Marc Lavoine, de Lénine à la Vierge Marie

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Découvrez le portrait de Marc Lavoine publié dans Le Figaro par Astrid de Larminat.

SUCCÈS – Le chanteur des Yeux revolvers publie un récit inspiré de ses jeunes années. L’occasion d’évoquer sa famille dominée par la figure du père, un flamboyant militant du PCF

Il est anxieux, Marc Lavoine. Il parle, il parle. Ne termine pas ses phrases comme s’il avait peur d’être mal compris, raconte une anecdote, évoque ses amis d’enfance avec lesquels il joue au poker, passe à autre chose, se saisit d’un objet qui lui tombe sous les yeux, jette un coup d’œil à la télévision qui marche sans le son, relève les yeux, ses yeux fameux, pas des yeux de tombeur, un regard d’enfant rêveur et charmeur. «Vous connaissez l’histoire de ce gars à qui on demande comment ça va et qui répond: en un mot, bien. Et en deux mots? Pas bien.»

C’est sur ce fil subtil qu’est écrit son livre (1), un beau récit inspiré de ses jeunes années à Wissous, à l’ombre des avions décollant de l’aéroport d’Orly. «Oh ma banlieue, mon pays, mes racines», écrit-il. L’Homme qui ment, c’est l’histoire d’une époque, les années 1960 puis 70 – rêve et désillusions – et celle d’une famille dominée par la figure du père, un flamboyant militant du PCF qui éduqua ses enfants dans le mythe révolutionnaire, et un invétéré coureur de jupons qui menait double, triple voire quadruple vie et ne s’en cachait pas auprès de ses deux fils, leur présentant même ses maîtresses en les priant de garder le secret.

Pas facile de «mûrir coupé en deux» entre ses parents. Pourtant lorsqu’on le questionne à ce sujet,Marc Lavoine esquive: «Mes parents étaient formidables.» Il ne les juge pas, compatit avec l’un et l’autre, les admire malgré tout, dit sa gratitude envers eux, avec une rare finesse de sentiments. Tout le reste est pardonné: «La colère et la rancune sont une prison.» Même lorsqu’on le traitait de «gras-double» à l’école et au collège – eh oui, le beau gosse a connu la douleur et la solitude des gros -, il se souvient qu’il ne voulait pas riposter par la haine.

Il y a quelque chose de sibyllin chez ce chanteur qui est aussi comédien. Comme si cet homme foncièrement sincère était habitué à donner le change ; à faire comme si, pour ne pas laisser voir son étrangeté. Petit garçon déjà, il ne se sentait pas tout à fait comme les autres. Le soir, assis sur son lit, devant la fenêtre à demi ouverte, il se berçait – cela lui arrive encore, avoue-t-il – en se chantant des chansons et en dodelinant d’avant en arrière comme certains hommes en prière et les enfants autistes.

L’autisme. Sur ce sujet, il est intarissable et soudain, il n’a plus peur de parler. Depuis vingt ans, il accompagne un groupe de jeunes autistes qui écrit un journal, Le Papotin, en interviewant des personnalités. «Ils font tomber les masques!» dit Lavoine qui se rappelle avec émotion les trois heures d’entretien que Jacques Chirac leur avait accordées à l’Élysée. «Ce monde des jeunes autistes, c’est le mien, je le comprends. C’est le monde de mon enfance que je n’ai jamais quitté. Ils m’ont fait un bien fou.»

Il a un univers intime hétéroclite. Aux murs de son appartement, des nus féminins, un Christ en croix sur un guéridon, un autre Christ sur l’étagère, entouré d’une petite tête de Lénine et d’une figurine à l’effigie de Mao ; à côté, une statuette de la Vierge Marie et sur la table basse, trois gros cierges qu’il a rapportés de l’église Notre-Dame-des-Victoires toute proche. Et deux soldats de plomb, des tirailleurs sénégalais. Il se lève, les prend dans sa main: «Ils ont défendu la France.»

Drôle de panthéon! «J’ai toujours été démodé. Je suis assez puritain, un peu vieille France. Je suis assez comme ma mère. Assez chrétien, en fait.» Si sa famille et son entourage étaient communistes, sa mère était catholique, en cachette. Il l’a su quand il lui a demandé un jour d’aller au catéchisme. Elle lui a répondu que c’était impossible, son père ne voudrait pas, mais qu’il pouvait croire en secret. «Vers l’âge de cinq ans, j’avais eu une sorte de vision, explique-t-il. J’ai vu le globe terrestre et les hommes en tomber. J’ai eu alors la sensation d’entendre, dans un coup de vent, quelqu’un qui m’a dit: voilà ce que tu vas faire.» Cette petite voix qui chuchote à son oreille «comme un souffleur» ne l’a jamais quitté. Pour l’entendre, il faut écouter, se taire, dit-il. Parfois, elle l’entraîne dans les églises. Pourtant il ne connaît aucune prière. Quand il parle à Dieu, il improvise. «C’est miraculeux, quand même…» murmure-t-il en regardant sa main, qu’il plie et déplie, sans qu’on sache bien de quoi il parle.

Son cauchemar, c’est de ne pas être en accord avec ses valeurs. C’est pourquoi il a créé avec son ami Abdel Aïssou, directeur général du groupe Randstad France, une fondation qui soutient des projets locaux d’insertion des jeunes par l’emploi. Actuellement, il parraine une opération contre le gaspillage alimentaire, avec des agriculteurs du nord de la France qui donnent leurs légumes qui ne sont pas au calibre à l’entreprise McCain pour qu’elle en fasse des soupes haut de gamme.

Il attrape sur la table le texte d’une pièce de théâtre à laquelle il travaille, Le Poisson belge, de Léonore Confino, avec Géraldine Martineau, qui sera créée en septembre à la Pépinière. Puis du coq à l’âne: «Ça m’arrive encore d’être mal dans ma peau. Dans ces moments-là, je me rappelle une réplique de Trintignant dans Fiesta – “T’as qu’à t’en foutre”.» Il devient songeur: «J’ai peur qu’on ne me prenne pas pour qui je suis vraiment. Peut-être que j’ai une bien meilleure opinion de moi-même que je ne le pense.» Il sourit. Insaisissable, désarmant.

(1) «L’Homme qui ment», Marc Lavoine, aux éditions Fayard.

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