Interprétation de la parabole des talents par Luc Ferry

IMG_2158.JPG

 » Premier pas vers la démocratie moderne, vers les droits de l’Homme et vers l’idée d’égalité, la morale chrétienne fait littéralement voler en éclats les principes fondamentaux des grandes éthiques aristocratiques grecques. Nous sommes là face à une révolution d’une ampleur abyssale, à vrai dire la seule révolution morale importante depuis deux mille ans : croyants ou non, nous vivons encore sur les valeurs élaborées par le christianisme. Nos sociétés républicaines, bien que laïques, reposent sur des principes éthiques de toute évidence héritées du christianisme.

Ce n’est d’ailleurs évidemment pas un hasard si la démocratie moderne fut instaurée dans un monde culturellement chrétien et nulle part ailleurs. Ne restons pas crispés sur les oppositions entre athées et croyants. Malgré les grands épisodes conflictuels qui ont marqué l’esprit révolutionnaire et l’anticléricalisme républicain (l’affaire des prêtres réfractaires, les « massacres de septembre » en 1792, le concordat, la séparation de l’Eglise et de l’Etat etc …), il y a, en vérité, plus de continuité qu’on ne l’imagine. Le républicanisme est un héritage chrétien, un christianisme sécularisé, et, pour sen rendre compte, il suffit de se souvenir de la parabole des talents telle qu’elle est présentée dans l’Evangile selon saint Matthieu.

Cette parabole raconte l’histoire d’un seigneur que sur le point de quitter son palais pour un voyage, convoque trois serviteurs. Au premier, il donne cinq talents, au deuxième deux talents et au troisième un talent. Quand le maître revient, il demande des comptes. Le premier serviteur a fait fructifier ses cinq talents et en rend dix. Le maître le félicite chaleureusement … le deuxième serviteur en rend quatre et il est félicité dans les mêmes termes : il a doublé la mise, lui aussi a fait fructifié l’argent; le troisième serviteur, en revanche, a eu peur : il a enterré le talent jusqu’au retour de son maître, auquel il le rend intact. Alors le seigneur l’insulte et le chasse de son palais.

Cette parabole annonce déjà sur le plan intellectuel et moral l’effondrement du monde aristocratique. Que signifie-t-elle, en effet ? D’abord et avant tout ceci : à l’encontre de ce que prétend la vision morale aristocratique, la dignité d’un être ne dépend pas des talents qu’il a reçus à la naissance, mais de ce qu’il en fait, non pas de la nature et des dons naturels, mais de la liberté et de la volonté, quelles que soient les dotations de départ. Bien entendu, il existe entre nous des inégalités naturelles. Il serait tout à fait vain de le nier au nom d’un égalitarisme mal compris. Vain pour deux raisons : d’abord parce que ce serait contester l’évidence, ensuite parce que, d’un point de vue moral, , ce n’est de toute façon pas le sujet. Nous n’y pouvons rien : c’est un fait : certains sont de facto plus forts, plus beaux et même plus intelligents que d’autres … C’est un fait, comme c’en est un que le premier serviteur a cinq talents tandis que le deuxième n’en a que deux. Et alors ? En quoi cela importe-t-il sur le plan éthique ? Réponse chrétienne : en rien ! Car ce qui compte c’est ce que chacun va faire de ses dons, des talents que le sort lui a impartis. C’est le travail qui valorise l’homme, pas la nature qui le rendrait digne à priori.

Cette parabole introduit l’idée moderne d’égalité entendue au sens de l’égale dignité des êtres indépendamment des talents naturels. Désormais, ce qui fait la dignité et la valeur morale d’un être, ce n’est pas ce qu’il a reçu au départ (les dons naturels, les fameux « talents »), mais ce qu’il en fait : ce n’est pas la nature qui compte plus, mais la liberté. De ce point de vue, un petit trisomique 21 vaut autant sur le plan moral qu’un génie comme Aristote ou Platon. Où l’on voit comment la morale chrétienne, en rompant avec l’aristocratisme des Anciens, allait aussi paradoxalement permettre une autre naissance : celles des grands morales laïques et républicaines, autrement dit : un héritage chrétien sécularisé. »

in « Sagesses d’hier et d’aujourd’hui », Luc Ferry, Flammarion, pp.166, 168.

Luc Ferry, Foi et raison ?

122134_l-ancien-ministre-de-l-education-luc-ferry-le-10-octobre-2010-a-paris

Le Père de La Morandais vous recommande la lecture de la chronique de Luc Ferry dans Le Figaro. 

C’est le retour de Dieu, dit-on, et pas seulement du côté des autres civilisations, mais bel et bien chez nous. Voyez l’incroyable succès du livre d’Emmanuel CarrèreLe Royaume, un ouvrage d’exégèse qui aurait sans doute prêté à ricanements dans l’après-68. Voyez encore l’engouement que suscite notre nouveau pape ou les mobilisations des trois religions contre le mariage gay et les manipulations du vivant.

S’agit-il d’un regain d’irrationalité ou, au contraire, d’une victoire d’un certain type de rationalisme sur les dérives des sociétés modernes ? Car ne l’oublions pas, dans la théologie classique, on entendait bel et bien prouver par des démonstrations l’existence de Dieu. Comme ces preuves sont aujourd’hui quelque peu oubliées, rappelons-les avant de nous demander ce qu’il faut en penser. Il en existait essentiellement trois.

