La Parole, une voix et le porte-voix

« Je suis une voix … » proclame Jean Baptiste.

« Au commencement est le Verbe », annonce le Prologue de Saint Jean.

Il y a des voix qui ne sont souvent que des porte-voix, et une « voix », unique, annonciatrice et prophétique – celle du Baptiste – , et il y a LE Verbe, la Parole de Dieu, le Logos !

Nous, serviteurs de la Parole de Dieu, nous ne sommes que des voix, des porte-voix , comme il y a de petites mains. Au service de la Parole, c’est-à-dire prêts à La réveiller dans le cœur des auditeurs, en y mettant tout ce qui fait notre foi et le meilleurs de notre humanité, mais de telle manière qu’ils ne puissent s’arrêter en aucune façon au charme ou au talent d’une conviction humaine, trop humaine : les bonnes voix sont des porte-voix, en ce sens qu’elles ne sont qu’instrumentales et qu’elles doivent s’effacer au bénéfice de la Parole, de la seule Parole de Dieu, laquelle est comme le grain qui va s’enfouir.

discours

Nous sommes responsables de la préparation de la terre, de son épierrement, du déracinement des ronces et des herbes mauvaises et de fertilisation par les engrais appropriés. Et puis nous sommes les mains qui sèment dans les bons sillons. S’ensuit la lente germination sous-terraine, œuvre de la patience de Dieu, quand nous demeurons des veilleurs auprès du champ divin. Les bonnes mains font les bons sillons, choisissent les bonnes semences et préparent les bonnes moissons. Les bonnes voix font les bons sermons, mais si la Parole est bien semée dans vos cœurs, le reste est affaire de Dieu dont seule la grâce peut toucher les cœurs et les rendre féconds.

Le Baptiste est « une voix », celle annoncée par le prophète Isaïe, qui appellera à la conversion les soldats, les collecteurs d’impôts, les riches et les pauvres, les pharisiens et les publicains, les nantis pour qu’ils partagent et les misérables pour qu’ils soient secourus. Se dépouiller du trop plein, de ce qui nous encombre, pour accueillir le Messie : « C’est lui qui vient derrière moi et je ne suis même pas digne … » Si la voix, si fidèle qu’elle rira jusqu’à payer le prix du sang, se dit indigne , que dira-t-on des porte-voix d’aujourd’hui ?

Toute voix s’efface comme la ténèbre devant le Jour, parce que la Parole, le Verbe, le Logos divin est la Lumière Elle-même, celle qui préside à la création, puisqu’il est écrit : « Dieu dit » et que du Logos éternel et préexistant surgissent la lumière, le firmament et les eaux, le continent « terre » et les mers, la verdure et les semences, les luminaires dans les cieux, le grouillement des êtres vivants, animaux des terres et des airs, enfin l’Homme, à l’image de Dieu, doué du don unique de la parole.

Le Logos est créateur. Le seul, dans son mystère ineffable : nous ne faisons que participer à sa création.

Père Alain de La Morandais

Unité et fusion

marc-chagall-le-coupleLe texte de la Genèse sur la création nous parle d’ « unité » : « voilà l’os de mes os et la chair de ma chair ! » et « ce que Dieu a uni que l’homme ne le sépare pas ». Chaque dimanche, l’Eglise essaie de faire l’unité de celles et ceux qui accueillent la Parole de Dieu.

Partons d’abord des amours humaines : lorsqu’on observe les premiers pas, les premiers temps des amours des amants, on remarque toujours une première phase fusionnelle, plus ou moins longue, qui parfois me fait dire aux fiancés : « Après l’amour -passion , on peut passer à l’amour – compagnon ? » Et du coup parler du mariage. L’unité n’est pas la fusion. Mais de quoi parle-t-on en parlant de « fusion » ?

Le mot de « fusion » a un sens strict, origine, et un sens figuré. Dans le sens strict, physique, c’est le passage d’un corps solide à l’état liquide sous l’action de la chaleur : il s’agit alors, par exemple, de la fonte, de la liquéfaction, puisque tous les corps solides entrent en fusion à une température plus ou moins élevée. Nous sommes là dans le domaine, par exemple, de la géologie ou de la métallurgie. C’est aussi la dissolution d’un corps dans un liquide : la fusion du sucre dans l’eau. C’est enfin la combinaison, le mélange intime de deux corps, de deux germes : la fécondation résulte de la fusion de deux cellules.

