Roland Dumas : « J’ai sauvé la République en 1995 »

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Le Père de la Morandais vous recommande l’article du Figaro consacré à Roland Dumas.

L’ancien président du Conseil constitutionnel publie une partie de ses carnets intimes. Il révèle qu’il aurait pu invalider l’élection présidentielle de Jacques Chirac.

PROPOS RECUEILLIS PAR Yves Thréard

Du haut de ses 92 ans, l’ancien ministre des Affaires étrangères deFrançois Mitterrand, dans une forme éblouissante malgré trois cancers soignés ces dix dernières années, continue à observer la marche du monde. Ce jeudi paraîtra Politiquement incorrect(Éditions du Cherche Midi), titre qui rassemble ses carnets intimes, écrits entre 1984 et 2014. Une somme précieuse de confidences, d’informations et de commentaires.

LE FIGARO. – L’Union européenne va mal. Quel est le regard de celui qui fut, à partir de 1983, chargé des Affaires européennes, votre premier poste ministériel ?

Roland DUMAS. – Je suis moi-même un rallié tardif à l’Europe. Pour une raison évidente : mon père a été assassiné par les nazis en 1944. Alors que j’étais jeune député de la Haute-Vienne, j’ai toujours voté contre tous les projets européens. François Mitterrand n’arrêtait pas de me dire que c’était la grande aventure de notre génération. Quand il m’a nommé ministre, je n’ai pas dormi de la nuit. Je me disais : « Tu ne peux pas trahir ton père. » Puis j’ai évolué. La grande affaire de mon mandat sera même le renforcement des relations franco-allemandes. Et Hans-Dietrich Genscher, le ministre des Affaires étrangères allemand, deviendra un ami très proche. Notre amitié dure encore. On se dit tout. Actuellement, l’Union européenne souffre d’une trop grande rigidité. Il faudrait quelqu’un comme Giscard d’Estaing, qui a plein d’idées, pour la relancer.

Que pensez-vous de l’arrivée de l’extrême gauche au pouvoir en Grèce ?

Je connais bien ce pays, car ma première femme, Théodora, était grecque. Je doute qu’il rembourse un jour sa dette à ses partenaires européens.

Lorsque, le 14 juin 1985, vous signez la première convention de Schengen pour la libre circulation des biens et des personnes dans l’espace européen, vous lâchez : « Formidable ! » Diriez-vous la même chose aujourd’hui ?

C’était formidable de penser que nous autres, Européens, pourrions circuler librement. Quelle révolution pour quelqu’un comme moi, qui a été élevé dans le souvenir de la Première Guerre mondiale et qui a lutté contre l’occupant allemand pendant la Seconde ! Aujourd’hui, le problème, c’est celui de l’immigration extérieure à l’Union européenne. Nos frontières sont poreuses. Il faut reconsidérer le dispositif.

Vous dites être un adepte de la franchise en diplomatie…

J’ai appris qu’il faut être franc. Quand on promet quelque chose, il faut le faire. Sans confiance, les relations s’enveniment vite. J’arrivais, par exemple, à obtenir à peu près ce que je voulais de Kadhafi, car je ne lui avais jamais menti sur mes intentions. Il m’appréciait pour cela. Avec Israël aussi, j’ai toujours été direct. Très critique à l’égard de la politique de Menahem Begin face aux Palestiniens, je lui avais lancé un jour : « Vous êtes en train de brûler l’âme d’Israël. »

La paix au Proche-Orient était le dossier qui vous tenait le plus à coeur…

François Mitterrand en plaisantait et m’affirmait que je n’arriverais jamais à rien, tellement ce dossier était compliqué. C’est tout de même moi qui, en 1989, ai soufflé le mot « caduque » à Yasser Arafat. Le chef palestinien était à Paris à ma demande. Mitterrand était furieux de cette initiative. Il fallait donc que ce séjour soit couronné de succès. Juste avant le passage d’Arafat au journal de TF1, j’ai donc demandé à ce dernier de déclarer « caduque » la Charte de l’OLP qui prévoyait la destruction d’Israël. Je lui ai expliqué la signification du mot, dictionnaire en main, et il m’a promis de le prononcer à l’antenne. Ce qu’il fit en disant « cadouque » . Évidemment, Mitterrand a eu vite fait de récupérer l’événement !

