Frédéric Mitterrand, Une adolescence

Le Père de La Morandais vous recommande la lecture du livre de Frédéric Mitterrand, Une adolescence.

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Empruntant divers chemins du passé, Frédéric Mitterrand livre ici la chronique d’une enfance dans les années 60, tiraillée entre son admiration sans borne pour le chef de la Résistance que fut de Gaulle et son affection pour son oncle François Mitterrand, héros de la famille et opposant chevronné au Général.
« Et voici qu’après tant d’années je n’arrive toujours pas à choisir entre le général de Gaulle et François Mitterrand ! J’ai tenté à plusieurs reprises de sortir d’un tel dilemme pour comprendre ce que je n’ai pas encore compris. Comme lorsque j’ai écrit ce texte, il y a longtemps, que je l’ai relu, repris – à tel point qu’il est devenu un autre – mais sans en modifier le ton car il se lit avec les mots de l’enfance et que c’est à ce moment-là que tout s’est noué, de telle sorte qu’au fond je n’ai pas changé. »
Une adolescence conjugue deux veines littéraires chères à Frédéric Mitterrand : celle du mémorialiste et celle de l’auteur intimiste. Avec toujours la même liberté d’esprit, il évoque ici une jeunesse qui ressemble à celle de toute une génération, mais ou s’ébauche, sur un ton allègre, le portrait d’une personnalité singulière.

Passion : dimanche des Rameaux

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Passion signifie à la fois amour et souffrance. Comment pourrait-on séparer ces deux sens ? A moins d’être stoïcien, un peu janséniste ou masochiste, nul n’accepte sereinement l’épreuve de la souffrance d’amour s’il n’a dans son cœur l’ Espérance que cette « mort » sera la mort du grain pour qu’il porte du fruit. Tout est tendu alors vers l’avenir.

La Passion du Christ s’éclaire si on l’envisage comme Passion de l’avenir sous cette double lumière : passion comme amour et souffrance indissociablement mêlés, mais tendus vers l’avenir.

La passion de l’avenir. « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il fut déjà allumé ! » Le Christ est tendu de tout son être vers les lendemains du Dieu qui fait « toutes choses nouvelles » (Apocalypse) : vers la venue du temps où enfin la solitude de l’homme sera vaincue, où le pauvre trouvera l’accueil d’un frère, où tout chef sera serviteur, où il n’y aura plus entre l’homme et la femme qu’une tendresse égale, où il n’y aura plus d’amour caché et désespéré, où enfin nul ne prendra plus l’amour des autres pour la possession de l’autre.

Passion si forte au cœur du Christ qu’Il se réjouit pour les siens de l’irruption violente de l’Esprit, lequel réalise déjà l’avenir de Dieu et celui de l’homme.

Passion qui ne l’empêche pas de prendre entre ses mains l’ « heure » douloureuse – celle de son passage par la mort – mais qui ne le laisse à aucun moment le jouet d’un hasard aveugle ou d’une nécessité implacable : « Nul ne me prend ma vie mais c’est moi qui la donne. »

L’avenir de toute passion est ainsi fondé, enraciné dans celle du Fils, du Frère en humanité. Et dorénavant toute souffrance humaine achève la Passion du Christ dont nous sommes le Corps. Il n’est de douleur qui ne reflète, en ses traits brouillés et mouillés, le visage du « serviteur souffrant » qu’annonçait Isaïe.

Hommes, savons nous assez que nous sommes la passion de Dieu ?

 

                     « L’invisible rayonne

                       et Dieu se voit en eux,

                     comme au premier matin,

                     le monde est dans leurs yeux. »

 

Père Alain de La Morandais

De la fidélité aux racines : modernité et tradition // suite

2947631480.gif  «  Et si le christianisme était précisément la solution ? Non pas le christianisme vécu , qui est toujours imparfait , mais le christianisme fondamental et intégral , le christianisme trinitaire , le christianisme de l’Evangile , celui qui trouve un équilibre entre la radicalité du Royaume et les compromis du monde ( où le bon grain et l’ivraie doivent coexister) , entre la paternité du Père et la fraternité du Fils , entre le vertical et l’horizontal . N’est-ce pas cet équilibre dont nos démocraties modernes ont profondément besoin ? Mais cet équilibre ne peut s’atteindre que sous la lumière vigilante et tonique de ce troisième terme qu’est l’Esprit . Cet Esprit qui , selon saint Jean racontant la rencontre du Christ et de Nicodème , nous commande de naître une seconde fois , où que l’on soit né . C’est sur cette exigence fondamentale du christianisme , qui réconcilie tout , dont Charles de Foucauld a donné un étonnant exemple , dont les modalités sont multiples , souvent simples et modestes , plus ou moins conscientes , que je terminerai mon propos. »

