Les pèlerins d’Emmaüs

pelerins_Rembrandt_2-16263Ces dernières années, certains prédicateurs ou commentateurs d’évangiles, qui se croyaient avisés et à la page, ont cru bon d’essayer de faire comprendre le côté positif de l’absence de Jésus, que manifeste historiquement le récit de l’Ascension, en paraphrasant la parole psychanalytique : la présence par l’absence !

Bien sûr on peut prendre l’exemple d’une forte personnalité qui ne libère et n’épanouit les autres qu’en fonction de ses absences : « Il est bon pour vous que je m’en aille. » Mais avec le Christ ressuscité il en va tout autrement : Il ne s’agit pas pour Lui d’être absent pour être plus présent mais il s’agit de se manifester Autre pour être reconnu comme Lui-même.

A la lecture du chapitre 24 de Luc, ce qui impressionne c’est la manière de Luc de parler de Jésus ressuscité : il le désigne en disant : « Lui-même ». C’est Lui-même qui s’approche : bien que présent, Il reste un absent pour ceux qui sont près de Lui. Les femmes disent que les anges ont dit de Lui-même : « Il est vivant. » mais les disciples ne l’ont pas vu Lui-même: Résultat de cette première initiative : Il est là , Lui, mais Il n’est pas vu comme étant Lui. Deuxième initiative : Lui prend la Parole pour expliquer que les Écritures parlent de Lui. Troisième initiative : Lui même veut aller plus loin, mais Il demeure avec eux. Lui-même est à table et rompt le pain. Résultat global pour les trois initiatives :

Lui-même est enfin connu comme vraiment étant Lui. C’est ainsi que Lui est tout à coup triplement reconnu :

– comme présent;

– comme Écriture;

– comme signe dans le geste du pain rompu.

Mais c’est lorsqu’Il devient présent , présent de sa Présence à Lui, reconnu comme Lui, qu’alors Il devient, Lui, absent …

Ainsi, au moment, où ils peuvent s’écrier : « C’est Lui ! », Lui n’est plus là. Autrement dit, tant qu’ Il est présent, Il reste « absent », tout en faisant chemin d’une triple manière avec eux, tout en prenant trois initiatives qui opèrent une triple rencontre.

Maintenant qu’Il est redevenu présent non seulement sur leur chemin mais dans leur coeur, voilà que présent dans leur vie, dans leur personne, Il est absent de leur chemin et qu’ils vont aller retrouver les autres, à Jérusalem, pour rendre compte de ce nouveau mode de présence plein d’initiative, en se disant les uns aux autres : « Il est vraiment ressuscité ! »

Avec le récit suivant – l’apparition aux Onze – , Luc va faire progresser la compréhension du mode de présence du Ressuscité. Luc va souligner ce qui surprend devant Lui. Comment peut-on dire « C’est Lui », si ce n’est pas le même ?

Or, jusques là, par le récit des pèlerins d’Emmaüs, il a voulu nous conduire à cette reconnaissance : c’est bien Lui, dans son identité, mais ce n’est plus Lui tel qu’ Il était. Et cela de deux manières : – d’une part, Il est transformé, changé dans la façon de se présenter Lui-même;

– d’autre part, Luc souligne la souveraine liberté d’initiative qu’a désormais Jésus d’apparaître ou de disparaître. Ainsi, tandis qu’ Il accompagnait les deux disciples sur le chemin d’Emmaüs, Il apparaissait aussi d’une autre manière, dans un autre endroit, dans d’autres conditions. Ainsi Luc veut amener ceux qui le lisent à reconnaître que le Ressuscité est bien le Jésus déjà connu des disciples avant sa mort, au cours de son ministère terrestre, et à découvrir que, s’il est bien le Même dans son identité, Il n’est plus le même dans sa réalité. Pour exprimer par des mots saisissables la réalité transformée, Luc procède à une mise en valeur de la présence subite de Jésus par une double évocation :

– la première souligne la différence : Lui, Jésus, non nommé, se dresse au milieu d’eux, suscite l’effroi, la stupeur, le trouble, le doute chez les Onze : c’est Lui …mais on croirait voir un esprit !

– la seconde évocation insiste sur la réalité de la présence, sur la continuité et l’identité ainsi exprimée par quelques notations plastiques : « Voyez mes mains et mes pieds ! » ; autrement dit : « Moi, je suis Lui ! » On peut le toucher et il est capable de manger. Ces deux évocations : esprit et corps, font contraste et sont regroupées autour de la parole : « Moi, je suis Lui ».

Luc ainsi concentre toute l’expérience pascale des témoins et les détails narratifs concourent à la mise en valeur du sens. Luc n’emploie pas le mot « corps », mais par la superposition de deux dessins différents, en hiatus l’un par rapport par l’autre, il donne du relief à la vérité qui jaillit de leurs différences conjointes.

Il réussit ainsi à transmettre ce fait essentiel : Celui qui prend l’initiative n’est plus seulement le Maître retrouvé, le Serviteur souffrant, le Seigneur manifesté : c’est Lui, dans son identité la plus vraie, dans sa continuité la plus réelle, dans son initiative la plus souveraine.

C’est vraiment Lui-même parce qu’ Il n’est plus le Même : c’est bien Lui, parce qu’ Il a changé, parce qu’ Il est Autre. Il est maintenant devenu cet Autre que Luc annonçait déjà lors de la Transfiguration , en disant : « l’aspect de sa personne devint autre. »

Luc exprime ainsi la double initiative contenue dans les expressions pauliniennes de « corps de gloire » ou « corps de résurrection » : Jésus n’est pleinement Lui qu’en devenant Autre.

Il ne se donne pas seulement à voir à ses disciples, Il veut se montrer comme étant vraiment Lui-même, parce qu’ Il est Autre.

Père Alain de La Morandais

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