Luc Ferry: Consommer rend-il heureux ?

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Le Père de La Morandais vous recommande la lecture de la chronique de Luc Ferry.

FIGAROVOX/CHRONIQUE- Après Noël et le réveillon du 31 décembre, le philosophe Luc Ferrys’interroge sur le sens de la frénésie consumériste.

Luc Ferryest philosophe. Il tient une chronique chaque jeudi dans Le Figaro

Champagne, foie gras, cadeaux sous les sapins: nous voilà gavés pour l’année. Sommes-nous plus heureux pour autant? Consommer plus qu’à l’habitude a-t-il augmenté notre bonheur? C’est à ce type de questions que, depuis le milieu des années 1970, une branche importante de la science économique s’est consacrée. Je vous conseille tout particulièrement sur ce sujet l’excellent petit livre de Claudia Senik, L’Économie du bonheur (Seuil), qui fait le point sur ces travaux. Professeur à la Sorbonne ainsi qu’à l’École d’économie de Paris, l’auteur sait ne pas lasser son lecteur. Elle montre comment cette dimension nouvelle de sa discipline s’est développée à partir d’un paradoxe désormais célèbre: le paradoxe d’Easterlin, du nom d’un célèbre économiste américain, Richard Easterlin, qui, en l974, lance une enquête touchant les effets de la croissance sur le bonheur ressenti ou déclaré par ses concitoyens. Easterlin constate alors (ou croit constater) que, malgré la formidable croissance que les États-Unis ont connue au XXe siècle, la proportion des Américains qui se disent heureux reste stable. Tout se passe comme si l’amélioration du pouvoir d’achat, du niveau et des conditions de vie n’avait en rien contribué au bonheur subjectivement éprouvé par les individus. Pour les raisons qu’on imagine, le paradoxe a enchanté les écologistes et autres théoriciens de la décroissance. N’oublions pas qu’en l972 le Club de Rome vient de publier le fameux «rapport Meadows» sur les «limites de la croissance», l’un des premiers plaidoyers en faveur de la «croissance zéro», annonciateur des actuelles théories de la décroissance. À quoi bon, en effet, s’échiner à travailler, à œuvrer au développement économique et à l’augmentation indéfinie des richesses si tous ces efforts ne nous rendent pas plus heureux? Ne faut-il pas, dans ces conditions, apprendre à privilégier enfin le qualitatif sur le quantitatif, l’être sur l’avoir, préférer Mozart, l’amour et les promenades en forêt plutôt que la rentabilité, la consommation et la recherche frénétique du profit? Easterlin évoque alors trois raisons pour rendre compte de son paradoxe, trois facteurs qui viennent selon lui ruiner les effets positifs de la croissance. D’abord, le fait que nous sommes d’affreux jaloux, toujours envieux de ceux qui réussissent mieux que nous. C’est cette manie de la comparaison avec autrui qui vient gâter notre plaisir dès que nous nous apercevons que notre voisin gagne plus, qu’il a une maison, une voiture, mais tout aussi bien des amis, des enfants, une femme ou un mari plus valorisants socialement. Ensuite, c’est le phénomène de l’adaptation qui finit par rogner les progrès accomplis. Vous changez votre vieille guimbarde pour une belle allemande toute neuve?

Pendant trois mois, sans doute, vous vous sentez mieux, plus heureux au volant… mais rien n’est plus éphémère que ce sentiment de confort auquel on s’habitue à la vitesse grand V! Le bien-être relatif qu’on éprouvait ne dure que le temps d’une saison. Enfin, l’anticipation de l’avenir vient s’ajouter aux effets délétères du relativisme envieux comme de l’adaptabilité aux nouvelles modalités du bien-être: il y a toujours plus riche et plus puissant que soi de sorte que la poursuite sans fin des biens matériels apparaît finalement comme dénuée de sens, comme n’ouvrant pas un avenir exaltant, mais un chemin qui ne mène nulle part, sinon à l’épuisement de la nature et à la destruction de la planète. Si Easterlin avait lu Lucrèce et Pascal, il aurait pu ajouter un quatrième argument encore: la logique du divertissement et du «toujours plus» qui domine les sociétés capitalistes ressemble à l’addiction. Comme des drogués qui augmentent les doses et rapprochent les prises, nous sommes sans cesse davantage enclins à ne pas aimer ce que nous avons et à désirer ce que nous n’avons pas encore, ce qui contribue à nous rendre malheureux au moment même où notre pouvoir d’achat augmente. Que penser de ce paradoxe? Comme le montre Claudia Senik, il a suscité de nombreuses critiques au point que la plupart des économistes le tiennent aujourd’hui pour un magnifique sophisme. D’abord parce que, malgré tout, les riches sont quand même en moyenne bien plus heureux que les pauvres. Ensuite, parce que l’échelle utilisée est bornée: quand on part de très haut, on est moins enclin à sauter de joie, mais quand on part de très bas, un rien améliore votre vie. Enfin et surtout, parce que la décroissance nous rendrait à coup sûr plus malheureux. Avis aux écologistes!

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