La Parole, une voix et le porte-voix

« Je suis une voix … » proclame Jean Baptiste.

« Au commencement est le Verbe », annonce le Prologue de Saint Jean.

Il y a des voix qui ne sont souvent que des porte-voix, et une « voix », unique, annonciatrice et prophétique – celle du Baptiste – , et il y a LE Verbe, la Parole de Dieu, le Logos !

Nous, serviteurs de la Parole de Dieu, nous ne sommes que des voix, des porte-voix , comme il y a de petites mains. Au service de la Parole, c’est-à-dire prêts à La réveiller dans le cœur des auditeurs, en y mettant tout ce qui fait notre foi et le meilleurs de notre humanité, mais de telle manière qu’ils ne puissent s’arrêter en aucune façon au charme ou au talent d’une conviction humaine, trop humaine : les bonnes voix sont des porte-voix, en ce sens qu’elles ne sont qu’instrumentales et qu’elles doivent s’effacer au bénéfice de la Parole, de la seule Parole de Dieu, laquelle est comme le grain qui va s’enfouir.

discours

Nous sommes responsables de la préparation de la terre, de son épierrement, du déracinement des ronces et des herbes mauvaises et de fertilisation par les engrais appropriés. Et puis nous sommes les mains qui sèment dans les bons sillons. S’ensuit la lente germination sous-terraine, œuvre de la patience de Dieu, quand nous demeurons des veilleurs auprès du champ divin. Les bonnes mains font les bons sillons, choisissent les bonnes semences et préparent les bonnes moissons. Les bonnes voix font les bons sermons, mais si la Parole est bien semée dans vos cœurs, le reste est affaire de Dieu dont seule la grâce peut toucher les cœurs et les rendre féconds.

Le Baptiste est « une voix », celle annoncée par le prophète Isaïe, qui appellera à la conversion les soldats, les collecteurs d’impôts, les riches et les pauvres, les pharisiens et les publicains, les nantis pour qu’ils partagent et les misérables pour qu’ils soient secourus. Se dépouiller du trop plein, de ce qui nous encombre, pour accueillir le Messie : « C’est lui qui vient derrière moi et je ne suis même pas digne … » Si la voix, si fidèle qu’elle rira jusqu’à payer le prix du sang, se dit indigne , que dira-t-on des porte-voix d’aujourd’hui ?

Toute voix s’efface comme la ténèbre devant le Jour, parce que la Parole, le Verbe, le Logos divin est la Lumière Elle-même, celle qui préside à la création, puisqu’il est écrit : « Dieu dit » et que du Logos éternel et préexistant surgissent la lumière, le firmament et les eaux, le continent « terre » et les mers, la verdure et les semences, les luminaires dans les cieux, le grouillement des êtres vivants, animaux des terres et des airs, enfin l’Homme, à l’image de Dieu, doué du don unique de la parole.

Le Logos est créateur. Le seul, dans son mystère ineffable : nous ne faisons que participer à sa création.

Père Alain de La Morandais

Unité et fusion

marc-chagall-le-coupleLe texte de la Genèse sur la création nous parle d’ « unité » : « voilà l’os de mes os et la chair de ma chair ! » et « ce que Dieu a uni que l’homme ne le sépare pas ». Chaque dimanche, l’Eglise essaie de faire l’unité de celles et ceux qui accueillent la Parole de Dieu.

Partons d’abord des amours humaines : lorsqu’on observe les premiers pas, les premiers temps des amours des amants, on remarque toujours une première phase fusionnelle, plus ou moins longue, qui parfois me fait dire aux fiancés : « Après l’amour -passion , on peut passer à l’amour – compagnon ? » Et du coup parler du mariage. L’unité n’est pas la fusion. Mais de quoi parle-t-on en parlant de « fusion » ?

Le mot de « fusion » a un sens strict, origine, et un sens figuré. Dans le sens strict, physique, c’est le passage d’un corps solide à l’état liquide sous l’action de la chaleur : il s’agit alors, par exemple, de la fonte, de la liquéfaction, puisque tous les corps solides entrent en fusion à une température plus ou moins élevée. Nous sommes là dans le domaine, par exemple, de la géologie ou de la métallurgie. C’est aussi la dissolution d’un corps dans un liquide : la fusion du sucre dans l’eau. C’est enfin la combinaison, le mélange intime de deux corps, de deux germes : la fécondation résulte de la fusion de deux cellules.