Dans le sens figuré, c’est l’union intime résultant de la combinaison ou de l’interpénétration d’êtres ou de choses : par exemple, fusion des corps dans l’étreinte, ou fusion des consciences, des cœurs , des esprits dans une communion parfaite; ou bien encore la fusion de l’être qui s’évanouit, se dissout dans le Grand Tout. Insensiblement, nous sommes passés du physique au psychologique, au spirituel et au religieux. Un coeur qui « fond » est celui qui passe de l’indifférence ou même de la froideur à la chaleur affectueuse. Spirituellement, la fusion dissolutive dans le Grand Tout évoque plutôt le boudhisme que le christianisme, puisque ce dernier, par la révélation d’un Dieu trinitaire, nous réfère à une différence plutôt qu’à une dissolution des Trois personnes dans une Seule et Unique qui absorberait tout. La tradition spirituelle chrétienne n’a jamais présenté l’amour qui se célèbre dans les Noces sous le signe du Christ comme une fusion dont le risque évident est qu’il réduise l’une de ces deux personnes soit à ne plus trop exister en tant qu’ unique, soit à devenir le clone de l’autre. Comment alors réaliser l’unité sans se dissoudre dans le fusionnel ?

Une partie de la réponse était dans l’évocation du mystère de la Trinité divine, où chaque personne divine ne peut être confondue avec l’autre, et l’autre est l’évangile de Marc où Jésus présente l’enfant comme symbole qui nous invite à l’humilité, à la douceur et à la patience. L’humilité est cette force morale et spirituelle qui nous engage à rester fidèles à nos racines, lesquelles plongent dans l’humus de notre histoire personnelle et celle nos familles et de nos cultures.

La douceur est le signe du respect mutuel que nous avons à nous porter : elle ne force pas les portes, elle bride les fébrilités, elle est régulation des passions. Et c’est pourquoi la patience est déjà une évaluation du passé, du présent et de l’avenir.

Père Alain de La Morandais 

Carême et fidélité

« Le sens authentique du Carême ne peut se comprendre que par référence au séjour de quarante ans du peuple d’Israël dans le désert de l’ Exode et la réponse de quarante jours du Christ dans le désert de Juda. Si Yahwe conduit son peuple au désert avant de l’introduire dans la Terre promise, c’est pour éprouver sa fidélité …De même, dans l’ Evangile, le Christ est conduit au désert par l’ Esprit pour que soit manifesté qu’aucune épreuve n’ébranle sa fidélité totale à l’accomplissement de la mission que le Père lui a confiée. »

Fausse conception de la sincérité selon laquelle il est loyal de conformer ses comportements à ses sentiments. Dès ce moment la fidélité est impossible car rien n’est plus mobile que le domaine de la sensibilité et de la psychologie.

Mais la sincérité authentique n’est pas de conformer ses comportements aux vicissitudes de ses sentiments, c’est, au contraire, de garantir la fidélités fondamentales, les choix décisifs contre les aléas inévitables de la sensibilité.

Toute vie humaine est une vie éprouvée, mais c’est là, dans cette épreuve de la fidélité, que les réalités de nos vies passent des zones superficielles de la sensibilité dans les régions plus profondes et plus sûres du coeur. Le temps n’use que les choses de la chair, lesquelles se sentent instinctivement menacées par le temps : « Bonjour poussière ! »

Père de La Morandais

Laurent Lasne, « Le roman de Jaurès »

Le Père de La Morandais vous recommande le livre de Laurent Lasne, « Le roman de Jaurès : des idées dans les poings » aux éditions du Rocher.

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4e de couverture :

«Jaurès avait les poings pleins d’idées», a déclaré Jules Renard.

