Le Temple de Jérusalem

Jean Auguste Dominique IngresQuand on sait à quel point du zénith et de gloire avait atteint le Temple pour un Juifs depuis l’époque royale de Salomon jusqu’à Jésus, on ne trouve pas d’image qui soutienne la comparaison dans notre civilisation. Et pourtant les Hébreux de l’époque des patriarches ne connaissaient pas de temple, bien qu’ils eussent quelques lieux sacrés, où « ils invoquaient le nom de Yahwe. » Avec le Mont Sinaï, la localisation de la « manifestation de Dieu » prend forme et figure géographique jusqu’à ce que, pour accompagner l’errance de ce peuple, le sanctuaire devienne portatif avec l’Arche d’ Alliance. La « tente du témoignage », comme elle était nommée, abrite l’arche et devient le signe de la Présence de Dieu, présence à la fois sensible et cachée.

David, après avoir libéré l’arche des mains des Philistins, installe sa capitale politique à Jérusalem, en en faisant le centre religieux du peuple de Yahwe, construisant son propre palais et rêvant d’édifier le Temple, ce qui le conduit à se heurter à des oppositions. En effet, pour le peuple de l’ Alliance, le sanctuaire idéal demeure le tabernacle du passé qui rappelle explicitement le séjour au désert. En outre, le culte authentique du Dieu unique s’accommode mal d’une copie servile des cultes païens dont les temples présentent une sorte de main mise sur la divinité.

Salomon réalisera le rêve de David sans qu’aucune opposition prophétique ne se manifeste. Fastueux et royal, le Temple de Jérusalem sera comme une réplique du Palais céleste, sachant bien que même si Yahwe signifie visiblement qu’Il agrée ce Temple comme demeure où Il fait habiter son Nom, Il ne saurait être lié Lui-même à ce signe sensible de sa présence : les cieux et le cosmos entiers ne pouvant Le contenir, à plus forte raison une demeure terrestre !

A l’époque royale, tout en jouant un rôle essentiel dans le culte d’Israël, le signe du Temple n’est cependant pas dénué d’ ambiguïté. Pour des hommes au sens religieux superficiel, les cérémonies qui s’y déroulent tendent à devenir des gestes vides. L’attachement qu’ils ont envers lui risque de tourner à la confiance superstitieuse. Comme toujours, dès qu’une religion s’installe, la perversion la guette : on devient plus vite attaché aux rites, à la forme qu’à l’esprit. Et c’est pourquoi les prophètes deviendront vite très nuancés à l’égard du Temple. Isaïe, Jérémie et Ezekiel dénonceront le caractère superficiel du culte qui s’y déroule, voire même des pratiques idolâtriques qui s’y introduisent. L’abandon par Yahwe de cette demeure est envisagée et annoncée : le Temple sera détruit ! Les menaces de Jérémie puis la destruction de l’édifice et surtout l’expérience de l’exil vont contribuer, par la suite, à mettre en évidence la nécessité d’un culte plus spirituel, correspondant aux exigences de la religion du coeur. En terre d’exil, on réalise mieux que Dieu est présent partout où Il règne, comme si le culte spirituel repris par Dieu – celui des pauvres et des coeurs contrits – s’accommodait mieux d’une présence spirituelle de Dieu, détachée des signes sensibles.

Jésus, comme les prophètes, professe pour le Temple ancien le plus profond respect. Il y est présent par Marie. Il s’y rend pour les solennités et semble en approuver les pratiques cultuelles, tout en condamnant le formalisme qui risque de les vicier : « Vas d’abord te réconcilier avec ton frère ! » Le Temple est pour lui la Maison de Dieu, une maison de prière, la maison de son Père et il s’indigne qu’on en fasse un lieu de trafic : d’où le geste prophétique décrit par saint Jean. Et pourtant il annonce, lui aussi, la ruine du splendide édifice dont il ne restera pas pierre sur pierre. Cela lui sera vivement reproché durant son procès à tel point que l’on peut penser que cet épisode a été le déclic religieux et politique de son arrestation.

Au moment du râle ultime, sur le gibet, le déchirement du voile du Saint des Saints montre que l’ancien sanctuaire perd son caractère sacré : le Temple a fini de remplir ses fonctions de signe de la présence divine. En effet, cette fonction est désormais remplie par un autre signe qui est le Corps même du Fils de l’Homme. L’évangile de Jean place dans le contexte de la purification du Temple la phrase mystérieuse sur le sanctuaire détruit et rebâti en trois jours mais il ajoute : « Il parlait du sanctuaire de son corps. » Et ses disciples, après la Résurrection, le comprirent.

Voici donc le temple nouveau et définitif, qui n’est pas fait de main d’homme mais qui épouse radicalement et complètement la condition humaine, celui où le Verbe de Dieu établit sa demeure parmi les hommes. Cependant, pour que le temple de pierre soit déchu, il faut que Jésus Lui-même meurt et ressuscite : le Temple de son corps sera détruit et rebâti.

Après sa Résurrection, ce corps, signe de la Présence divine, connaîtra un nouvel état transfiguré qui lui permettra de se rendre Présent en tous les lieux et à toutes les assemblées, et dans tous les siècles des siècles, de trois manières :

  • l’ ecclesia, ou assemblée des croyants réunis en son Nom;
  • le signe eucharistique du Pain et du Vin;
  • la présence des pauvres auxquels Jésus s’est radicalement identifié.

L’ ecclesia, l’assemblée, l’église est Temple de Dieu : les premières communautés chrétiennes prennent rapidement conscience, après la rupture avec le Temple de Jérusalem et le judaïsme, qu’ils constituent eux-mêmes le nouveau temple, le temple spirituel, en prolongement du corps du Christ. D’où l’enseignement de Paul : l’église est le temple de Dieu, édifiée sur le Christ, fondement et pierre angulaire. Voilà pour l’aspect communautaire. Et, individuellement, chacun des membres de cette église est pareillement temple de Dieu, temple de l’ Esprit, membre du Corps du Christ. Les deux choses sont liées : puisque le corps ressuscité du Christ, en qui habite corporellement la divinité, est le temple de Dieu par excellence, ainsi les chrétiens membres de ce Corps sont avec Lui le temple spirituel.

Père Alain de La Morandais

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