En définissant l’aristocratie comme un service , Jean Baptiste de Foucauld se réfère à la « chevalerie » , ce qui nous place en perspective historique , et lui ouvre , en conclusion , un horizon spirituel en l’appelant à devenir une seconde naissance : est fidèle à l’esprit aristocratique celui qui naîtrait à nouveau , une deuxième fois .

Il écrit : « L’aristocratie est fondamentalement service. Elle est chevalerie ou elle n’est pas. » La chevalerie est une institution d’origine laïque que l’Eglise a transformée . Par définition, et originellement , le chevalier était l’homme qui accomplissait son service militaire à cheval : au moment de sa majorité , lorsqu’il est capable d’accomplir son devoir militaire , le jeune noble est armé « chevalier » . Pour devenir chevalier , il devait recevoir l’investiture d’un autre noble qui était aussi chevalier . À l’époque carolingienne , cette cérémonie avait un caractère purement laïc , et sous l’impulsion de l’Eglise elle s’est sublimée jusqu’à être considérée comme un second baptême , en prenant un caractère éminemment religieux .

Cette évolution de la chevalerie s’est opérée progressivement , à partir du Xème siècle, puisque c’est à ce moment que l’Eglise a commencé à bénir les armes du jeune noble , quand elles lui sont remises au temps de sa majorité ; dans divers manuscrits de cette époque , on trouve des orationes super militantes dans lesquelles on peu relever des formules comme celles ci : « Exaucez, ô Seigneur, nos prières et bénissez cette épée , dont votre serviteur désire être ceint, , afin de pouvoir défendre et protéger les églises , les veuves , les orphelins et tous les serviteurs de Dieu contre la cruauté des païens. » En 878 , le pape Jean VIII imposa à tous les chevaliers qui voulaient gagner la vie éternelle l’obligation de combattre l’infidèle . Celle ci a persisté : ce sont les chevaliers qui ont été les soldats de la croisade d’Espagne , au XI ème siècle, et qui, en l’absence des rois , en 1095-1096 , se sont ébranlés à la voix d’Urbain II et ont délivré Jérusalem . Il était prescrit en outre aux chevaliers de rester fidèles à leurs seigneurs , dont ils doivent protéger la vie au risque d’exposer la leur , de s’abstenir de tout pillage , de combattre jusqu’à la mort pour le salut de la société chrétienne , de pourchasser les hérétiques et les schismatiques , de défendre les pauvres , les veuves et les orphelins , de ne pas violer la foi promise , de ne jamais être parjures envers leurs seigneurs.

L’Eglise a pris possession peu à peu de la chevalerie et s’en est servie pour adoucir les rudes mœurs seigneuriales , pour dériver vers des taches équitables et généreuses la bouillante activité des nobles désormais chargés de protéger les faibles et tous ceux qui sont incapables de se défendre. Certains conciles , apercevant dans la chevalerie l’indispensable complément des institutions de paix , ont invité les jeunes seigneurs à « jurer la paix de Dieu » : par ce serment ils rééditaient celui qu’a prononcé le chevalier au moment où il a pris les armes , lorsqu’il a juré de défendre tous les serviteurs de Dieu contre « la cruauté des païens » , de ne verse désormais que le sang des infidèles ou celui des méchants oppresseurs de l’innocence ou de la faiblesse.

Père Alain de La Morandais

Annonciation

getimage.phpIs.7, 10-14 Hb.10, 4-10 Lc.1, 26-38

Le ‘Fiat’ de Marie a inspiré peintres et poètes, nourri la méditation et l’engagement d’une foule innombrable de Chrétiens, inspiré, de façon inégale, Docteurs et prédicateurs… Je voudrais juste dire que son ‘Fiat’, Marie l’a dit tout au long de sa vie, jusqu’à la croix et à l’Ascension ; et que ce ‘Fiat’ est le type du ‘oui’ que le Chrétien, nous, est appelé à exprimer aussi jusqu’à la fin.