D’abord, la preuve dite « a contingentia mundi » , c’est-à-dire « par la contingence du monde » . C’est en un sens la plus « rationnelle » puisqu’elle recourt au principe scientifique par excellence, celui de la causalité. Elle repose sur l’idée que le monde ne peut pas avoir existé tout seul, s’être créé par lui-même, de sorte qu’il faut bien admettre une cause première, un Être suprême créateur du ciel et de la terre. Une seconde preuve, qu’on appelle « physicotéléologique » , vient s’y ajouter. Non seulement il faut bien poser une cause première de l’univers, mais comme ce dernier est magnifique, merveilleusement harmonieux et bien agencé (voyez la splendeur des organismes vivants), on doit bien supposer aussi que cette cause est intelligente et sage. Le fameux « argument ontologique » , qui avait tant séduit Descartes lui-même, un philosophe qu’on ne soupçonnera pourtant pas d’irrationalisme, renforce encore les deux premiers.

Le raisonnement se développe en trois temps. D’abord, il est de fait que nous avons tous, croyants ou non, l’idée d’un Être suprême, d’un être infini qui possède toutes les qualités, tous les attributs, tous les « prédicats » comme disent les logiciens, un être omnipotent et omniscient auquel il ne manque rien, contrairement à nous, pauvres humains. Or, deuxième temps, l’existence est de toute évidence une qualité éminente. Donc, conclusion : Dieu ne peut pas ne pas exister, c’est « l’Être nécessaire » , c’est-à-dire l’être qui ne peut pas ne pas être. Son essence comprend, enveloppe pour ainsi dire son existence, son concept implique son être. Cette drôle de preuve a suscité bien des débats dans l’histoire de la philosophie. Aux yeux de Descartes, Leibniz et Spinoza, bien que sous des formes un peu différentes, elle est considérée comme excellente. Kant la tient au contraire pour parfaitement absurde.

Voici pourquoi : j’ai bien, c’est vrai, l’idée d’un entendement infini, d’un Être parfait qui saurait tout, qui pourrait tout, qui serait omniscient et omnipotent. Le premier temps du raisonnement est bon. Le deuxième n’est pas faux : l’existence est une qualité, c’est vrai. C’est la conclusion qui est aberrante, car en bonne logique, elle devrait se borner à dire : j’ai donc l’idée d’un être qui existe nécessairement. Mais une idée reste une idée, pas la perception réelle d’une existence réelle, simplement un raisonnement qui, en tant que tel, ne peut évidemment rien déduire de réel. La pensée d’un Être nécessaire reste une pensée subjective et aucune pensée ne fera jamais rien exister. La définition d’un être, si parfaite soit-elle, n’a jamais fait surgir une table : je pourrais la définir pendant dix mille pages, en faire une description admirable, elle ne sortira pas pour autant de mon livre, car, comme le dit Kant« l’être n’est pas un prédicat du concept » , en clair : on ne peut pas tirer l’existence d’une idée quelle qu’elle soit.

Que penser alors des deux premières preuves ? Pour un non-croyant, elles restent évidemment sophistiques. S’il est impossible de prouver l’inexistence de Dieu, il est également impossible de prouver son existence grâce au principe de causalité qui, dans le meilleur des cas, nous conduit à une hypothèse, jamais à une certitude. Du reste, comme le dit très justement Thomas d’Aquin, le croyant rejoint en cela l’incroyant. La preuve ? Si nous pouvions démontrer Dieu, on n’aurait plus besoin de lafoi. Pas besoin de croyance ni de confiance pour admettre l’existence de la table qui est devant moi : je la sais, je ne la crois pas. Ce qui est objet de savoir ne peut pas l’être de foi, et réciproquement, en quoi, du reste, la fragilité et la grandeur du divin apparaissent inséparables.

« J’ai eu peur … »

Mt. XXV,14-30

Edvard-Munch-Le-cri

Certaines personnes qui entendent cette parabole pour la première fois sont indignées : « Il sera beaucoup donné à celui qui a beaucoup reçu ? Comment ? Il a déjà reçu beaucoup et on lui donne encore plus ? » Et pourtant il y a là une grande sagesse, car à quoi cela servirait-il de donner beaucoup à celui qui n’en fera rien, parce qu’il n’a pas en lui de désir ?

En fait, l’homme qui a reçu un seul talent bâtit son système de défense sur l’alibi de la peur qu’il dit avoir été la sienne vis à vis de Dieu. Et en l’écoutant nous décrire ce dieu-là – un propriétaire capitaliste exploitant, dur, avide de gains et d’argent facile, injuste dans ses exigences de rentabilité ! – on ne peut s’empêcher de penser que plus il forcera les traits implacables de son accusation, plus son innocence ne pourra que se renforcer : la victime a besoin d’être à tout prix innocente pour que l’accusateur devienne accusé.

Pourtant Dieu lui avait confié des responsabilités à la mesure de ses forces, et ne voilà-t-il pas que l’accusé tente de renverser la situation en sa faveur, en se présentant comme la victime d’un dieu injuste qu’il a tout intérêt à transformer en bouc émissaire.