Journaliste, historien, député, leader socialiste cousu de philosophie, Jean Jaurès est un lutteur inépuisable. Sa vie est un combat ! Inclassable, réfutant toute forme de carcan idéologique, tout en lui repousse l’idée d’enfermer le socialisme et l’histoire dans une vision étriquée, limitée aux seuls processus économiques. L’humanisme, l’idéal de justice, la défense de la République et de la paix sont les engagements intangibles de cette grande figure socialiste, qui est aussi un bon vivant, amoureux des beaux-arts et de la nature.

Le 31 juillet 1914, Jean Jaurès est assassiné trois jours avant le début de la Première Guerre mondiale.

À l’occasion du centenaire de sa disparition, Laurent Lasne dresse le portrait haut en couleur et passionné d’un homme qui appartient au patrimoine de la mémoire nationale.

Laurent Lasne est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages. Il a notamment publié Traité d’économie sociale à l’usage des malentendants (2009), De Gaulle, une ambition sociale foudroyée (2009), Rugby landais, origines, bourre-pifs et apothéose (2013).

Premier dimanche de Carême

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Marc I,12-15

Le temps liturgique du Carême se présente, à la manière des quarante jours dans le désert du peuple juif et des quarante jours de Jésus avant sa mission publique, comme le temps de la mise à l’épreuve de la fidélité : fidélité de la foi et fidélité de l’amour !C’est cela pour nous, aujourd’hui, l’image du désert : la mise à l’épreuve de la fidélité ! A cet égard, chacune et chacun d’entre nous fait son chemin, tour à tour, ou simultanément, dans quelque désert intérieur où notre foi et nos amours sont mis à l’épreuve.

Dans ce « désert » la foi et l’amour rencontrent plusieurs obstacles : le temps, le groupe, la communauté humaine au sein de laquelle nous pérégrinons, et la solitude au milieu même de cette communauté et des relations par lesquelles nous sommes liés à elle.

S’il est vrai que la foi cela signifie de vouloir vivre en vérité la relation vis à vis de Dieu, de soi-même et des autres; s’il est vrai que Dieu représente pour nous, à la fois en nous-mêmes et dans les autres, ce témoin de notre recherche de la vérité, témoin mystérieux à la fois très proche et très lointain, exigeant et libérateur, lumineux et obscur; s’il est vrai que Dieu est pour nous « Celui qui appelle à devenir sans cesse quelqu’un de nouveau »,Celui qui est l’origine et la fin de ce dynamisme fondamental, alors nous découvrirons que, dans l’expérience de l’amour et de la foi, un des premiers obstacles à la fidélité, c’est celui de la découverte de notre solitude : par rapport à Dieu, à nous-mêmes et aux autres.

Une certaine vérité sur nous-mêmes nous conduit, en effet, à découvrir que nous sommes seuls à vivre chacun ce que nous vivons, dans le cadre de notre histoire personnelle : les signes de Dieu se lisent toujours dans le déroulement d’une histoire, et personnelle et communautaire.

Il y a l’expérience originale et irréductible de chacune, de chacun, qui nous engage dans un drame personnel, dans une passion personnelle. Drame ne signifie pas ici « tragique », mais intensité du vécu, au niveau de la joie comme à celui de la souffrance. Se mettre en vérité vis à vis de soi-même, c’est prendre conscience de sa propre solitude à assumer. Le repli sur soi-même est en fait une fuite, une peur de soi, un bouclage intérieur, tout autant que l’activisme, autre fuite compensatrice de soi-même.

Ce n’est pas pour rien que l’ Esprit Saint – celui peut pousser au désert – est appelé « Esprit de vérité », Esprit d’amour : source et moteur de nos propres dynamismes :« Si donc vous, tout mauvais que vous êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père donnera-t-il l’ Esprit Saint à ceux qui l’en prient ! »(Luc XI,13)« Quand il viendra, celui-là, l’ Esprit de vérité, il vous guidera vers la vérité totale. » (Jean XVI,13)