Marie dit ‘oui’ à la demande que lui adresse l’Ange de la part de Dieu. Marie dit encore ‘oui’ à l’imprévu et à l’insécurité du déplacement à Bethléem au moment de la naissance de Jésus. Puis c’est le ‘oui’ à la prophétie inquiétante de Syméon, ‘oui’ à la fuite en Egypte, ‘oui’ au retour à Nazareth. On saute une douzaine d’années, pendant lesquelles l’enfant, nous dit Saint Luc, grandissait et se fortifiait, tout rempli de sagesse, avec sur lui la faveur de Dieu (Lc.2, 40) ; à cette date, celle de sa Bar Mitzva, le ‘oui’ de la Mère devient déjà crucifiant : Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? (Lc.2, 49). Marie retenait toutes tous ces événements dans son cœur (Lc.2, 51), sans comprendre, mais consentante. 15 à 18 ans vont se passer, tissés de ‘oui’, les ‘oui’ au quotidien, ceux, nombreux, à la souffrance, aux rudesses de la vie, ceux aussi aux joies, qu’on se garde de retenir, d’engranger, parce qu’ils doivent, au contraire, stimuler. A 30 ans environ, quand Jésus quitte Nazareth pour sa mission, nouveau déchirement, le ‘oui’ de tous les Parents voyant leur enfant partir pour son destin. On s’aperçoit alors que Marie suit Jésus, mais à distance. De loin en loin, elle apparaît, proche et discrète à la fois : Sa mère et ses frères arrivèrent près de lui… On les lui annonça… Mais il leur répondit : « Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la mettent en pratique. » (Lc.8, 19-21) Sans un ‘oui’, là encore, comment garder la paix et la confiance ? Un peu plus tard, c’est une femme, dans la foule, qui s’émerveille de la maternité de Marie : Heureuse celle qui t’a porté et allaité ! Mais lui, répondit : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui l’observent. » (Lc.11, 27-28). Arrive la fin, brutale, précipitée. On sait que Marie, avec quelques femmes, suivait Jésus dans sa montée au calvaire : encore ‘oui’ ! Puis, au pied de la croix, toujours ‘oui’, quand elle accueille Jean pour son fils (Jn.19, 26) et ressent jusque dans sa chair le dernier soupir de Jésus. De son ‘oui’, le matin de Pâque, il n’est rien dit, mais comment aurait-elle pu douter, elle qui, plus que tout autre, gardait dans son cœur, depuis l’Annonciation, le mystère de son Fils. Nous retrouvons enfin Marie avec les Onze, à l’Ascension, puis dans la chambre haute où, dans une prière assidue, ils attendent ensemble d’être baptisés dans l’Esprit Saint (Ac.1, 5 et 14) ; par son ‘oui’ confiant à l’effacement définitif de Jésus, Marie porte l’Eglise sur les fonts baptismaux.

Ce ne sont pas des ‘oui’ successifs qu’a dits Marie pendant plus de trente ans ; c’est un unique ‘oui’, celui de son amour pour Dieu se déployant dans le temps de sa vie, en fonction des événements de l’actualité, au rythme de la croissance de Jésus, en harmonie avec sa propre évolution à elle. Le ‘oui’ de Marie est un perpétuel acte d’abandon et d’obéissance à la volonté de Dieu sur elle, un ‘oui’, donc, qui s’approfondit et grandit sans cesse, qui devient de plus en plus son être même dans son élan le plus vital. Le ‘oui’ de Marie à Dieu ne s’épuise pas d’être redit indéfiniment, puisqu’il est un ‘oui’ d’amour toujours renouvelé ; l’usure du temps non plus n’en émousse pas la ferveur, puisqu’il est un jaillissement perpétuel toujours naissant.