« J’ai eu peur … » De qui ? De l’image que je me suis faite de Dieu. Nous en sommes tous un peu là : à nous projeter une image de Dieu. Et en général, à l’insu de notre conscient clair et avoué, cette image commence par être le produit de nos désirs et de notre imaginaire. Un Dieu qui n’est que l’image projetée, idéale, du père, de la mère, de l’ami parfait ou de l’épouse dont j’ai besoin; un « dieu » pour combler le manque, que je peux manipuler à ma guise, parce qu’il est ma prothèse et qu’il est incapable de me résister. Selon le mot célèbre du cardinal de Lubac, « le croyant est comme le nageur : il est porté par son image de Dieu comme par une vague mais s’il s’accroche à une seule vague – c’est à dire à une seule image, une seule représentation de Dieu – il va se noyer ».

Se donner une représentation intérieure, une image de Dieu, c’est un passage obligé pour l’homme en quête de foi; et que nous commencions par combler nos manques, en nous faisant une image de Dieu à l’image de l’homme que nous sommes est une voie nécessaire avant de s’engager sur une voie progressive de purification de toutes ces images antécédentes.

Si nous bâtissons un système de défense sur la peur, nous risquons bien, en accusant Dieu d’injustice, de projeter de l’homme une image caricaturale, dérisoire de l’Homme lui-même. En effet que fait Dieu, dans cette parabole, sinon de renvoyer l’homme, à partir de l’image qu’il prétend dresser de son dieu, à l’image de lui-même ? Cette « peur », qui est la part un peu lâche et sans imagination de nous-mêmes, s’empressant de fuir toutes responsabilités et tout développement du patrimoine confié, cette peur est parfois la nôtre, mais nous ne pouvons réduire l’image de l’Homme à celle de celui qui a enfoui son unique talent, puisque les autres ont fait fructifié leur part d’héritage et nous renvoient une meilleure image de l’humanité.

L’homme à l’unique talent représente celui qui n’a pas affronté la vie. Enfouissement – régression , refus de grandir et de se développer, retour à la béatitude intra-utérine de la Terre – Mère. D’ ailleurs l’Homme premier, originel adamique, accusait déjà sa peur : « J’ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché. »(Genèse III,10) Sa peur de Dieu, dont il entend le pas dans le jardin, « à la brise du jour », c’est à dire à l’aurore de sa prise de conscience. La peur de sa propre vérité qu’il découvre dans sa nudité, qui lui révèle sa vulnérabilité. Adam accuse Dieu en quelque sorte de l’avoir dénudé : « Tu me dépouilles, tu m’exploites et me voici à présent sans défense devant toi qui m’accuse ! » La nudité était antécédente à la transgression : elle signifiait la relation de confiance et d’intimité, et de l’homme vis à vis de sa femme, et du couple devant Dieu dont il ne craignait pas le regard sur leurs corps et leurs coeurs.

L’homme ne suit pas le conseil divin et accuse Dieu de l’avoir trompé. La prise de conscience d’une image faussée de nous mêmes nous conduit-elle donc, chaque fois et toujours, à gauchir celle de Dieu pour nous justifier à nos propre yeux ?

« Dieu a fait l’homme à son image et l’homme le lui a bien rendu. » Derrière cette boutade accusatrice et ironique du poète, il y a une petite vérité que les récits bibliques nous murmurent depuis des siècles :

«  Ecoute ce que l’homme te dit de son Dieu et tu comprendras mieux ce qu’il dit de lui-même. »

Et surtout : « Ecoute ce que Dieu te dit de l’homme et tu comprendras mieux ce qu’Il dit de Lui-même. »

Père Alain de La Morandais

“ Sur les traces du père” : commentaire

UnknownCommentaire sur le livre de Jean-Claude Escaffit : “ Sur les traces du père” (Salvator)

“Ce livre, qui révèle les soucis moraux au sujet de la guerre d’Algérie d’une génération qui suit la mienne, ne répond évidemment pas aux problèmes de mémoire qui auraient pu être les miens mais tout cela touche à une préoccupation commune à toutes et tous : la mémoire !

En vous invitant à lire “ Sur les traces du père”, je vous rappellerai simplementn ce propos d’Elie Wiesel : “ Ne combattez jamais vos souvenirs. Meme s’ils sont douloureux, ils vous aideront, ils vous apporteront quelque chose, ils vous enrichiront. Car, en fin de compte, que serait la culture sans le souvenir ? Que serait la philosophie sans la mémoire ?  Que serait votre amour pour une amie ou un ami si vous n’aviez pas, chaque jour,, le souvenir de votre amour de la veille ? On ne peut vivre sans le souvenir. On ne peut exister sans la mémoire du passé.”

J’ajouterai seulement : “ Et comment serait-on fidèle dans la foi, si on ne puisait au Mémorial de la Parole et du Pain partagé ?

Père Alain de La Morandais 

Chemin de croix, paradoxes sur la religion

Le Père de La Morandais vous recommande cet article de Marie Noelle Tranchant publié dans LE FIGARO sur le film Chemin de croix.