Eprouver sa solitude ce n’est pas ressasser de vieilles histoires, c’est à la fois accepter de s’ habiter et que l’ Esprit habite en nous de telle sorte que nous arrivions enfin à nous aimer nous-mêmes. Et c’est plus important qu’on ne le pense de s’aimer soi-même, car celui qui ne s’aime pas est incapable d’aimer les autres. Etre vrai avec soi pour être vrai avec l’autre ! Découvrir sa solitude ce n’est pas vivre isolé. L’action de l’ Esprit en nous est une action d’ éveil. Dans le désert, le groupe comme l’individu, prennent mieux conscience de la solidarité qui les relie : notre sort est lié aux autres; s’accepter soi-même , dans la nudité intérieure de la vérité, c’est accepter en même temps le besoin que nous avons de l’ autre et accepter ce désir de l’autre, c’est reconnaître son insuffisance, sa pauvreté.

La solitude, au fond, n’est rien d’autre que la prise de conscience et l’acceptation que la découverte de soi se fait toujours en relation avec quelqu’un. Alors, peut-être, aurons nous commencé à deviner la source cachée dans le désert, ce murmure silencieux de l’ Esprit qui appelle à la vérité de l’amour.

Père Alain de La Morandais 

Un griot en hiver…

2510229-manifestation-charlie-hebdo-les-100-images-du-rassemblement-a-paris-et-ailleursLe Père de La Morandais vous recommande la chronique de Pierre CHALVIDAN.

Janvier 2015 s’éloigne et l’on ne peut s’empêcher de continuer à ruminer « les évènements »… les ruminer avec un goût amer. Ruminer d’abord l’acte barbare lui-même mais, plus encore maintenant, ruminer ce que nous en avons fait. Car c’était bien un acte-question. Et cette essence échappait à ses auteurs. Elle était ce que nous aurions dû « retenir ». Avons-nous été à la hauteur ? A hauteur d’homme ? Pas sûr, en dépit de ce que nous susurre la complaisance qui est toujours la meilleure alliée du conformisme.

Car ce qu’il eût fallu d’abord faire, peut-être, devant cet acte, c’est le silence. Ce silence qui permet d’intérioriser et donc d’objectiver. Mais que reste-t-il de l’intériorité dans ce qu’un philosophe appelle « la grande fabrique postmoderne des affects et des illusions »… ? S’en tenir à la minute de silence. A la limite, en la faisant accéder aux dimensions d’une manifestation : une vraie marche blanche. Silencieuse. Sans pancartes ni slogans.

Et surtout pas ce slogan en « Je » qui dit trop bien à la fois l’origine – les réseaux sociaux, les réseaux du « tout-à-l’ego », a-t-on dit. Un ego maladif – et la nature profonde de ce sociodrame par lequel nous avons tenté d’éviter – et pour certains, de récupérer – les questions posées par l’acte. Les questions essentielles : la violence, la liberté, la responsabilité, la vie, la mort, la place de Dieu…

Non qu’elles n’aient pas été soulevées, mais rarement à bras-le-corps. Parce qu’elles font peur. Et, face à la peur, nous avons deux réflexes : l’enfermement dans des certitudes faciles et la fuite en avant. Les deux ont fonctionné cumulativement pour l’évitement des remises en cause : il faut, de plus en plus, protéger la liberté d’expression et préserver notre conception de la laïcité. Autrement dit, consolider les causes mêmes du mal…

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Et comme souvent dans notre monde où ils sont, partout, les premières victimes, en s’attaquant aux enfants. Ainsi va-t-on expérimenter sur eux ce nouveau et bien hasardeux protocole pédagogique de « l’enseignement laïque du fait religieux ». C’est dans ce cadre qu’on va vraisemblablement leur expliquer qu’on a le droit de dire que la religion la plus « con » qui soit, c’est l’Islam, mais qu’on n’a pas le droit de dire que les musulmans sont des « cons »… Puis, on leur fera apprendre par cœur l’inusable propos de Voltaire : je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je suis prêt à me battre pour que vous puissiez continuer à le dire… . Et ce, alors même que la vérité est spontanément sortie de leur bouche : « Fallait pas se moquer… ». Et ce, alors même que le problème de fond n’est pas l’école mais la déstructuration familiale.