Nous aussi nous avons, un jour, dit ‘oui’ au Christ : ‘oui’ à son appel à tout quitter pour témoigner de sa venue, de sa Pâque, ‘oui’ à son invitation à sceller une union humaine, signe de l’Alliance de Dieu avec nous, ‘oui’ encore à sa demande de rendre tel ou tel service à l’Eglise, à la société, aux membres souffrants de son Corps… Mais ne vivons-nous pas souvent sur une lancée qui n’est plus vivifiée par ce ‘oui’ prononcé une fois, jamais ou plus redit, rangé, de toute façon, dans l’album de nos souvenirs. Peut-être accomplissons-nous consciencieusement les gestes propres à notre état, mais notre cœur n’est plus brûlant, anesthésié par l’habitude, installé dans des rites sécurisés et sécurisants, craignant toujours les imprévus qui pourraient perturber notre confort… Le secret de Marie n’est pas sa force de caractère, ni sa capacité à supporter la douleur, ni sa persévérance dans le don d’elle-même, mais l’amour de Dieu répandu dans son coeur par l’Esprit Saint (Ro.5, 5), qu’elle entretient comme une flamme fragile, mais toujours vive.

Père Alain de La Morandais

 » Si le grain de blé ne meurt … »

Jean XII, 20-33

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           « Pendant des jours il enseignait dans le Temple mais, les nuits, sortant, il séjournait au Mont des Oliviers. Mais à l’aurore, de nouveau, il arrivait au Temple et tout le peuple venait vers Lui, et, assis, il les enseignait. » (Lc. XXI, 37-38)

             Ce matin là, il prononça sa parabole la plus courte, qui tient en une phrase : « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul, mais s’il meurt, il donne beaucoup de fruit. »

             Si cet apologue dénonce toutes nos stérilités – nos possessivités, nos crispations ! – et s’adressant au coeur de chacune et de chacun d’entre nous appelle à la conversion – donc à la dépossession ! – , permettez nous, plutôt que d’en faire seulement un support moral et psychologique utile à nos examens de conscience, de le méditer avec vous comme un prélude à la Semaine sainte, qui commencera, dimanche prochain, avec la célébration populaire des Rameaux.

           Certes l’image du grain de blé est la vôtre, la mienne, et le critère de la fécondité est la grande règle vérificatrice de toute notre vie, tant dans ses articulations spirituelles que psychologiques et physiques, mais dans la démarche de réconciliation sacramentelle, qu’est-ce qui importe le plus ? Le regard sur nous mêmes, comme trop possessifs, stériles et pécheurs, ou bien la redédouverte d’un regard lumineux et fort qui croit en nous, à notre changement, à nos nouvelles fructifications ? Pourquoi ? Parce que Lui-même, par le parcours humain de sa vie bien humaine, Il a été ce grain de blé , depuis sa naissance jusqu’au tombeau.

           Sous le signe symbolique du grain de blé, nous pourrions contempler la vie du Christ comme un triptyque, se récapitulant par trois derniers jours, liturgiquement célébrés par le « triduum pascal ».

             Le premier tableau commence par de l’invisible : l’enfouissement par l’action de l’Esprit concepteur d’un germe humano – divin dans le sein d’une Vierge, annoncée par les Prophètes. Passés les mois de gestation, le germe va éclore par une nuit nomade et quasi secrète … A peine admiré, reconnu, dans sa tendresse, le voici menacé.

           A nouveau enfoui, par un premier exode à travers le désert, dans le pays d’Egypte, une deuxième forme de germination souterraine le scelle aux yeux des hommes, jusqu’à ce que, passée la menace mortelle, le retour en Galilée l’enfouisse à nouveau de nombreuses années dans cette « vie cachée » de Nazareth. Deuxième tableau ou naissance : que de temps semblant perdu au regard de la seule efficacité humaine ! Que de silences et de non-dits dans cette mystérieuse et bien lente seconde gestation !

             La troisième naissance s’ouvre par un Baptême et par des Noces comme l’annonce d’une vie publique de trois ans : le germe n’est déjà plus, mais blé en herbe, il hâte sa croissance, mûrit et porte du fruit. L’épi royal portera publiquement douze grains symboliques – et même bien plus : « cent pour un » ! Tout se multiplie : l’eau changée en vin, les pains et les poissons, les guérisons, les conversions.

             Trois jours parachèvent cette vie terrestre, historique, livre par ce triptyque à notre méditation : Jeudi saint, ou le Jour du dernier repas; Vendredi saint, ou celui de la mort; et le troisième qui, dans son attente muette et suspendue, nous ouvre à l’aube de la Résurrection. Trois jours : un premier, intime, avec les siens. Un deuxième, public, scandaleux. Un troisième, dans l’enfouissement du tombeau pour l’ultime germination.

