Pour un vendredi saint : La croix

 

   Un homme se plaignait à Dieu : « Seigneur, la croix que tu m’as donné à porter est trop lourde, beaucoup trop lourde ! Elle n’est pas faite pour moi. Je ne refuse pas de prendre ma part de la souffrance du monde …mais, je t’en prie, Seigneur, pas cette croix là ! » Un ange le conduisit dans la grande vallée des Croix où ce dernier chercha celle qui lui serait bien ajustée, celle qu’il pourrait porter sans être trop écrasé jusqu’à n’en plus pouvoir avancer. Il en essaya de nombreuses jusqu’à ce qu’enfin une, parmi tant d’autres, lui semble à sa taille, à sa mesure, à sa portée. «  Je prends celle ci, Seigneur ! », s’écria-t-il vers Dieu qui lui répondit : « C’était la tienne : celle dont tu ne voulais plus ! »

        Cette histoire, venue de l’Orient, nous rappelle qu’une certaine tradition chrétienne distingue la croix individuelle, très personnelle qu’il nous revient de porter, de la grande croix de la souffrance du monde et de l’humanité, dont il nous revient aussi de prendre notre part.

             Ce qui nous crucifie, c’est à dire qui nous écartèle jusqu’à en souffrir, de façon très personnelle, cela est intimement lié à notre histoire, notre tempérament, notre constitution physique et psychologique, l’atavisme, le patrimoine génétique, l’éducation, voire l’accident. Il y a, dans ce domaine, ce qui est visible, apparent, repéré dans le contexte social et économique, et ce qui est invisible, caché, secret. Toutes et tous nous connaissons des gens éprouvés dans leur corps, leur mental, leur condition sociale. Ces plaies évidentes et purulentes nous entourent : maladie, chômage, trahisons amoureuses, solitude, dépressions nerveuses, exil etc… Voilà pour la croix visible, plantée au coeur de la condition humaine.

 

 

 

      Renoncer à soi-même, porter sa croix, perdre sa vie : cette invitation formelle, aride, impérieuse que nous fait le Christ n’est pas une façon de nous presser à courir au martyre et à verser notre sang. Certains témoins, dans l’ Histoire, ont eu ce redoutable privilège : ce sont les héros de la foi, jusqu’au sang versé. Ils sont la figure vivante, perpétuée, le mémorial incessant du Christ crucifié. Vocation exceptionnelle. Témoignage irrécusable.

       Le Christ ne nous demande pas de les imiter mais leur présence est là pour nous rappeler que si nous disons vivre la foi et que nos actes ne témoignent pas pour nous, nous nous payons de mots, nous sommes des tricheurs, nous évacuons la croix du coeur de notre foi. « Celui qui n’agit pas, sa foi est bel et bien morte ! »

La parole de saint Jacques est claire, sans appel. La priorité des priorités est réaffirmée : prendre sa part de la Croix du monde, c’est donner de son temps, de soi-même, de ses moyens à celles et ceux qui ont besoin d’être aidés à porter leur croix. A ceux qui souffrent de l’exil et d’être étrangers, à ceux qui ont faim. Nous avons tous et toutes mille et une raisons pour ne pas entendre le cri des pauvres et nous récuser à porter la croix des autres, de ceux que nous osons appeler « frères » avec les mots de la foi et de la liturgie.

          Si nous ouvrons les yeux sur les manques, les mains tendues, les yeux tristes, les coeurs vides et blessés, nous risquons d’être découragés, abattus avant même que de nous être décidés à lever le petit doigt. D’où la tentation de ne pas voir, de nous faire aveugles et sourds et de nous réfugier sous l’ombre de notre petites croix personnelle et justificatrice. Il y a ainsi des croix-alibis, auxquelles nous pouvons nous attacher perversement parce qu’elles nous dispenseraient de celles des autres. Il ne s’agit pas de nous laisser démoraliser par la misère des autres et de porter toute la misère du monde mais, au-delà de nos croix alibis, de chercher humblement quelle sera notre forme d’engagement, de partage.


Père de La Morandais

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s