Eh ! bien non, je ne suis pas prêt à me battre pour le droit au blasphème. Que le blasphème ne soit plus un délit, c’est une chose. Mais le fait que ce ne soit plus un délit ne crée pas un droit. Cela crée, au contraire, une obligation : celle d’utiliser à bon escient l’espace de liberté ainsi créé.

Si le blasphème, parce qu’il n’est plus un délit, devient un droit, qu’est-ce que cela fait ? Des morts.

Si l’avortement, parce qu’il n’est plus un délit, devient un droit, qu’est-ce que cela fait ? Des morts.

Si l’euthanasie parce qu’elle n’est plus un délit, devient un droit, qu’est-ce que cela fait ? Des morts.

On atteint là la racine de la perversion de la liberté version 1789. Car l’article 4 de la Déclaration le disait : la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Bien ! Sauf que lorsque le subjectivisme absolu prend le dessus, la limite explose et la liberté dégénère en libertarisme. Mortel.

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Et si je ne suis pas prêt, c’est –disons-le – au nom de l’Evangile. Ephésiens 4, par exemple : « Aucune parole mauvaise ne doit sortir de votre bouche… Faites disparaître de votre vie tout ce qui est amertume, emportement, colère, éclats de voix ou insultes… ».

J’entends les ricanements : comme si l’Evangile avait jamais empêché la violence et n’avait pas, même, odieusement servi à la justifier ! Qu’il l’ait souvent empêché, j’en suis persuadé. Qu’il ait parfois servi à la justifier, c’est incontestable et intolérable. Mais si l’on veut bien – honnêtement – regarder l’Histoire (ce qui aurait pu être aussi une retombée bénéfique de ces moments si souvent qualifiés d’ « historiques »), on fera au moins deux constatations.

La première est que si la foi chrétienne a pu justifier d’inadmissibles violences, elle est aussi la seule, à ce jour, qui, en revenant sur elle-même, a pu puiser dans ses ressources propres les motifs de préférer la paix et de la mettre en œuvre. En Europe notamment. Aucun autre système de convictions – et surtout pas les idéologies – n’est parvenu à s’auto-corriger. Ils se sont effondrés avant. Ainsi des deux totalitarismes. Qui étaient athées et antichrétiens.

La seconde constatation que l’on fera, si l’on est honnête, c’est que ce n’est tout de même pas un hasard si c’est en pays chrétien, et nulle part ailleurs, que se sont développés les droits de l’homme, la démocratie, la laïcité, le souci des victimes, l’action humanitaire… etc. Ou alors il faut « croire » en la génération spontanée. Ce qui n’est pas sérieux.

Comme quoi, le débat de fond sur la laïcité est loin d’être épuisé. Et si ce n’est pas nous, chrétiens, porteurs de la responsabilité de cette civilisation, qui le relançons, qui le relancera ?

Qui enseignera que si l’homme est homme, c’est parce qu’il lui a été «donné », et à lui seul, deux ailes qui lui permettent de s’élever au-dessus de sa bestialité : la Foi et la Raison. Deux ailes indissociables parce que, comme l’expliquait superbement Benoît XVI, elles ont besoin l’une de l’autre pour se mutuellement stimuler et se mutuellement corriger de leurs dérives maléfiques.

Edgar Morin, dans son « Penser l’Europe », appelait cela « la grande dialogique de l’Occident ». Et comment ne pas évoquer aussi ce propos du Cardinal de Lubac dans « Le drame de l’humanisme athée » : « Il n’est pas vrai que l’homme, ainsi qu’on semble quelquefois le dire, ne puisse organiser la terre sans Dieu. Ce qui est vrai, c’est que sans Dieu, il ne peut, en fin de compte, que l’organiser contre l’homme. L’humanisme exclusif est un humanisme inhumain ».

Il faut arrêter d’aborder la question de la foi, y compris celle de l’Islam, de façon biaisée c’est-à-dire, encore, par des catégories seulement sociologiques : les religions, les communautés, le multiculturalisme… etc.