Père Alain de La Morandais

De la fidélité aux racines : modernité et tradition

Suite des deux textes publiés lundi et mardi.

« Pour illustrer cela je voudrais lire cette citation d’une de ses lettres de 1836 :

             «  Ce qui m’a le plus frappé de tout temps dans mon pays , ça été de voir ranger d’un côté les hommes qui prisaient la moralité , la religion, l’ordre et de l’autre ceux qui aimaient la liberté , l’égalité des hommes devant la loi . Ce spectacle m’a frappé comme le plus extraordinaire et le plus et le plus déplorable qui ait jamais pu s’offrir aux regards d’un homme ; car toutes ces choses que nous séparons ainsi sont, j’en suis certain, unies indissolublement aux yeux de Dieu . Ce sont toutes des choses saintes , si je puis m’exprimer ainsi , parce que la grandeur et le bonheur de l’homme ne peuvent résulter que de la réunion de toutes ces choses à la fois . Dès lors , j’ai pu apercevoir que l’une des entreprises les plus importantes de notre temps serait de montrer que ces choses ne sont point incompatibles ; qu’au contraire , elles se tiennent par un lien nécessaire , de telle sorte que chacune d’elles s’affaiblit en se séparant des autres. » Peut-on exprimer plus finement la nécessaire synthèse entre modernité et tradition que chaque époque , chaque personne a pour tâche de réaliser ?

         350px-Serment_du_Jeu_de_Paume_-_Jacques-Louis_David  « Où en sommes nous donc aujourd’hui , un siècle et demi après ? Où en sont les relations entre aristocratie et démocratie, puisque c’est de cela qu’il s’agit ? Ces relations ont été chez nous extrêmement difficiles pendant longtemps , contrairement à l’Angleterre , du fait de cette incapacité à un juste compromis qui caractérise notre tempérament , le fait que la démocratie ait dû prendre chez nous la forme de la République , n’ayant pas facilité les choses . La démocratie républicaine a sécrété ses propres élites , de fonctions ou de richesses qui , selon les cas , ont coïncidé ou non avec la noblesse de naissance , qui a du faire ses preuves. . En somme , plusieurs formes d’aristocratie ont été mises en concurrence . Peu à peu , les alternances politiques aidant , les relations se sont apaisées .Elles sont aujourd’hui pacifiées.

         «  Pacifiées mais non explicitées , comme si l’on avait peur de parler de sujets difficiles , et de rouvrir des blessures à peine fermées. Et pourtant , l’on peut affirmer que aristocratie et démocratie ne sont pas incompatibles et ont à s’apporter l’une à l’autre , à certaines conditions .

         «  D’abord , l’aristocratie peut se mettre au service d’une conception noble de la démocratie , qui ne se limite pas à un ensemble de règles et de procédures mais travaille patiemment à ce que chacun puisse donner le meilleur de lui-même (ce pourrait être une définition de l’aristocratie) , accéder à sa propre noblesse d’être unique et irremplaçable . L’égalité a pour but de produire non pas de l’uniformité , mais des individualités .De donner pleinement sa chance à chaque personne , et à toutes les dimensions de chaque personne . C’est une vision élevée .

             «  Ensuite , il apparaît que nos démocraties triomphantes sont menacées insidieusement par le mal de l’exclusion , du fait de la difficulté d’accéder au travail , de la dilution des liens sociaux , de la perte des repères .Ce sera sans doute le grand combat des années qui viennent .Les classes dirigeantes sauront-elles redonner du sens , de l’identité , du lien social à une société en voie d’atomisation ? Quel service la vieille noblesse entend-elle remplir dans ce domaine ? Ce sont des questions centrales . Je suis également convaincu que cet engagement implique un fort ressourcement spirituel , auquel la démocratie ne pourra pas échapper . Mais là aussi , en France plus qu’ailleurs , les relations entre démocratie et religion ne sont pas bonnes , sujet qui déjà préoccupait Tocqueville . Au fond , il s’agit de réconcilier aristocratie , religion et démocratie. »

Père Alain de La Morandais