La beauté et le sacré

48211edbb8En Occident, bien avant le christianisme, on a dit de l’art, considéré en soi, qu’il était, par essence, immoral ou, à l’inverse, qu’il était la forme la plus haute de la moralité, ou encore, qu’il ignorait la morale, jouissant d’une superbe autonomie.

Pour le croyant, le regard doit se tourner vers le divin, tant lui seul vaut d’être contemplé. Le représenter, en conséquence, est vain, voire inconcevable. Platon se persuadait du caractère maléfique de l’art, repris en cela par certains chrétiens comme Saint Bernard, Bossuet ou Tolstoï. A l’inverse, dans une ligne, elle, aristotélicienne, le travail de l’artiste est tenu pour s’insérer dans un cadre cosmique et participer à une certaine dignité divine, voire au reflet du divin.

Pour les premiers chrétiens qui étudiaient l’Ancien Testament, deux thèmes contradictoires apparaissaient. L’interdiction absolue des images ; l’affirmation qu’il existe des images de Dieu. La religion chrétienne hérite des affirmations bibliques touchant à l’invisibilité  de la nature divine, mais aussi que l’homme a été créé à l’image de Dieu. Cette dernière deviendra centrale, parce que le Christ, qui est Dieu, est un homme visible, et déclare : « Celui qui m’a vu a vu le Père. »  Avec la conversion de Constantin, l’image chrétienne va se multiplier, l’empereur ayant consenti à renverser toutes les images païennes, sauf une, l’image impériale.

Chez Saint Paul, le Christ seul est l’image de Dieu, infiniment supérieur aux anges et à tous les intermédiaires entre l’homme et Dieu. Le Fils n’est pas la copie diminuée du Père. Il est « l’image du Dieu invisible », titre lié à sa qualité de premier-né.

« De même que nous avons porté l’image du terrestre, portons aussi l’image du céleste. » (I Cor. XV, 49) Il s’agit des deux Adam. Le premier, l’Adam terrestre, est le modèle de notre condition corporelle en ce monde. Le second – le céleste, c’est à dire le Christ – est celui de notre condition future de ressuscités. Il ne s’agit pas de sortir du monde sensible en direction de l’intelligible, ni de l’abandon du corps et de l’univers matériel, mais de la rédemption de la création.

Cela ouvre pour l’art une nouvelle perspective. Il existe un rapport de ressemblance entre l’image terrestre et l’image céleste, un rapport temporel entre « maintenant » et « demain », grâce à la foi et surtout l’espérance. L’artiste peut s’imaginer que son oeuvre offre les arrhes de la résurrection future, où tout sera réparé et réintégré. Il place son travail artistique comme son propre corps dans l’espérance de la résurrection glorieuse.

L’artiste peut-il entrer dans l’intimité du mystère divin ?

La représentation religieuse de l’image va créer une querelle redoutable, celle des iconoclastes, au VIII ème siècle, en Orient. Les iconoclastes affirmaient que peindre une icône du Christ signifiait vouloir circonscrire – enfermer – l’insaisissable divinité du Christ. L’image de Dieu dans l’homme est comme une plaque photographique impressionnée mais non développée, que l’Incarnation du Verbe va « révéler ». Le Christ-Fils est le visible du Père, comme le Père est l’invisible du Fils. Mais ce qui est ainsi révélé immédiatement, c’est l’image, et non la ressemblance. L’image est de nature humaine, et la nature humaine, corps et âme, ne peut être perdue. La ressemblance, elle, est perdue depuis longtemps. L’écart entre l’image et la ressemblance, toutes deux données dans le Fils, ne peut être comblé que sous l’action de l’Esprit. C’est la présence de l’Esprit, son inhabitation dans l’homme, qui donne ressemblance et la conformité au Christ – Fils. Le corps et l’âme font l’image. L’esprit est le siège de la ressemblance.

Dans un tel climat, l’artiste est invité à la confiance. Confiance dans le monde qui s’offre à la contemplation, et qui est une sorte de révélateur de la beauté de Dieu même. Cet artiste apprendra la patience, en répondant à l’inspiration de l’Esprit et en se laissant modeler par les « mains divines ». Son oeuvre sera louange, signe d’espérance, parce que le comble de l’art – l’image divine – n’est pas inaccessible. Le monde créé est une image, l’homme est une image : avec la grâce, la ressemblance peut être atteinte. L’artiste opère par transfiguration, en faisant deviner l’invisible par le visible sublimé. Jacques Maritain définira l’art comme  » la mise en liberté d’un don spirituel de perception et de disponibilité, ou de sensibilité à tous les sens invisibles. »