En décrivant le destin d’une adolescente élevée dans une Fraternité et qui désire suivre les pas du Christ, Dietrich Brüggemann a puisé dans sa propre expérience pour réaliser un film à la fois fascinant et inconfortable.

«On cherche toujours une transcendance qui donne un sens à notre vie, dit Dietrich Brüggemann, réalisateur de Chemin de croix . Personne ne peut se passer de religion, même si elle va se loger dans des rituels profanes. Voyez le Festival de Cannes: c’est une Église avec ses pontifes, son clergé, la caste des critiques qui disent ce qui est bon ou mauvais – et à l’arrière-plan, le marché.»

On voit par là que le cinéaste allemand ne manque pas d’ironie. Mais il faut aussitôt la retourner: il ne manque pas non plus d’empathie et d’intelligence profonde de son sujet, puisé dans son expérience d’enfant. «Je comprends totalement le catholicisme dont je parle», dit-il.

C’est ce qui rend son film fascinant et inconfortable: structuré en quatorze tableaux qui correspondent aux stations du chemin de Croix, il décrit le destin d’une adolescente, Maria, élevée dans la Fraternité Saint Pie X, et qui prend très au sérieux l’idéal de suivre les pas du Christ. Trop? Le rigorisme des adultes ne l’aide pas à tempérer son zèle. Elle s’en va vers la mort en offrant ses souffrances pour son petit frère autiste. Et comme dans un film de Dreyer, le miracle a lieu: l’enfant a parlé, annonce la mère.

«Dans l’abstraction»

À travers des situations stylisées mais plausibles, le cinéaste scrute les rapports complexes de la foi, de la morale, de la psychologie, de la pathologie, de la mystique. Le film peut irriter les laxistes, à qui tout sens de l’exigence est insupportable, comme les intégristes, qui crieront à l’outrance. Mais il réserve au spectateur simplement attentif un exercice critique ambitieux, qui montre l’ambiguïté des choses en laissant l’interprétation libre. Où finissent les logiques humaines, où commence le mystère divin?

«Au premier degré, le film peut apparaître comme une charge de cavalerie lourde, au second degré, elle est plus subtile», commente le très cinéphile abbé Guillaume de Tanoüarn, qui a appartenu à la Fraternité Saint Pie X. Certes le personnage du prêtre l’a un peu gêné, notamment lors de la confession, trop caricaturale: «On ne peut être prêtre qu’avec le cœur, lui, il est dans l’abstraction.» Mais il admet qu’on peut reprocher à la Fraternité «une sorte d’intelligence cristalline du message chrétien, qui peut avoir sa grandeur mais qui risque de réduire la foi à la compréhension du monde».

Un roi qui gagne à être connu

200px-Louis_XV_France_by_Louis-Michel_van_Loo_002Le Père de La Morandais vous recommande cet article du Figaro.

Jean-Christian Petitfils réhabilite Louis XV que l’on a tendance à réduire à un monarque pusillanime.

Jacques de Saint Victor

ON le surnomma de son vivant le « Bien-Aimé » , mais il est resté, pour la postérité, un roi mal-aimé, mal compris, coincé entre la figure écrasante de son arrière-grand-père, le « Roi-Soleil » , et la tragique destinée de son petit-fils, Louis XVI, mort sur l’échafaud. Louis XV n’a pas la faveur des Français et encore moins des lecteurs. Les éditeurs le savent : même le livre le plus médiocre sur Louis XIV a beaucoup plus de chance de se vendre qu’un bon livre sur Louis XV. La timidité de ce dernier, sa névrose d’ennui et sa dépendance à l’égard des femmes (en particulier la Pompadour, mais aussi tant d’autres, depuis les soeurs de Nesles jusqu’aux « petites maîtresses » du très surestimé « Parc-aux-Cerfs » ) en ont fait un monarque pusillanime dont le règne s’est longtemps résumé au tragique traité de Paris de 1763 qui mit fin au premier « grand conflit mondial » .

Lucidité politique

Son règne, qui correspond pourtant à l’époque la plus brillante des Lumières françaises (1715-1774), celles qui ont vu le triomphe de Montesquieu et de Voltaire, mais aussi des physiocrates, ces adeptes un peu bornés (si on les compare à Adam Smith) du libéralisme économique, ces « philosophes du blé » , comme disait ironiquement Voltaire, marque à jamais sur le plan politique la fin de la prépondérance française en Europe. Rivarol aura beau écrire quelques années plus tard, en 1784, un éloge de l’universalité de la langue française, le traité de 1763 consacre la puissance maritime anglaise et, à terme, la domination de cette langue sur le monde. Pourtant, Louis XV, comme nous le rappelle l’historien Jean-Christian Petitfils dans sa nouvelle biographie du Bien-Aimé, mérite mieux que sa légende noire. Après Louis XIII, Louis XIV et Louis XVI, l’historien s’attaque désormais à ce maillon faible de la dynastie des Bourbons.