Vous écrivez que, contrairement à d’autres, vous n’avez jamais été « amoureux » de Mitterrand…

Mitterrand avait un pouvoir de séduction énorme sur les hommes comme sur les femmes. Il avait un don exceptionnel pour vous envoûter en vous faisant entrer dans sa propre histoire. Cette relation a fini par en perturber certains, François de Grossouvre notamment, amoureux déçu. Danielle Mitterrand disait : « Vous êtes tous amoureux de lui. »

Pourquoi avez-vous la dent dure avec quelques socialistes, comme Lionel Jospin ou Michel Rocard ?

J’ai toujours eu du mal à comprendre ce que disait Jospin. Mitterrand me confiait : « Vous le comprenez, vous ? Moi, je ne peux pas tenir plus de cinq minutes. » Pareil pour Rocard, que j’avais critiqué à l’Assemblée en déclarant qu’il était un « barreur de petit temps » . Il a l’esprit clair mais l’élocution tourmentée, selon l’expression de Mitterrand. En fait, on se méfiait tous les deux des anciens gauchistes.

Pierre Mauroy a été, prétendez-vous, le meilleur des premiers ministres socialistes…

Avec lui, il n’y avait jamais d’ennuis.

Avez-vous toujours été de gauche et l’êtes-vous encore ?

Toujours, mais je n’ai jamais voté communiste.

Que pensez-vous de François Hollande ?

Cet homme est, pour moi, un mystère. Il est habile, sait ménager tout le monde pour ne pas se faire d’ennemis. Mais qui est-il vraiment ? Il n’a pas d’assise, sauf la Corrèze, département où je l’ai introduit, car j’y avais été élu député en 1967. J’ai découvert Hollande en 1984, quand je fus nommé porte-parole du gouvernement après Max Gallo. Je l’ai conservé comme chef de cabinet. Dans les services, on me racontait alors qu’il avait un certain succès avec les jeunes femmes, qui se méfiaient cependant de son côté « baratineur » . Je trouve que, depuis les événements dramatiques de ce début d’année, il se révèle un peu. Il a fait un joli coup en rassemblant, à la manifestation du 11 janvier dernier, une cinquantaine de chefs d’État ou de gouvernement en si peu de temps.

En 1995, vous êtes président du Conseil constitutionnel. Vous révélez que vous auriez pu invalider l’élection de Jacques Chirac à l’Élysée…

C’était mon premier dossier, je venais d’entrer en fonction. Je peux le dire aujourd’hui, les comptes de campagne d’Édouard Balladur et ceux de Jacques Chirac étaient manifestement irréguliers. Que faire ? C’était un grave cas de conscience. J’ai beaucoup réfléchi. Annuler l’élection de Chirac aurait eu des conséquences terribles. J’ai pensé à mon pays. Je suis un homme de devoir. Nous avons finalement décidé, par esprit républicain, de confirmer, à l’unanimité au deuxième tour, son élection présidentielle. Je suis convaincu que j’ai sauvé la République en 1995.

Quelles ont été ensuite vos relations avec Jacques Chirac ?

En 1999, en pleine affaire Elf, je balançais entre rester à mon poste ou démissionner du Conseil constitutionnel. Je me suis finalement mis en congé. Lorsque j’en ai informé le président de la République, il m’a répondu : « Je n’ai rien à vous reprocher. » Mais ce n’était pas un renvoi d’ascenseur.

Au coeur de l’affaire Elf, dans laquelle vous avez été relaxé en 2002, il y avait une juge d’instruction, Eva Joly. Vous l’avez revue ?

Une fois, je crois. Elle est toujours aussi mielleuse. Je sais qu’elle veut à présent devenir avocate, mais qu’elle rencontre une forte opposition au Conseil de l’ordre du barreau de Paris.

Pensez-vous déjà à votre prochain livre ?

Peut-être en écrirai-je un autre. Mais moins politique, plus personnel, plus privé, sur mes relations avec les artistes, les écrivains… J’ai beaucoup de notes que je n’ai pas encore utilisées. Aujourd’hui encore, je continue à remplir des carnets.

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