Dans le sens figuré, c’est l’union intime résultant de la combinaison ou de l’interpénétration d’êtres ou de choses : par exemple, fusion des corps dans l’étreinte, ou fusion des consciences, des cœurs , des esprits dans une communion parfaite; ou bien encore la fusion de l’être qui s’évanouit, se dissout dans le Grand Tout. Insensiblement, nous sommes passés du physique au psychologique, au spirituel et au religieux. Un coeur qui « fond » est celui qui passe de l’indifférence ou même de la froideur à la chaleur affectueuse. Spirituellement, la fusion dissolutive dans le Grand Tout évoque plutôt le boudhisme que le christianisme, puisque ce dernier, par la révélation d’un Dieu trinitaire, nous réfère à une différence plutôt qu’à une dissolution des Trois personnes dans une Seule et Unique qui absorberait tout. La tradition spirituelle chrétienne n’a jamais présenté l’amour qui se célèbre dans les Noces sous le signe du Christ comme une fusion dont le risque évident est qu’il réduise l’une de ces deux personnes soit à ne plus trop exister en tant qu’ unique, soit à devenir le clone de l’autre. Comment alors réaliser l’unité sans se dissoudre dans le fusionnel ?

Une partie de la réponse était dans l’évocation du mystère de la Trinité divine, où chaque personne divine ne peut être confondue avec l’autre, et l’autre est l’évangile de Marc où Jésus présente l’enfant comme symbole qui nous invite à l’humilité, à la douceur et à la patience. L’humilité est cette force morale et spirituelle qui nous engage à rester fidèles à nos racines, lesquelles plongent dans l’humus de notre histoire personnelle et celle nos familles et de nos cultures.

La douceur est le signe du respect mutuel que nous avons à nous porter : elle ne force pas les portes, elle bride les fébrilités, elle est régulation des passions. Et c’est pourquoi la patience est déjà une évaluation du passé, du présent et de l’avenir.

Père Alain de La Morandais 

Carême et fidélité

« Le sens authentique du Carême ne peut se comprendre que par référence au séjour de quarante ans du peuple d’Israël dans le désert de l’ Exode et la réponse de quarante jours du Christ dans le désert de Juda. Si Yahwe conduit son peuple au désert avant de l’introduire dans la Terre promise, c’est pour éprouver sa fidélité …De même, dans l’ Evangile, le Christ est conduit au désert par l’ Esprit pour que soit manifesté qu’aucune épreuve n’ébranle sa fidélité totale à l’accomplissement de la mission que le Père lui a confiée. »

Fausse conception de la sincérité selon laquelle il est loyal de conformer ses comportements à ses sentiments. Dès ce moment la fidélité est impossible car rien n’est plus mobile que le domaine de la sensibilité et de la psychologie.

Mais la sincérité authentique n’est pas de conformer ses comportements aux vicissitudes de ses sentiments, c’est, au contraire, de garantir la fidélités fondamentales, les choix décisifs contre les aléas inévitables de la sensibilité.

Toute vie humaine est une vie éprouvée, mais c’est là, dans cette épreuve de la fidélité, que les réalités de nos vies passent des zones superficielles de la sensibilité dans les régions plus profondes et plus sûres du coeur. Le temps n’use que les choses de la chair, lesquelles se sentent instinctivement menacées par le temps : « Bonjour poussière ! »

Père de La Morandais

Laurent Lasne, « Le roman de Jaurès »

Le Père de La Morandais vous recommande le livre de Laurent Lasne, « Le roman de Jaurès : des idées dans les poings » aux éditions du Rocher.

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4e de couverture :

«Jaurès avait les poings pleins d’idées», a déclaré Jules Renard.

Journaliste, historien, député, leader socialiste cousu de philosophie, Jean Jaurès est un lutteur inépuisable. Sa vie est un combat ! Inclassable, réfutant toute forme de carcan idéologique, tout en lui repousse l’idée d’enfermer le socialisme et l’histoire dans une vision étriquée, limitée aux seuls processus économiques. L’humanisme, l’idéal de justice, la défense de la République et de la paix sont les engagements intangibles de cette grande figure socialiste, qui est aussi un bon vivant, amoureux des beaux-arts et de la nature.

Le 31 juillet 1914, Jean Jaurès est assassiné trois jours avant le début de la Première Guerre mondiale.

À l’occasion du centenaire de sa disparition, Laurent Lasne dresse le portrait haut en couleur et passionné d’un homme qui appartient au patrimoine de la mémoire nationale.

