Haïm Korsia : « Contre la peur, il faut passer à l’action »

2015/01/img_2413.jpg

Le Père de La Morandais vous recommande la lecture de l’interview de Haim Korsia dans Le Figaro du vendredi 16 janvier 2015. Le grand rabbin appelle à une « nouvelle culture de la vigilance » dans notre pays.

Propos recueillis par Jean-Marie Guénois.

Grand rabbin de France, Haïm Korsia, qui a accompagné en Israël les familles endeuillés par les attentats, revient pour la première fois et une semaine après la prise d’otages meurtrière à l’Hyper Cacher, sur les défis qui attendent la France dans la lutte contre l’islamisme radical.
LE FIGARO. – Qu’avez-vous appris de cette terrible semaine ?
Haïm KORSIA. – Que tout est très fragile… Des gens sont allés acheter du pain et ils sont morts, des gens ont écrit, ils sont morts, d’autres exerçaient leur métier de policiers, ils sont morts, un agent de nettoyage travaillait, il est mort. J’expérimente cette incapacité à expliquer l’inexplicable… Devant le journaliste, les gens crient, devant un homme de religion, ils demandent « pourquoi » … Et je n’ai pas de réponse,
sinon celle d’accompagner, de porter les familles.
Qu’est-ce qui vous inquiète le plus à présent ?
En dépit de la détermination sans faille du gouvernement et de son effort incroyable – plus de 10 000 hommes mobilisés – personne ne peut vraiment savoir. Il faut donc bâtir une sécurité à la hauteur de la menace d’aujourd’hui et aller vers une nouvelle culture de la vigilance. Si chacun se protège l’un l’autre, on crée une culture de la vigilance collective. On y perd de l’insouciance, mais on y
gagne en efficacité.
Mais on entre dans une culture de la terreur…
Non, c’est de la vigilance. Vous fermez bien votre porte à clé… Il y a des sociétés où on ne fermait rien à clé et où l’on a adopté cette prudence. Le premier ministre l’a dit et il faut qu’on le sache : « Nous sommes en guerre » .
Vous reprenez le terme de « guerre » ?
Ce n’est pas le mien. C’est celui du premier ministre. C’est aussi le mot du pape François. Il a dit : « Nous sommes en guerre sur un front multipolaire » et il n’a pas tort. Quand vous mettez des militaires dans la rue, c’est que vous êtes dans une forme de combat. La seule chose qui fonctionne contre la peur, c’est l’action. L’inaction c’est au contraire, la peur.
Une société ne peut vivre durablement sous la menace…
Il faut passer un cap. Je fais confiance au gouvernement pour nous avertir quand la menace baissera. Il ne s’agira pas alors de baisser la garde, mais de passer à une vigilance plus sereine. Mais il faut surtout capitaliser sur l’élan extraordinaire du 11 janvier. En défilant dimanche dernier, j’ai pensé à la marche du 20 août 1963 avec Martin Luther King. C’est là que s’est produit le basculement vers l’affirmation des droits civiques. Ils n’étaient plus le seul combat des Noirs afro-américains, mais étaient devenus celui
de toute l’Amérique. Dimanche, place de la Bastille, j’ai senti que la Bastille de l’indifférence tombait. Chacun se sentait concerné par le destin de l’autre.
Mais le radicalisme musulman subsiste…
L’islamisme radical est d’abord un problème pour l’islam : il tue énormément de musulmans, il attaque les chrétiens d’Orient ; quant au judaïsme, il est leur ennemi obsessionnel. Je ne fais donc pas d’amalgame, et il n’y a aucun problème en France avec l’islam institutionnel. Je propose toutefois cette idée simple qui ne va pas certes tout résoudre : comme nous le faisons tous les samedis dans les synagogues, les musulmans pourraient, tous les vendredis dans les mosquées, avec leurs mots, prier pour la République et ses valeurs. Cela permet de donner un sens particulier à la semaine qui suit. Il est aussi urgent de mener des actions éducatives dès le plus jeune âge. Nous avons mis au point avec les autres religions un programme interreligieux dans les écoles pour déconstruire les préjugés. Je souhaite que ce programme s’étende à toutes les écoles de la République.
Certains expliquent ce radicalisme islamique par la politique israélienne ?
C’est un prétexte qui arrange les uns et les autres mais qui n’a rien à voir. Israël n’a rien à voir avec ce qui se passe en Irak, au Soudan, au Pakistan où 132 enfants sont morts dans un attentat suicide le 17 décembre, dans l’indifférence quasi générale…
Pourquoi l’antisémitisme se diffuse en France ?
Parce qu’il se sent accepté, toléré, légitimé par le silence des autres. Il faut contrôler ce qui se déverse par satellite et Internet sur les familles, au risque de produire une génération perdue. L’antisémitisme, la haine des Juifs y sont encouragés et légitimés. J’ai rencontré le président du CSA il y a peu, qui m’a assuré qu’une veille serait organisée pour contrôler ces graves dérives…
Le premier ministre israélien appelle les Juifs à quitter la France pour Israël, vous êtes d’accord ?
L’Aliyah est un choix, philosophique, religieux ou politique. Choisir de s’installer en Israël ne doit pas être un acte imposé par la peur. Quant à Benyamin Nétanyahou c’est un homme qui n’avait qu’un frère, officier de l’armée israélienne, mort à Entebbe en libérant des Français dans un avion d’Air France. Un homme qui meurt pour la liberté des autres a le visage de la France. Cet homme politique porte cette blessure en lui. Le premier ministre israélien est donc dans son rôle mais ce n’est pas parce qu’il appelle que les gens viennent. C’est parce qu’en France les Juifs ne se sentent pas acceptés, pas à l’aise, qu’ils partent parce qu’il devient impossible dans certains quartiers de vivre ouvertement son judaïsme. Un enfant se fait harceler à l’école parce qu’il est juif. On le change d’établissement au lieu de convoquer, de sanctionner et donc d’éduquer. Cette impunité est insupportable et le sort réservé aux Juifs est toujours un indicateur de l’état de la société.
Comment se définit le blasphème pour les juifs ?
Il y a une notion de blasphème pour le croyant, mais on ne peut pas projeter notre interdiction sur les autres. Ce serait une forme de captation. Si quelque chose est blasphématoire pour moi, je ne le regarde pas.
Charlie Hebdo est-il allé trop loin ?
Dire cela, c’est commencer à justifier. Si vous commencez à dire, « liberté de la presse, mais » , le « mais » est coupable. Il n’y a pas de « mais » . Liberté d’expression et liberté de la presse sont des fondements de notre démocratie.
Que dit l’humour juif dans toute cela ?
L’humour juif consiste à rendre impensable le rejet de qui que ce soit.
Charlie Hebdo a écrit en une « tout est pardonné » . Que signifie le pardon ?
Le pardon est le coeur de la civilisation occidentale. Il nous permet de nous relever du sentiment d’écrasement de la faute. Mais on ne peut pardonner que lorsque justice est rendue. Nous sommes dans la brisure et dans la violence faite à ces familles et à notre société. Notre société de liberté est entachée. Il y a des taches sur notre drapeau. La liste des morts par terrorisme s’allonge. C’est aux familles de pardonner ; nous, nous devons avancer. Il y a un très beau verset qui dit « Dieu renouvelle tous les jours la création du monde » . Aujourd’hui n’est donc pas la suite du jour précédent. C’est cela le pardon : ne pas être prisonnier des erreurs de la veille, être capable d’inventer un monde nouveau, réinventer nos rapports humains et sociaux. C’est cela dont la France a aujourd’hui besoin.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s