Mais est-il si faible ? Si on le compare à Louis XIV, Louis XV n’a pas cette furieuse – et presque absurde – exigence de grandeur qui porta le royaume à son précipice en 1715. Louis XV a su épargner le sang de ses sujets en signant une mauvaise paix mais en étant convaincu, comme dira plus tard Bismarck, qu’une « fin désastreuse vaut mieux qu’un désastre sans fin » . Ce qui, dans le langage du Bien-Aimé, se traduit par cette remarque en 1763 : « La paix que nous venons de faire n’est ni bonne ni glorieuse, personne ne le sent mieux que moi. Mais (…) si nous avions continué la guerre, nous en aurions fait encore une pire l’année prochaine. »

De même, si on le compare à Louis XVI, il a fait preuve de beaucoup plus de lucidité politique et de finesse stratégique. C’est Louis XV qui, en 1771, remporte une grande bataille contre les princes et les parlements en renvoyant les vieilles cours souveraines qui contestaient l’autorité royale, dotant le pays d’un système judiciaire moderne. Cette « révolution royale » , menée par l’intrigant chancelier Maupeou, n’a pu se faire que parce que le roi a retrouvé confiance en lui. Sa nouvelle maîtresse, Mme du Barry, dont les talents d’ancienne prostituée lui ont redonné sa fierté d’homme, après le dramatique épisode de la Pompadour (cette dernière, étant frigide, encourageait son goût des « petites maîtresses » ), a eu une « influence passive » des plus positive. Après des années d’hésitation, Louis XV se transforma à la fin de sa vie en monarque audacieux. On l’a oublié, car son petit-fils, Louis XVI, s’empressera en 1774 de revenir sur les plus importantes réformes de son grand-père, en particulier en rappelant les parlements, ce qui accélérera la fin de la monarchie. On ne peut imputer à l’un les erreurs de l’autre.

L’ « affaire du Collier »

D’autant que dans le fonctionnement même du pouvoir, Louis XV a toujours été très habile. Connaissant le degré de corruption de sa Cour, il a toujours fait en sorte de masquer cette dépravation au grand public, préférant l’éblouir par l’élégance de ses atours (les petits appartements, le Petit Trianon, l’Opéra de Gabriel, etc.). L’histoire lui a donné raison. Petitfils rappelle par exemple, avec cette écriture toujours très limpide, l’épisode tortueux de l’affaire Dereine. Des personnages troubles, probablement proches du docteur Quesnay, le fameux physiocrate inventeur du « Laisser faire, laisser passer » , ont tenté de faire chanter le roi en menaçant de dévoiler la correspondance de ce dernier avec une de ses petites maîtresses. Comment avaient-ils pu disposer de ces lettres ? Le mystère reste entier. Toujours est-il que Louis XV eut l’habileté de tout étouffer dans l’oeuf en ne sanctionnant pasQuesnay.

Ainsi n’y eut-il jamais de scandale autour de cette affaire qui est restée ignorée jusqu’à la biographie de Michel Antoine. Placé face à une intrigue d’un autre genre, Louis XVI s’empressa, lui, de porter plainte contre le cardinal de Rohan, et le procès spectaculaire qui s’ensuivit va devenir la fameuse « affaire du Collier » qui éclaboussera le roi, la reine et toute la Cour, contribuant, parmi d’autres causes, à la Révolution. Peut-être est-ce à ce genre de petits détails, en apparence secondaires, qu’on distingue un roi avisé d’un roi maladroit, quand bien même serait-il des plus honnêtes…

11 novembre : Fête de St Martin

poilus

Les dénouements de l’Histoire contemporaine, leurs anniversaires – comme celui de la chute du mur de Berlin – et la fête liturgique de saint Martin de Tours nous invitent, ce dimanche, à méditer sur l’Europe. Oui, l’Europe chrétienne !L’Europe au regard de sa propre histoire, c’est d’abord comprendre que la mise en oeuvre de son unité ne peut se saisir qu’ « en raison de sa naissance, de son enfantement par le christianisme qui demeure organiquement lié au judaïsme et aux universalismes séculiers. »Annoncer une nouvelle Europe chrétienne, c’est reconnaître qu’elle doit assumer ses différences internes et « les accepter et sans cesse confronter pour une plus grande fécondité ». «  – Augmente en nous la foi ! », s’écrient les apôtres. L’annonce du Messie souffrant et crucifié apparait comme une folie aux yeux de la sagesse des nations (I Cor. I, 23), et scandale, épreuve pour la foi. Annoncer de nouveau que la Croix est plantée au coeur de l’Europe, c’est à nouveau mettre la foi à l’épreuve : « L’Europe est chrétienne alors même qu’elle est toujours en travail de contestation avec elle-même et d’enfantement d’elle-même, tant qu’elle se laisse ainsi travailler en sa profondeur par le levain qui y a été déposé. »