Laurent Lasne est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages. Il a notamment publié Traité d’économie sociale à l’usage des malentendants (2009), De Gaulle, une ambition sociale foudroyée (2009), Rugby landais, origines, bourre-pifs et apothéose (2013).

Premier dimanche de Carême

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Marc I,12-15

Le temps liturgique du Carême se présente, à la manière des quarante jours dans le désert du peuple juif et des quarante jours de Jésus avant sa mission publique, comme le temps de la mise à l’épreuve de la fidélité : fidélité de la foi et fidélité de l’amour !C’est cela pour nous, aujourd’hui, l’image du désert : la mise à l’épreuve de la fidélité ! A cet égard, chacune et chacun d’entre nous fait son chemin, tour à tour, ou simultanément, dans quelque désert intérieur où notre foi et nos amours sont mis à l’épreuve.

Dans ce « désert » la foi et l’amour rencontrent plusieurs obstacles : le temps, le groupe, la communauté humaine au sein de laquelle nous pérégrinons, et la solitude au milieu même de cette communauté et des relations par lesquelles nous sommes liés à elle.

S’il est vrai que la foi cela signifie de vouloir vivre en vérité la relation vis à vis de Dieu, de soi-même et des autres; s’il est vrai que Dieu représente pour nous, à la fois en nous-mêmes et dans les autres, ce témoin de notre recherche de la vérité, témoin mystérieux à la fois très proche et très lointain, exigeant et libérateur, lumineux et obscur; s’il est vrai que Dieu est pour nous « Celui qui appelle à devenir sans cesse quelqu’un de nouveau »,Celui qui est l’origine et la fin de ce dynamisme fondamental, alors nous découvrirons que, dans l’expérience de l’amour et de la foi, un des premiers obstacles à la fidélité, c’est celui de la découverte de notre solitude : par rapport à Dieu, à nous-mêmes et aux autres.

Une certaine vérité sur nous-mêmes nous conduit, en effet, à découvrir que nous sommes seuls à vivre chacun ce que nous vivons, dans le cadre de notre histoire personnelle : les signes de Dieu se lisent toujours dans le déroulement d’une histoire, et personnelle et communautaire.

Il y a l’expérience originale et irréductible de chacune, de chacun, qui nous engage dans un drame personnel, dans une passion personnelle. Drame ne signifie pas ici « tragique », mais intensité du vécu, au niveau de la joie comme à celui de la souffrance. Se mettre en vérité vis à vis de soi-même, c’est prendre conscience de sa propre solitude à assumer. Le repli sur soi-même est en fait une fuite, une peur de soi, un bouclage intérieur, tout autant que l’activisme, autre fuite compensatrice de soi-même.

Ce n’est pas pour rien que l’ Esprit Saint – celui peut pousser au désert – est appelé « Esprit de vérité », Esprit d’amour : source et moteur de nos propres dynamismes :« Si donc vous, tout mauvais que vous êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père donnera-t-il l’ Esprit Saint à ceux qui l’en prient ! »(Luc XI,13)« Quand il viendra, celui-là, l’ Esprit de vérité, il vous guidera vers la vérité totale. » (Jean XVI,13)

Eprouver sa solitude ce n’est pas ressasser de vieilles histoires, c’est à la fois accepter de s’ habiter et que l’ Esprit habite en nous de telle sorte que nous arrivions enfin à nous aimer nous-mêmes. Et c’est plus important qu’on ne le pense de s’aimer soi-même, car celui qui ne s’aime pas est incapable d’aimer les autres. Etre vrai avec soi pour être vrai avec l’autre ! Découvrir sa solitude ce n’est pas vivre isolé. L’action de l’ Esprit en nous est une action d’ éveil. Dans le désert, le groupe comme l’individu, prennent mieux conscience de la solidarité qui les relie : notre sort est lié aux autres; s’accepter soi-même , dans la nudité intérieure de la vérité, c’est accepter en même temps le besoin que nous avons de l’ autre et accepter ce désir de l’autre, c’est reconnaître son insuffisance, sa pauvreté.

La solitude, au fond, n’est rien d’autre que la prise de conscience et l’acceptation que la découverte de soi se fait toujours en relation avec quelqu’un. Alors, peut-être, aurons nous commencé à deviner la source cachée dans le désert, ce murmure silencieux de l’ Esprit qui appelle à la vérité de l’amour.

Père Alain de La Morandais