Le Pape et un colibri caraïbe

Capture d’écran 2014-12-23 à 09.32.03

Dominant la rade de Fort de France, en Martinique, il est une terrasse comme blottie dans un jardin botanique tant la variété des espèces végétales offre un écrin de verdures et de fleurs aux bienheureux occupants de cette habitation, qui usent de ce refuge dès le lever du soleil , en dégustant le café du petit déjeuner, ou pour un air de sieste en balance dans le hamac indien et pour siroter le ti’punch du soir. Des lézards, qui portent le doux nom d’anolis, courent sous le toit de feuilles séchées de palmiers qui protègent des pluies tropicales, de sortes de petits ragondins au pelage roux font gémir les jeunes filles qui les prennent pour des rats triviaux et des oiseaux, aussi insolents que les piafs de Paname, s’emparent de la table à manger pour picorer des miettes ou même planter leurs becs jaunes dans la confiture de goyaves.
Les alizés font se becqueter les palmes des chamaerops, cousins de ceux de Bretagne ou des plaines du Béarn, et nombre d’arbrisseaux, de plantes et de feuillages bruissent jour et nuit comme des sources intarissables. Le visiteur curieux de nommer toutes ces espèces arboricoles – car leurs noms murmurés ou susurrés dans la bouche ajoutent aux charmes de cette musique singulière la joie du plaisir de mémoire – , après avoir reconnu les cocotiers et les bananiers, les bougainvillées, les hibiscus, les anthurium, les amandas et les oiseaux de paradis, les papayers ou l’arbre à pain, les avocatiers et les manguiers, peut se pencher et savourer la lecture de quelques étiquettes : dame de la nuit, chapeau chinois, bois d’Inde, queue de chat, plante serpent, chou cochon, figuier étrangleur, trompette d’ange, figuier clown, coco macaque, fleur de coquillage … et pince de homard pendante !
Reste que l’hôte le plus chamarré, le plus silencieux et le plus véloce, le plus subtil et digne de toutes les curiosités dans ce petit paradis de couleurs et de parfums est un oiseau minuscule, qu’il n’est qu’une manière de retenir quelques secondes pour l’admirer dans son vol suspendu en quasi immobilité : remplir son abreuvoir d’une eau coupé de sirop de grenadine. Le colibri, loin d’être goulu, plonge son long bec effilé et courbé dans l’orifice lui offrant son breuvage et, sans que l’observateur ait eu le temps de distinguer sa gorge verte comme une émeraude, et se fond dans les vernis verts qui le ravissent au regard ébloui.
Or, ce matin-là, un colibri encore jouvenceau entendit de la bouche d’un voyageur assis sur la terrasse un nom étrange qu’il n’avait encore jamais ouï de toute sa courte vie :  » – Cuba ! Cuba ! » Le soir, de retour au logis – les oiseaux-mouches passent leur journée a se nourrir de nectars fleurs et d’insectes – il demanda à son papa ce que pouvait bien signifier le mot de « Cuba ». Une fois renseigné, et même assuré que de lointains cousins vivaient là-bas, il s’endormit comme une pierre précieuse, non sans former un projet insensé.
Avant même que l’aurore « aux doigts de rose » n’ait baigné la nacelle de son nid, le jeune colibri avait filé d’un trait jusqu’au port, voltigé dans le pavillon bleu et rouge d’un cargo cubain, qui appareillait, et s’était glissé sous la bâche blanche d’un canot de sauvetage, où il eut la surprise de découvrir un passager clandestin, en l’espèce d’une mangouste qui voulait gagner Saint Domingue et le rassura sur la destination finale du navire. Le petit oiseau sut guider sa compagne de voyage vers les arrière-cuisines, qui y trouva pendant dix jours de quoi refaire ses forces, tandis qu’elle l’introduisit dans une cale remplie de sacs de cassonade, de bananes – figues , et jusqu’aux bouquets de fleurs qui ornaient chaque jour la salle à manger du pacha. Moyennant quoi leur traversée fut sans péril et sans gloire.
Parvenus dans le grand port de La Havane, la mangouste disparut sans un au-revoir et le colibri dépité survola la grande baie, se fourvoya au-dessus du Malecon, qui n’offrait pas un seul jardin au gracieux volatile affamé et parvint jusqu’au fastueux quartier chic de Miramar, qui abritait les villas opulentes, regorgeantes de frondaisons et de massifs abondamment fleuris. Il ne tarda pas à se lier d’amitié avec de nombreux cousins cubains, et même à filer l’amourette avec une mam’zelle colibri à la gorge rouge révolutionnaire; celle ci, probablement endoctrinée depuis belle lurette par le Parti du « commandante », se fit un devoir de l’arracher au luxe des ambassades pour le conduire jusqu’à la Plaza de la Révolucion, où ils se nichèrent toute une nuit d’amour dans l’oeil droit du gigantesque portrait du Che, recouvrant l’imposante et disgracieuse façade du Ministère de l’Intérieur, en face de l’interminable colonnade dédiée à José Marti, le père glorieux de l’Indépendance.
Au petit grand matin, une vaste rumeur les tira de leurs étreintes ensommeillées et ils découvrirent avec stupéfaction qu’une foule de plus en plus compacte s’agglomérait sur la Place, comme aux plus belles heures de la Révolution. Deux podiums majestueux avaient été dressés, l’un appuyé contre la Bibliothèque nationale et l’autre contre la colonne blanche de Marti :  » – Celle ci est traditionnellement réservée au Commandante », observa la colibrette, en se demandant :  » – A quel grand personnage est réservée celle d’en face ? »
A la fin de la chaude matinée, la Place, plus que comble, débordait de groupes de plus en plus compacts et résonnait de chants profonds et pacifiques, repris en choeur par ce qui représentait déjà un bon million de personnes. Un vieillard, revêtu d’une robe blanche, s’avança lentement sur un véhicule automobile au milieu des cris et des vivats de la foule qui agitait de petits drapeaux, tandis que le grand Barbudo, qui avait abandonné son battle-dress militaire, s’installait à la tribune officielle ventrue et chamarrée comme un gallion espagnol gorgé des ors et des épices d’Amérique. Une longue cérémonie, ponctuée de cantiques et d’acclamations, de danses et d’ abrazos, fit s’incliner, s’agenouiller, se relever, applaudir ou se recueillir la si considérable assistance.
Soudain un murmure immense de surprise fit s’exclamer le peuple, pétri pat l’émotion, la ferveur, la sueur et l’espérance : la calotte immaculée recouvrant le chef du vieil homme en blanc se détacha au-dessus de sa tête, s’éleva dans les airs et fut déposée entre les mains du Commandante.
Saisi par l’Esprit, le colibri, s’étant découplé de sa petite camarade, avait saisi l’instant de cette rencontre publique, digne des annales de l’Histoire, pour lui donner un signe d’envol et d’humour sur lequel toutes les gazettes du monde entier jasèrent jusqu’à nos jours. Mais jusqu’en Martinique personne ne sut qui fut le vrai héros inspiré de cette histoire unique.

Père Alain de La Morandais

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s