gratifiant et ne favorise pas toujours l’épanouissement. Ceux-là sont parfois tentés d’être envieux de la vie amoureuse des Personnes divines.

«  – Moi, j’essaie de me donner et d’aimer du mieux que je peux, sans guère recevoir la monnaie de ma pièce, et si Dieu nous aime sans qu’on le Lui rende guère, Il a au moins l’avantage considérable dans sa perfection divine amoureuse d’aimer ET d’être aimé ! »

Les frustrés de l’amour humain, loin d’être jaloux du privilège divin, devraient-ils trouver une suffisante consolation à savoir qu’ils sont aimés de Dieu ? La belle affaire que de se savoir aimé de Dieu lorsque l’indifférence des hommes vous rejette dans une solitude tragique ! Tant il est vrai que pour croire à l’amour de Dieu, nous avons besoin qu’Il s’incarne, qu’Il prenne chair dans un sourire, un regard, un accueil, un geste unique où nous sommes reconnus pour nous-mêmes. Ventre affamé n’a pas d’oreilles : un coeur solitaire et glacé risque peu de se réjouir de la contemplation de l’Amour trinitaire tant qu’il n’a pas rencontré sur sa route un peu de fraternité.

Si les frustrés de l’amour humain sont envieux de Dieu, a fortiori sont-ils tentés de l’être encore plus des bénis de l’amour humain, de ceux-là et de celles qui aiment et sont aimés.

Faut-il voir chez ces derniers une race protégée dans les serres chaudes de la béate réciprocité ? Lorsque nous goûtons la joie d’aimer et d’être aimés, nous mesurons mal la grâce qui nous est faite par la Source même de tout amour. Une certaine forme de bonheur satisfait risque de rendre bien ingrat vis-à-vis de Dieu, en ce sens que nous avons toujours tendance à penser que le bonheur d’aimer et d’être aimé est dû à notre seul et éminent mérite.

Ingrats et indifférents à la solitude des mal-aimés : tel est aussi un des risques du trop de confort de la réciprocité repliée sur sa jouissive béatitude. Si elle nous recroqueville sur nos petites réussites relationnelles familiales ou amicales, la jouissance de la réciprocité amoureuse devient un risque d’asphyxie, d’intoxication affective et d’aveuglement sur sa cage dorée. Les petites amours humaines autosatisfaites sont comme des jardins japonais miniatures : un seul coup de patte du chat et tout est dévasté ! Si la troisième personne de la Trinité est représentée par des symboles tels que le vent, le souffle, l’ardeur, le feu, ce n’est pas pour rien : cela signifie clairement que dans toute forme d’amour où la réciprocité assure le dynamisme et l’échange dans la relation, c’est l’ouverture à la dimension trielle qui évitera l’autosatisfaction et l’étouffement.

Enfin, s’il nous arrive de ne pas oublier la mise en garde rugueuse de l’Évangile selon laquelle il n’y a guère de mérite à aimer ceux qui nous aiment, il est non moins clair que plus nous avons la chance d’aimer ET d’être aimé, plus il nous est demandé en retour de mieux accueillir les mal-aimés, les blessés de l’amour et de la vie.

« J’ai encore une chose à dire, une seule, la dernière de toutes ; je puis lui dire : je vous aime. Dix mille mots précèdent celui-là ; mais aucun autre ne vient après dans aucune langue, et quand on l’a dit une fois à une personne, il n’y a plus qu’une ressource, c’est de le lui répéter à jamais. L’amour est l’acte suprême de l’âme et le chef-d’oeuvre de l’homme. Son intelligence y est, puisqu’il faut connaître pour aimer ; sa volonté, puisqu’il faut consentir ; sa liberté, puisqu’il faut faire un choix ; ses passions, puisqu’il faut désirer, espérer, craindre, avoir de la tristesse et de la joie ; sa vertu, puisqu’il faut persévérer, quelquefois mourir et se dévouer toujours » (Lacordaire).

¨Père Alain de La Morandais

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Pentecôte : la colombe de l’ Esprit Saint

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Des trois personnes divines de la Trinité, l’Esprit est sans doute la plus mystérieuse : personne n’a jamais revendiqué le privilège d’en avoir eu l’apparition, et sa représentation symbolique dans les récites bibliques, depuis la Genèse jusqu’aux Evangiles, par l’image de la colombe, n’est pas de celle qui facilite nécessairement la compréhension, tant elle est paradoxale.