« L’histoire de l’Europe a été sanglante lorsque les hommes ont voulu supprimer ces tensions par la persécution ou l’anéantissement de l’autre, auquel il est indissolublement lié et dont il ne peut venir à bout qu’en le recevant pour frère, dans un effort supérieur d’explication, de compréhension … La figure du Crucifié devient ainsi centrale, figure à la fois de déchirement, de mort, de dévoilement du péché et figure d’espérance, de la divinisation à laquelle Dieu appelle l’humanité en la rendant filiale par le don de l’Esprit. » Personne – qu’il soit sceptique ou athée, chrétien ou juif, et quel que soit son chemin ! – ne peut être quitte vis à vis de cette incessante explication dont l’histoire nous dit et nous redit la fécondité, alors que notre propre mémoire demeure toujours blesséeLorsque le pape Jean Paul II affirme que l’Europe ne peut exister que « chrétienne », ce n’est pas au titre d’une nouvelle croisade, ni pour récupérer au seul bénéfice du christianisme le monopole de l’idée européenne.  «Mais en découvrant, au contraire, que l’Evangile forme, de fait, l’axe central selon lequel l’Europe s’est développée en sa diversité et sa pluralité. L’Europe chrétienne ne peut subsister que si elle continue d’accepter non seulement la diversité, mais aussi le débat et la tension entre ses différentes composantes issues d’une même histoire. L’Europe ne peut exister comme Europe que si les protagonistes de l’aventure européenne acceptent de ne pas transformer ce débat et cette tension en esprit de conquête et volonté de puissance qui nient l’autre en l’exterminant. » La tension, par elle-même, n’est pas un mal : elle est le nerf de l’Histoire.  « Le christianisme qui inscrit au coeur de l’Histoire la Croix nous en montre la signification : elle est la voie qui conduit tout homme à reconnaître librement le Dieu unique comme Créateur et son Rédempteur. L’unité européenne est cette pluralité qui n’est pas dispersion ou coexistence de réalités éparses … Elle réside en cette tension que le christianisme a enfantée sur le Vieux continent, lui donnant pour ainsi dire sa forme … Voilà ce qu’est, en son essence, l’Europe chrétienne, puisque la conscience européenne a inscrit en son centre le respect de l’autre et sa différence, l’autre dont elle doit faire son prochain. »

Belles paroles ! me direz vous, alors que l’on voit autour de nous – dans notre propre coeur peut-être ! – l’intolérance, la violence et le terrorisme mondial, le fanatisme religieux. Sans doute, plus que d’autres, « hantés par les souvenirs du passé, de leurs erreurs payées d’un si grand prix, les Européens peuvent être visités par les fantômes de la peur. » Alors, comme le disait le cardinal Lustiger, «  nous devons mobiliser toutes les ressources de la raison et de la foi, du respect et du pardon, pour ne pas laisser transformer la maison commune européenne en château d’Elseneur. Tous et chacun ont le devoir de connaître et de respecter l’autre tel qu’il se voit lui-même, héritier de la même histoire. Chaque nation européenne doit pouvoir dire de chacune des autres, chaque conviction spirituelle ou philosophique doit pouvoir dire de chacune des autres :  « Ainsi va de nous; ni vous sans moi, ni moi sans vous. 

Père de La Morandais 

François 1er, roi de chimères

Le Père de La Morandais vous recommande le livre de Franck Ferrand, François 1er, roi des chimères chez Flammarion.

Unknown4e de couverture : 

Au xxie siècle, François Ie apparaît comme le père de la Renaissance française, l’ami de Léonard de Vinci, le bâtisseur de Chambord et de Fontainebleau, le vainqueur de Marignan, l’allié de Soliman contre l’ennemi juré du royaume, Charles Quint. Mais ces traits saillants ne sont-ils pas l’arbre qui cache une forêt bien plus complexe ? Dans cet essai biographique d’un genre nouveau, Franck Ferrand dépasse l’image d’Epinal et nous dépeint ce roi sous les traits d’un personnage moins brillant qu’on ne le prétend. Car le géant débonnaire a connu des triomphes mais aussi des défaites – et ce jusqu’à la captivité. François Ie, héros tourmenté, subit la trahison de son cousin, adora sa soeur et détesta son héritier, frôla plusieurs fois la mort, multiplia les conquêtes amoureuses, vit mourir ses fils aimés… Un homme qui vécut entre une jeunesse de rêve et une vieillesse de cauchemar, torturé par une maladie atroce. L’historien va plus loin : et si François Ie n’avait pas été un si bon roi ? Louis XII disait de son successeur : « Ce gros garçon gâtera tout. » L’histoire, pour peu qu’on la regarde objectivement, semble lui avoir donné raison. Longtemps dominé par sa mère, manipulé par sa maîtresse, François se laissa aveugler par son amour de l’Italie et par sa haine de l’Empereur. Jouet des factions, facile à duper, le soi-disant « restaurateur des Lettres » instaura la censure et lutta contre l’imprimerie ; il finit même par allumer les bûchers d’où partiront les guerres de religion ! Sous une plume érudite et alerte, voici un portrait contrasté, doublé d’une analyse implacable. 

 
Franck Ferrand est historien. Il anime « Au coeur de l’histoire » tous les jours sur Europe 1 et « L’ombre d’un doute » sur France 3. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont la saga historique à succès La Cour des Dames chez Flammarion.

Le Temple de Jérusalem

Jean Auguste Dominique IngresQuand on sait à quel point du zénith et de gloire avait atteint le Temple pour un Juifs depuis l’époque royale de Salomon jusqu’à Jésus, on ne trouve pas d’image qui soutienne la comparaison dans notre civilisation. Et pourtant les Hébreux de l’époque des patriarches ne connaissaient pas de temple, bien qu’ils eussent quelques lieux sacrés, où « ils invoquaient le nom de Yahwe. » Avec le Mont Sinaï, la localisation de la « manifestation de Dieu » prend forme et figure géographique jusqu’à ce que, pour accompagner l’errance de ce peuple, le sanctuaire devienne portatif avec l’Arche d’ Alliance. La « tente du témoignage », comme elle était nommée, abrite l’arche et devient le signe de la Présence de Dieu, présence à la fois sensible et cachée.