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Or, de ce point de vue, une autre vive inquiétude suscitée par notre sociodrame, c’est bien le caractère souvent timoré des réactions chrétiennes. Celles d’un christianisme ayant tellement intériorisé la sécularisation qu’il en a perdu la fraîcheur des sources vives. C’est ainsi qu’on a pu voir de grands organes de presse chrétiens analyser à pleines pages le mouvement du 11 janvier, à grands renforts de… sociologues, sondages et instituts d’opinion. De théologiens, peu. De références bibliques, encore moins. L’Evangile ensablé dans le social… c’est aussi une figure de ce monde. Celle de la sociolâtrie.

Pourtant, c’est Claudel, je crois, qui affirmait que lorsqu’il voulait les dernières nouvelles, il lisait…Saint Paul et Karl Barth, de son côté, conseillait de vivre ici-bas le journal dans une main et l’Evangile dans l’autre…

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Qu’a fait le Christ face à la violence ? Silence. « Tu ne réponds rien ? » Non. Ou plutôt si : sept paroles, dont une – «pardonne-leur…» – a été reprise comme « couverture » par le nouveau Charlie. Bien malencontreusement. C’est l’adverbe le plus « soft » que j’ai trouvé… On ne christianise pas Mahomet. L’amour et le pardon des ennemis sont le propre du Nouveau Testament.

Et que faisait le Christ lorsqu’il était pressé par la foule ? Il montait en barque, avançait en eau profonde ou se retirait sur la montagne. Et c’est peut-être pour lui – et pour nous – la pire tentation : se dire que, décidément, nous ne sommes pas de ce monde, et l’abandonner à son autodestruction (car Dieu laisse le mal en liberté, comme le reste, mais il fait en sorte que le mal finisse toujours en bien).

Mais le Christ redescendait de la montagne. Car là-haut, il priait. Et la dernière fois qu’il y est monté, c’est pour le poteau d’exécution.

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Il se trouve que j’ai suivi ces évènements en lisant un de mes cadeaux de Noël, le récit d’Erik Orsenna intitulé « Mali ô Mali », du nom de ce pays si attachant qui est… l’histoire d’un Fleuve. Et c’est cette histoire que raconte le griot de service : un Fleuve donc, qui, au lieu d’aller bêtement se jeter, comme tout le monde, dans la mer, décide, à contre courant, de monter affronter les sables du désert.

Celui-ci finira par réussir à le détourner. Et le griot renonce à poursuivre l’histoire…Mais tout n’est pas perdu : Tombouctou, libérée, garde sa foi et retrouve la raison.

Orsenna écrit : « C’est la rançon du métier de griot : l’effacement. Celui qui a pour mission de raconter doit apprendre à devenir invisible.

A aucun prix, il ne doit troubler le cours des choses ».

Pierre CHALVIDAN

Equité et égalité

Jacques II,14-18

 

S’il existait encore un marxiste il résumerait l’extrait de la Lettre de Jacques en titrant : la « praxis ». Reprise du travail – avec ses joies et ses peines ! – , de l’école, des responsabilités parentales, éducatives, associatives etc .. On ne parle plus, on agit. C’est par nos actes que nous montrerons notre foi …et que peut-être nous deviendrons un peu plus crédibles.

     Alors , pour éclairer notre méditation du Jour, retrouvons la petite citation de Luc VI,40 : « Le disciple n’est pas au-dessus de son maître; mais celui qui est formé sera comme son maître. »

D’abord accepter d’être au-dessous du maître, c’est accepter le principe de sujétion : « Je reconnais un maître, un seigneur, et ce faisant, je suis vassal. »

         Accepter de dépendre , en tant que disciple , d’un maître qui m’est supérieur. Si ce mouvement de réciprocité – droits et devoirs du maître et du disciple – se fait dans l’acceptation mutuelle , il peut participer à l’éducation de la liberté. Entendons la liberté comme une vertu qui n’est pas un acquis , génétique , social , moral ou économique , sur lequel on se reposerait , mais comme un développement avec une finalité , un but . Ici , le but est clairement indiqué : si le disciple est bien formé , il est appelé à devenir maître.