Tout au long de la symbolique judéo-chrétienne, la colombe qui, avec les récits du Baptême du Christ, finit par représenter l’ Esprit Saint, est fondamentalement un symbole de pureté, de simplicité et surtout, lorsqu’elle apporte le rameau d’olivier à l’arche de Noé, un symbole de paix, d’harmonie et d’espérance.

Comme la plupart des représentations d’animaux ailés dans la même aire culturelle, on a pu dire qu’elle signifiait la sublimation de l’ Eros : l’amant du Cantique des cantiques appelle d’ailleurs sa bien aimée « ma colombe ».

Sur certains vases funéraires grecs, elle est tracée « buvant à un vase qui symbolise la source de la mémoire », et cette image est reconduite dans l’ iconographie chrétienne qui, par exemple, dans le récit du martyre de Polycarpe, figure une colombe sortant du corps du saint après sa mort. La colombe a été peinte sur les murs des catacombes, gravée sur des marbres funéraires. Elle entre en concurrence avec le poisson et l’ agneau, symbole des Christ; avec l’ancre, symbole du salut; avec la palme de la gloire céleste. Elle signifie l’ âme sainte, purifiée, prêtre à gagner sa demeure d’ éternité.

Mais, dans l’ Ancien testament, l’action de l’ Esprit est décrit parfois de manière plus vigoureuse. Dans le premier Livre de Samuel, nous pouvons découvrir que l’action de l’ Esprit de Yahwe est annoncé à Saül par le prophète dans un langage fort :

« L’Esprit de Dieu fondra sur toi, tu entreras en délire et tu seras changé en un autre homme … » (I Samuel X,6…10) Et quelques versets plus loin c’est le même mot qui est employé : « L’ Esprit de Dieu fondit sur lui … » Le verbe dont il est fait usage évoque l’action en vol suspensif de l’oiseau prédateur puis la soudaineté de sa façon de fondre sur sa proie.

Cette image, sans aucune mièvrerie, est à rapprocher, pour comprendre une des manières d’agir parfois de l’Esprit, de celle du « violent coup de vent » et des « langues de feu » du texte des Actes des Apôtres. Certes l’Esprit agit souvent par la persuasion, par la douceur et la patience, ce qui ne l’empêche pas de nous secouer d’autres fois, avec une certaine violence, depuis le chemin de Damas de Paul de Tarse jusqu’à Paul Claudel.

Celles et ceux qui écoutent la voix de l’Esprit ne peuvent longtemps demeurer dans la tiédeur et l’alanguissement : « je suis venu apporter le feu sur la terre … »( Lux XII,49). Celui qui a jeté ces paroles ardentes avait été prophétisé par Jean le Baptiste comme Celui qui baptiserait « dans l’Esprit Saint et le feu. » (Mt.III, 11)

L’ Esprit Saint n’est pas un compagnon de tout repos ! Et cela est si vrai que nombre de celles et ceux qui ont suivi son appel ont dû aller jusqu’au bout du don de leur vie. Jusqu’au prix du sang.

Il y a deux grâces conjointes dans le Baptême : celle de l’ immersion qui nous fait consentir à mourir à quelque chose de morbide en nous, et celle de l’ émergence qui est le cri, l’appel de l’ Esprit à un autre devenir, à une renaissance. Cette émergence n’est possible qu’avec le souffle, l’ardeur, le feu d’une passion qui nous hisse toujours au-dessus de nos médiocrités et de nos tiédeurs.

Cette passion amoureuse est celle du Désir de Dieu pour l’homme, parce que l’homme manque à Dieu et que l’homme fait l’expérience douloureuse du manque de Dieu.

 Père Alain de La Morandais

De Verbe et de chair de Henri Quantin

9782204102513Le Père De La Morandais vous recommande le livre De Verbe et de chair de Henri Quantin au Cerf Littérature.