Le Beau, au niveau des réalités métaphysiques, coïncide avec le Bien, le Bon, le Vrai et l’Un. L’art impose une sincérité exigeante, exige une ascèse austère. Le Beau ne se fabrique pas au gré d’une fantaisie. Il se découvre derrière l’épaisse matérialité des choses, tel que Dieu l’a créée, et non l’homme. Qui veut faire oeuvre d’art authentique doit accepter de se soumettre à la réalité esthétique du monde. Cette soumission au Beau est comparable à celle que le savant observe devant le Vrai. Enfin, dans tous les ordres de l’expression, la création est une lutte. Ascèse du moment même qui fait naître l’oeuvre, parce qu’elle veut une tension de l’être, exalté au point que l’artiste sort de ses périodes créatrices plus épuisé que d’un long jeûne. Ascèse méthodique des mois et des années, exercices toujours repris et apparemment gratuits, sévères retranchements quotidiens offerts en sacrifice au travail, nuits perdues, cerveau en ébullition, et cette Croix, si lourde, entre ce qu’on veut faire et ce qu’on réussit.

D’autres aspects sont à prendre en compte. La sincérité de l’artiste n’entraîne pas nécessairement celle de l’homme qu’il est par ailleurs. Un grand maître, scrupuleux dans sa technique, se montrera insincère dans sa vie, qui ne devient pas pour autant celle d’un « saint ». L’ascétisme de l’artiste s’accorde des revanches qui font peu cas de de la moralité, et le « repos du guerrier », à l’occasion, ne lui est pas un vain mot. La seule grâce de l’art ne rend pas « parfait ». L’art peut donner tout le Beau, mais il n’est pas la pleine possession du Bien.

L’art est puissance de transfiguration. Par nature, il tend à provoquer une émotion spécifique prévalente , à proportion du degré de culture esthétique de chacun. Tous les arts ont connu dans l’ère chrétienne, grâce à la Théologie de l’Incarnation, un développement considérable, malgré deux crises iconoclastes – la dernière fut celle de Calvin -, jusqu’à la crise de l’Art moderne, qui réduit l’expression à l’abstraction. Les interprétations juive et musulmane, qui s’accordent sur l’abrogation de l’image, diffèrent sur la raison de cette abrogation. Pour l’Islam, c’est la distance infranchissable entre l’homme et Dieu. Aux yeux du judaïsme, c’est l’intimité familiale avec Dieu qui rend impossible la réalisation d’une image digne de son objet.

Pour le croyant, Dieu nous a créés à son image. « La sagesse est le reflet de la lumière éternelle, le miroir sans tache de l’activité de Dieu, l’image de sa bonté » (Sagesse VII, 22-8). Le miroir, pour peu qu’il ne soit pas affecté par un voile d’ignorance, captera l’intelligence créatrice pour la réfléchir à son tour. Dans ce dialogue avec la Beauté, l’âme va s’offrir un miroir de plus en plus pur, devenir davantage qu’un reflet. Dans la mesure où elle se tourne vers l’essence divine et l’accueille, l’âme passe par une transformation, une transfiguration. Elle connaît alors l’aboutissement de l’expérience spirituelle la plus haute, celle dont le mystique Angelus Silesius disait qu’elle est « le coeur humain, miroir reflétant de Dieu. »

Le chrétien s’avance dans l’admiration de la Beauté comme s’il voyait l’invisible, passant du signe sensible, visible, en l’interprétant comme un signe de l’invisible. Dans sa foi, l’invisible suprême est le Père Créateur et l’Esprit dont il a fait la découverte par le Fils, le Dieu incarné par amour. Le premier signe vient du Créateur qui donne le reflet de sa Beauté incréée, par sa création. Le croyant y reconnaît l’Artiste suprême, lorsque le péché de l’homme n’a pas encore pollué la création.

Comment passer de l’invisible au visible ? En croyant à l’Incarnation de Dieu – un Amour divin se faisant corps d’humanité ! – , le chrétien prend conscience que tout homme est le lieu d’une histoire sacrée, qu’il est à l’image de Dieu. L’amour maternel, invisible comme concept, se donne à voir dans le sourire d’une mère berçant son enfant. Le visage de cette mère serait-il ingrat, son sourire le transfigure. Découvrir la beauté de la mère maternante, c’est interpréter cette oeuvre d’art qu’est son sourire, qui devient le reflet d’une réalité auparavant cachée, invisible. La beauté de la création me fait passer, spectateur, spontanément du signe créé au Créateur invisible, récusant par là tout hasard. De même, l’objet d’art inventé par l’homme, si sa beauté me touche, me fait passer de ce visible réalisé par un génie humain à la source de l’inspiration qui, dans ma tradition spirituelle, s’appelle l’Esprit.

Dans l’ordre de ma foi, les sources d’inspiration de l’artiste sont dans les forces de l’Esprit.

Père Alain de La Morandais

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s