David, après avoir libéré l’arche des mains des Philistins, installe sa capitale politique à Jérusalem, en en faisant le centre religieux du peuple de Yahwe, construisant son propre palais et rêvant d’édifier le Temple, ce qui le conduit à se heurter à des oppositions. En effet, pour le peuple de l’ Alliance, le sanctuaire idéal demeure le tabernacle du passé qui rappelle explicitement le séjour au désert. En outre, le culte authentique du Dieu unique s’accommode mal d’une copie servile des cultes païens dont les temples présentent une sorte de main mise sur la divinité.

Salomon réalisera le rêve de David sans qu’aucune opposition prophétique ne se manifeste. Fastueux et royal, le Temple de Jérusalem sera comme une réplique du Palais céleste, sachant bien que même si Yahwe signifie visiblement qu’Il agrée ce Temple comme demeure où Il fait habiter son Nom, Il ne saurait être lié Lui-même à ce signe sensible de sa présence : les cieux et le cosmos entiers ne pouvant Le contenir, à plus forte raison une demeure terrestre !

A l’époque royale, tout en jouant un rôle essentiel dans le culte d’Israël, le signe du Temple n’est cependant pas dénué d’ ambiguïté. Pour des hommes au sens religieux superficiel, les cérémonies qui s’y déroulent tendent à devenir des gestes vides. L’attachement qu’ils ont envers lui risque de tourner à la confiance superstitieuse. Comme toujours, dès qu’une religion s’installe, la perversion la guette : on devient plus vite attaché aux rites, à la forme qu’à l’esprit. Et c’est pourquoi les prophètes deviendront vite très nuancés à l’égard du Temple. Isaïe, Jérémie et Ezekiel dénonceront le caractère superficiel du culte qui s’y déroule, voire même des pratiques idolâtriques qui s’y introduisent. L’abandon par Yahwe de cette demeure est envisagée et annoncée : le Temple sera détruit ! Les menaces de Jérémie puis la destruction de l’édifice et surtout l’expérience de l’exil vont contribuer, par la suite, à mettre en évidence la nécessité d’un culte plus spirituel, correspondant aux exigences de la religion du coeur. En terre d’exil, on réalise mieux que Dieu est présent partout où Il règne, comme si le culte spirituel repris par Dieu – celui des pauvres et des coeurs contrits – s’accommodait mieux d’une présence spirituelle de Dieu, détachée des signes sensibles.

Jésus, comme les prophètes, professe pour le Temple ancien le plus profond respect. Il y est présent par Marie. Il s’y rend pour les solennités et semble en approuver les pratiques cultuelles, tout en condamnant le formalisme qui risque de les vicier : « Vas d’abord te réconcilier avec ton frère ! » Le Temple est pour lui la Maison de Dieu, une maison de prière, la maison de son Père et il s’indigne qu’on en fasse un lieu de trafic : d’où le geste prophétique décrit par saint Jean. Et pourtant il annonce, lui aussi, la ruine du splendide édifice dont il ne restera pas pierre sur pierre. Cela lui sera vivement reproché durant son procès à tel point que l’on peut penser que cet épisode a été le déclic religieux et politique de son arrestation.

Au moment du râle ultime, sur le gibet, le déchirement du voile du Saint des Saints montre que l’ancien sanctuaire perd son caractère sacré : le Temple a fini de remplir ses fonctions de signe de la présence divine. En effet, cette fonction est désormais remplie par un autre signe qui est le Corps même du Fils de l’Homme. L’évangile de Jean place dans le contexte de la purification du Temple la phrase mystérieuse sur le sanctuaire détruit et rebâti en trois jours mais il ajoute : « Il parlait du sanctuaire de son corps. » Et ses disciples, après la Résurrection, le comprirent.

Voici donc le temple nouveau et définitif, qui n’est pas fait de main d’homme mais qui épouse radicalement et complètement la condition humaine, celui où le Verbe de Dieu établit sa demeure parmi les hommes. Cependant, pour que le temple de pierre soit déchu, il faut que Jésus Lui-même meurt et ressuscite : le Temple de son corps sera détruit et rebâti.

Après sa Résurrection, ce corps, signe de la Présence divine, connaîtra un nouvel état transfiguré qui lui permettra de se rendre Présent en tous les lieux et à toutes les assemblées, et dans tous les siècles des siècles, de trois manières :

  • l’ ecclesia, ou assemblée des croyants réunis en son Nom;
  • le signe eucharistique du Pain et du Vin;
  • la présence des pauvres auxquels Jésus s’est radicalement identifié.

L’ ecclesia, l’assemblée, l’église est Temple de Dieu : les premières communautés chrétiennes prennent rapidement conscience, après la rupture avec le Temple de Jérusalem et le judaïsme, qu’ils constituent eux-mêmes le nouveau temple, le temple spirituel, en prolongement du corps du Christ. D’où l’enseignement de Paul : l’église est le temple de Dieu, édifiée sur le Christ, fondement et pierre angulaire. Voilà pour l’aspect communautaire. Et, individuellement, chacun des membres de cette église est pareillement temple de Dieu, temple de l’ Esprit, membre du Corps du Christ. Les deux choses sont liées : puisque le corps ressuscité du Christ, en qui habite corporellement la divinité, est le temple de Dieu par excellence, ainsi les chrétiens membres de ce Corps sont avec Lui le temple spirituel.