4e de couverture : 

« Et le Verbe s’est fait chair » : certitude à transmettre et défi à relever. Transmettre une Parole reçue et rendre charnelle l’œuvre qui s’en fait l’écho fidèle ou déformé. Au tournant du XIXème et du XXème siècle, quelques écrivains ont cru que le Verbe avait encore son mot à dire : Péguy, Huysmans, Max Jacob, Chesterton, Bernanos, Bloy, Claudel… C’est à eux que ce livre veut rendre hommage, non pour leur dresser de froides statues funéraires, mais pour faire résonner leurs voix si souvent prophétiques. De ces bouches grandes ouvertes sortent des chants de louange et des cris de désespoir, des attaques féroces et des murmures d’amour. Qu’ils s’en prennent au christianisme sucré moralisateur ou à l’idolâtrie arrogante de la science, ils témoignent que l’homme ne saurait être sauvé ni par un discours désincarné, ni par une chair inerte. Il est plus que jamais salutaire de se mettre à l’écoute de ses assoiffés d’absolu, dont la moindre ligne vaut bien des sermons et bien des traités de théologie. Ce livre fait partir à la rencontre d’hommes brûlés au feu du Verbe. Heureuse brûlure, qui nous a valu de tels écrivains. H.Q

« Nous avons vu et nous attestons … »

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Tout le Livre des Actes, comme les textes de St Jean, tourne autour du « témoignage », notamment parce que ce sont les Livres sacrés, fondateurs de l’ Eglise primitive et que le prix du sang a été payé par nombre de ses membres.

Est « témoin » celui qui, dans une situation de procès est autorisé à attester l’existence d’un fait ou son sens à un auditoire qui l’ignore et ne peut le vérifier. Ainsi dans l’usage du terme par Paul, Mathieu ou Marc : témoigner de la justice de Dieu, de la Résurrection de Jésus, de l’authenticité du comportement de Paul. Les Juifs requièrent deux témoins pour rendre valide une déposition.

Fidèle à la tradition d’ Isaïe, Jésus, selon Luc, a fait du Collège des Douze ses témoins, non seulement de sa Résurrection, mais aussi de toute sa vie terrestre. L’ Esprit Saint est avec eux pour témoigner. Viennent ensuite d’autres grands témoins comme Paul, Etienne et les autres …

Avec Jean le mot, sans se détourner du sens précédent, s’enrichit d’une valeur spéciale : dans un sens unique, Jésus est le témoin de la Vérité, ce qu’Il a vu et entendu auprès du Père. Récuser ce témoignage, c’est faire de Dieu même un menteur. Au coeur du croyant, l’ Esprit Saint rend témoignage à Jésus, de sa filiation divine et de la justice de sa cause.

Le témoignage ultime est celui du sang, celui qu’après avoir prophétisé les deux témoins ont versé. En français, on l’appelle du mot même de « martyr » : le témoin est associé à la destinée de celui dont il témoigne. Depuis l’ Eglise du temps des Actes, la vocation du chrétien est celle de devenir des « témoins » : de Jean le Baptiste jusqu’ aux moines de Tibérine et aux chrétiens d’Orient persécutés aujourd’hui , toute l’histoire de l’ Eglise, sa crédibilité, repose sur ces plus hauts témoins. Payer le prix du sang est une grâce d’ exception, mais si nous acceptons bien de ne pas transformer les saints et les martyrs en boucs émissaires des vertus que nous n’avons pas envie de pratiquer, reconnaissons qu’il nous est souvent difficile, dans la vie privée comme dans la vie publique, d’ appliquer la règle d’ or : voir et dire en vérité ce que nous avons vu !

Qui a vraiment vu et peut témoigner, à plusieurs, de ce qu’il a vu ? Qui croire dans ce qui est dit ? Le péril ordinaire de toute communauté humaine n’est pas l’exercice du témoignage mais celui de la rumeur, qui est ne quelque sorte le témoignage à l’envers. Nous sommes rarement témoins, mais plus souvent « colporteurs de rumeurs », non par malignité, par hypocrisie ou souci de dissimulation, mais par ennui, curiosité, vanité, légèreté ou prurit de vengeance.

C’est moins pire que l’indifférence ou le mépris, mais cela nuit à la crédibilité de toute une communauté, puisqu’à travers un sel de ses membres, c’est le Corps tout entier qui peut se gratter.

