Interprétation de la parabole des talents par Luc Ferry

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 » Premier pas vers la démocratie moderne, vers les droits de l’Homme et vers l’idée d’égalité, la morale chrétienne fait littéralement voler en éclats les principes fondamentaux des grandes éthiques aristocratiques grecques. Nous sommes là face à une révolution d’une ampleur abyssale, à vrai dire la seule révolution morale importante depuis deux mille ans : croyants ou non, nous vivons encore sur les valeurs élaborées par le christianisme. Nos sociétés républicaines, bien que laïques, reposent sur des principes éthiques de toute évidence héritées du christianisme.

Ce n’est d’ailleurs évidemment pas un hasard si la démocratie moderne fut instaurée dans un monde culturellement chrétien et nulle part ailleurs. Ne restons pas crispés sur les oppositions entre athées et croyants. Malgré les grands épisodes conflictuels qui ont marqué l’esprit révolutionnaire et l’anticléricalisme républicain (l’affaire des prêtres réfractaires, les « massacres de septembre » en 1792, le concordat, la séparation de l’Eglise et de l’Etat etc …), il y a, en vérité, plus de continuité qu’on ne l’imagine. Le républicanisme est un héritage chrétien, un christianisme sécularisé, et, pour sen rendre compte, il suffit de se souvenir de la parabole des talents telle qu’elle est présentée dans l’Evangile selon saint Matthieu.

Cette parabole raconte l’histoire d’un seigneur que sur le point de quitter son palais pour un voyage, convoque trois serviteurs. Au premier, il donne cinq talents, au deuxième deux talents et au troisième un talent. Quand le maître revient, il demande des comptes. Le premier serviteur a fait fructifier ses cinq talents et en rend dix. Le maître le félicite chaleureusement … le deuxième serviteur en rend quatre et il est félicité dans les mêmes termes : il a doublé la mise, lui aussi a fait fructifié l’argent; le troisième serviteur, en revanche, a eu peur : il a enterré le talent jusqu’au retour de son maître, auquel il le rend intact. Alors le seigneur l’insulte et le chasse de son palais.

Cette parabole annonce déjà sur le plan intellectuel et moral l’effondrement du monde aristocratique. Que signifie-t-elle, en effet ? D’abord et avant tout ceci : à l’encontre de ce que prétend la vision morale aristocratique, la dignité d’un être ne dépend pas des talents qu’il a reçus à la naissance, mais de ce qu’il en fait, non pas de la nature et des dons naturels, mais de la liberté et de la volonté, quelles que soient les dotations de départ. Bien entendu, il existe entre nous des inégalités naturelles. Il serait tout à fait vain de le nier au nom d’un égalitarisme mal compris. Vain pour deux raisons : d’abord parce que ce serait contester l’évidence, ensuite parce que, d’un point de vue moral, , ce n’est de toute façon pas le sujet. Nous n’y pouvons rien : c’est un fait : certains sont de facto plus forts, plus beaux et même plus intelligents que d’autres … C’est un fait, comme c’en est un que le premier serviteur a cinq talents tandis que le deuxième n’en a que deux. Et alors ? En quoi cela importe-t-il sur le plan éthique ? Réponse chrétienne : en rien ! Car ce qui compte c’est ce que chacun va faire de ses dons, des talents que le sort lui a impartis. C’est le travail qui valorise l’homme, pas la nature qui le rendrait digne à priori.

Cette parabole introduit l’idée moderne d’égalité entendue au sens de l’égale dignité des êtres indépendamment des talents naturels. Désormais, ce qui fait la dignité et la valeur morale d’un être, ce n’est pas ce qu’il a reçu au départ (les dons naturels, les fameux « talents »), mais ce qu’il en fait : ce n’est pas la nature qui compte plus, mais la liberté. De ce point de vue, un petit trisomique 21 vaut autant sur le plan moral qu’un génie comme Aristote ou Platon. Où l’on voit comment la morale chrétienne, en rompant avec l’aristocratisme des Anciens, allait aussi paradoxalement permettre une autre naissance : celles des grands morales laïques et républicaines, autrement dit : un héritage chrétien sécularisé. »

in « Sagesses d’hier et d’aujourd’hui », Luc Ferry, Flammarion, pp.166, 168.

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