Père Alain de La Morandais

Dis, Papa, as-tu torturé durant la guerre d’Algérie?

Le Père de La Morandais vous recommande la lecture de cette article et de ce livre. 

 

UnknownSoixante ans après le début de la guerre d’Algérie, le journaliste Jean-Claude Escaffit narreune enquête émouvante sur son père, capitaine de l’armée française assassiné par le FLN en 1959.

SUR LES TRACES DU PÈRE 

Questions à l’officier tué en Algérie 
de Jean-Claude Escaffit Salvator, 156 p., 18 €

L’absence du père peut provoquer des comportements déviants chez l’enfant ou l’adolescent. Elle est en tout cas, assurément, presque toujours source de questions insistantes sur qui fut ce géniteur trop tôt disparu ou évaporé. Toute une vie peut passer à s’interroger ainsi. Pour Jean-Claude Escaffit, les réponses ont fini par s’imposer, un demi-siècle après, à l’issue d’une recherche menée avec détermination et fièvre.

Le temps de la retraite venu, l’auteur s’est mis en mouvement pour en savoir enfin un peu plus sur son père, le capitaine Jean-Marie Escaffit, ancien résistant, mort pour la France à 38 ans, le 3 octobre 1959, en Kabylie, lors de la guerre d’Algérie. L’officier commandait une des sections administratives spécialisées (SAS) créées pour gagner la confiance des populations musulmanes. Il fut victime d’un attentat à la bombe organisé par des moudjahidines sur une route.

La quête du père a été lancée avec une certaine appréhension de la part de cet ancien journaliste (à La Croix puis à La Vie) aux convictions de chrétien humaniste et anti-raciste, épris de paix et enclin à douter par principe du pouvoir répressif, civil comme militaire.

Ce fils, Jean-Claude, interpelle inlassablement «papa» Jean-Marie sur le mode intimiste. Touchante est cette façon de tenter, sans effusion excessive, de renouer un dialogue affectueux et exigeant à la fois, après tant d’années où se sont mêlées l’indifférence, la retenue et aussi – il faut bien le dire – la honte. En France, le débat sur l’ampleur du recours à la torture par l’armée française en Algérie a rebondi une nouvelle fois au début des années 2000 avec les révélations du général Paul Aussaresses et du général Jacques Massu. Il en est résulté une image caricaturale faisant passer tout militaire ayant participé au conflit – décédé ou survivant – comme un ex-tortionnaire peu ou prou. Dans ces conditions, les «fils ou filles de» sont poussés à s’interroger d’une manière obsessionnelle sur la culpabilité présupposée de leur père.

Pour trouver la réponse, les archives familiales ou publiques peuvent aider. Pour les Escaffit (Jean-Claude a associé dans l’entreprise mémorielle son frère cadet Serge), les premières sont très réduites, leur mère ayant par une extrême pudeur détruit avant de mourir de sa belle mort les lettres de son défunt de capitaine. Ne subsistent comme souvenirs que 120 photos prises sur place, dont certaines représentent l’officier parmi ses hommes et les autres des paysages, des soldats bivouaquant ou crapahutant, des villageois. Des clichés précieux certes, mais pas assez parlants pour ce qui est recherché. Et les documents administratifs ou militaires restent eux-mêmes insuffisants.

Alors, pour connaître la vérité sur Jean-Marie, Jean-Claude se lance dans une véritable investigation journalistique. Il entre en contact avec d’anciens frères d’armes saint-cyriens ou appelés grâce à des associations de vétérans. Surtout, il se rend à plusieurs reprises en Algérie sur les traces de son père. Une véritable aventure, le lieu où l’officier était affecté faisant désormais partie d’une zone investie par la rébellion islamiste.

Le fils ne saurait y accéder sans aide. Sans difficulté, il rencontre des Algériens qui lui offrent leurs services, jouent les intermédiaires en prenant parfois des risques pour leur propre vie, l’accueillent chez eux. Il est étonné par leur générosité, lui qui vient mettre ses pas dans ceux de celui qui avait pour mission de défendre l’Algérie française. Il appelle cela, à juste raison, «l’esprit de réconciliation». Un esprit qui va lui permettre, dans des circonstances rocambolesques, de résoudre l’énigme qu’était pour lui depuis si longtemps le capitaine Escaffit.

L’auteur est revenu de l’aventure empreint de sérénité et, de son propre aveu, davantage instruit sur la guerre d’Algérie et les hommes qui l’ont faite des deux côtés. En plus de l’émotion qu’il provoque, son récit nous permet à nous aussi de mieux saisir la complexité d’un conflit qui a commencé le 1er  novembre 1954, voilà soixante ans.

Antoine Fouchet 

À lire dans La Croix daté des 1er  et 2 novembre, notre dossier consacré aux 60 ans des débuts de la guerre d’Algérie.