Pour l’instant, afin d’apprendre à devenir témoins véridiques, personne ne nous appelle au martyre, mais humblement, sur un trottoir, une place, dans un square ou un salon, apprenons à savoir ignorer la rumeur; parfois même, si nous sommes fondés à le faire, à lui serrer le cou.

Nous serons vite reconnus à cette petite différence, surtout si elle s’enracine dans la distance intérieure d’un certain silence qui peut nous porter à relativiser les vaguelettes et les tensions qui font la vie très ordinaire de tout groupe humain. Apprenons ainsi à devenir des témoins de Paix.

Père Alain De La Morandais

Aimer, c’est dépendre

Couple_amour_Idylle_BouguereauJean XV 9-17

Aimer Dieu, aimer son prochain : même exigence qui ne relève en rien ni de l’habitude, ni de la facilité.

« L’amour ! L’amour ! L’amour ! » Si l’on ne reconnait pas l’amour à l’incantation répétitive, à quel signe pouvons-nous le reconnaitre ?

Il y a ceux et celles qui disent s’aimer mais qui font fuir tout le monde autour d’eux : ils stérilisent, car ils ne sont saisis que par une seule préoccupation : celle de se regarder l’un l’autre ! Ils sont dans une dépendance aliénante.

Puis il y a ceux et celles qui montrent qu’ils s’aiment et qui attirent auprès d’eux : on ne les gêne pas, parce qu’on est jamais en trop. Ils nous apparaissent disponibles, accueillants, ouverts, rayonnants. On dirait presque qu’ils ne s’aiment pas tant pour eux-mêmes que pour nous, pour nous donner à notre tour envie d’aimer, d’être féconds, ouverts, accueillants, disponibles.

La gloire de Dieu, la Joie du Père est de s’être si bien communiqué à ses fils que ceux-ci s’aiment à leur tour, inspirés qu’ils deviennent par cet amour.

La gloire de Dieu, c’est d’aimer.

La gloire du Père, c’est l’amour des hommes entre eux.

Nous donnons un peu de crédibilité à la foi en Dieu, en nous aimant d’une certaine manière qui est celle-là même que le Père a montré pour son Fils, en le rendant par sa Passion et par sa croix complètement dépendants de nous.

Dieu est amour, mais l’amour est dépendance.

Dieu dépend beaucoup plus des hommes que les hommes ne dépendent de Lui. Parce que Lui, Dieu, aime les hommes beaucoup plus que ceux-ci ne L’aiment.

Qui dépend le plus de l’autre : les parents des enfants ou les enfants des parents ?

A première vue, il semble que les enfants soient plus dépendants : ils dépendent des parents dans l’ordre de la vie, de l’autorité, de l’éducation, de l’argent; mais les parents dépendent des enfants dans l’ordre de l’amour : quel est l’ordre le plus grand ?

Quel est l’avenir des enfants ? Se libérer des parents en devenant autonomes. Et quel est l’avenir des parents ? Demeurer disponibles aux enfants … et aux petits-enfants.

Nous, nous dépendons de Dieu dans l’ordre de la vie, de la grâce, du pardon, mais Dieu dépend de nous dans l’ordre de l’amour : Il nous aime tellement plus que nous l’aimons ! Dieu n’est pas aimé des hommes.

Regardons notre Dieu crucifié dans l’image du Fils, et demandons-nous qui, de Lui ou de nous, est le plus dépendant, le plus lié, le plus attaché ?

Nous, nous sommes plutôt libres – nous en prenons à notre aise avec Dieu ! Nous disposons volontiers de nous mêmes pour faire taire en nous ses trop nombreuses exigences à l’égard des pauvres, des exclus, des méprisés de notre société. C’est toujours celui qui aime le moins qui est le plus fort !

Celui qui aime, c’est celui qui accepte cette dépendance, celui qui accepte d’être vulnérable, d’être crucifié, émondé, taillé comme le sarment pour porter du fruit. Pas de fécondité sans sacrifice. Et pas d’amour sans fécondité. L’amour fécond – que cela soit l’amour conjugal, parental, l’amitié, l’amour fraternel ! – est l’expérience d’une dépendance, l’expérience du pouvoir inconditionnel qu’a sur nous un autre être, tout-puissant sur notre coeur.

Il n’y a peut-être pas de plus grande force que d’oser dépendre, être faible comme cela.

 Père Alain de La Morandais