« Bien formé », cela signifie quoi ? Que la liberté du maître et du disciple fonctionne de telle manière que le premier élève l’autre progressivement, dans une dépendance qui ne l’aliène en rien, et que l’autre ne rêve pas de prendre la place du premier. C’est le temps de l’apprentissage, tout en nuances d’exigences et de patiences , et durant ce temps là , il n’y a pas d’égalité de relations mais un commencement d’une dynamique d’équité .

       Nous ne naissons pas égaux . Répéter que nous le serions relève du slogan politique qui brille comme une lumière noire des Lumières . Nous naissons dans l’équité (cf; parabole des talents), si nous acceptons librement de reconnaître le Créateur , le maître , le Seigneur . Et le Désir du maître , qui est le Père , c’est que les relations deviennent équitables de telle sorte que le disciple devenant fils adoptif est promis à devenir égal à son maître .

De l’équité vers l’égalité . Passant par la filiation . L’équité est une notion de la justice naturelle dans l’appréciation de ce qui est dû à chacun ; c’est une vertu qui consiste à régler sa conduite sur le sentiment naturel du juste et de l’injuste . Conséquences sociales et économiques : la redistribution. (cf. principe européen de la subsidiarité).

«Dans le monde il n’est rien de beau que l’équité :

Sans elle, la valeur, la force, la bonté,

Et toutes les vertus dont s’éblouit la terre,

 Ne sont que faux brillants et que morceaux de verre. »

  • – Tu seras comme ton maître !
  • – Oui ! Mais quand ?
  • – Belle impatience ! Quand les hommes jugeront les anges.

Père Alain de La Morandais

Cendres

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A la cour du Roi Louis XIV, à Versailles, si l’on en croit les Mémoires du duc de Saint-Simon, femmes et hommes se parfumaient abondamment. Le mémorialiste nous en donne la raison : l’hygiène était déplorable, personne ne se lavait et l’on masquait donc sa puanteur naturelle par l’usage des parfums. Fonction défensive du parfum !

Au temps du Christ, dans les coutumes juives comme dans celles des romains, on se lave beaucoup ; les ablutions rituelles sont innombrables et les orientaux apprécient les parfums.

Au moins une fois dans sa vie, le Christ lui-même reçoit des mains d’une femme, Marie Madeleine, l’hommage abondant d’un parfum luxueux, geste qui scandalise quelques apôtres, hypocrites ou de bonne foi, mais qui est loué par Jésus.

Le geste de Marie Madeleine est comme le luxe de la vertu qui donne, et en abondance, ce qu’il y a de plus beau, de meilleur. Pourquoi ? Parce qu’elle l’aime …et quand on aime, rien n’est trop beau, rien de trop cher pour la personne aimée. Comme dans le nard de grand prix de Marie Madeleine, la qualité, le luxe, le prix du don est le symbole de l’ardeur, de l’enthousiasme, de la folie de l’amour offert.

Dans le Cantique des cantiques, tout bruisse de couleurs, de sensualité même et d’odeurs suaves : l’aimante sent bon !

A l’île Maurice, dans l’océan Indien, il y a une expression populaire savoureuse pour désigner les amourettes vulgaires, sans conséquences : ça sent le « J’ai cru t’aimer ! ». Parfum de bazar pour amour sans prix.

Vous souhaiter une bonne montée vers Pâques par le symbole du parfum, c’est vous inviter à faire de cette étape purificatrice une marche joyeuse, nourrie d’humour, de liberté et d’originalité. Les « faces de Carême » respirent l’ennui, la morosité, la peur. Elles ne sentent rien. Surtout elles n’attirent pas, elles repoussent.

Ne vous parfumez pas par défaut, pour cacher les mauvaises odeurs de votre médiocrité, de vos bassesses ou de vos lâchetés.

Parfumez vous parce que, passant par le corps, nous manifestons que la signification de l’invisible passe par le visible. La bonne odeur de votre corps nous dira quelque chose de la qualité amoureuse de votre coeur : faites nous croire qu’Il vous aime !

Attirez vous vers cet Amour mystérieux, invisible, mais qui est tel que votre façon d’aimer nous donne envie de remonter jusqu’à la Source. « A ceci ils vous reconnaîtront, à ce que vous vous aimez les uns les autres. »

Père Alain de La Morandais