En mémoire d’un départ : Christophe de Margerie

France - Portraiture - Christophe de Margerie

Face à la souffrance, on peut se raidir dans le stoïcisme et chercher l’insensibilisation ; on peut se révolter, on peut se résigner dans le repli sur soi et l’incapacité du don de soi même. On peut aussi – et cela est tellement différent ! -, dans la foi, on peut voir dans nos souffrances des promesses, des signes de Dieu. C’est croire alors que souffrance et amour peuvent coïncider dans la Joie. Mieux : qu’elles sont inséparables.

« Tout sarment qui porte du fruit, le Père l’émonde pour qu’il en porte davantage. » (Jn.XV,2) Dans la même parabole, Jean nous apprend que tout sarment stérile est coupé, éliminé, jeté au feu. Mais quand nous sentons la brisure, le craquement intérieur, douloureux … est-ce pour notre retranchement ou pour notre émondage ? Qui peut distinguer dans l’instant ? Au moment même, ça fait le même mal. Mais si notre cœur « demeure en Lui », si dans l’épreuve de la souffrance, nous parvenons à demeurer dans la fidélité de l’Amitié divine, Il nous a promis qu’Il demeurerait en nous et que nous « porterions beaucoup de fruits. »

« Voilà mon bien-aimé qui me parle : – Lève-toi et viens ! Les pluies ont cessé, les fleurs paraissent sur notre terre, la voix de la tourterelle se fait entendre dans nos campagnes. Le temps de tailler la vigne est venu. » (Cantique des cantiques)

Toute la vie du Christ, le Bien Aimé, fut émondage et douloureuse croissance : Il n’est pas venu supprimer d’un sel coup la souffrance, ni l’expliquer, ni la justifier. Il est venu l’assumer, la porter et la transformer ; Il nous a révélé que la souffrance et la joie n’étaient pas du tout contradictoires. Bien au contraire ! Grâce à l’amour ! Par le lien de l’amour. L’amour de Dieu. L’amour humain. Le même ! Joie et souffrance ne s’excluent pas, ne s’opposent pas. Elles sont toutes deux et s’appellent en quelque sorte l’une l’autre : elles sont des composantes indissociables de l’amour . La tristesse – à ne pas confondre avec la souffrance ! – peut naître d’un repliement sur soi : on remâche, on rumine, on refuse à nouveau d’espérer dans l’autre, on veut se suffire, on préfère se débrouiller tout seul. Il naît de cette sorte de complaisance malsaine en soi-même comme une souffrance : on souffre de soi-même. On s’y complaît à moitié et on se dégoûte en même temps. C’est au fond le refus de souffrir de l’autre, à cause de l’autre, pour l’autre. Le refus de se déchirer encore soi-même par le don de soi.

Aimer c’est tout le contraire et c’est la seule référence qui compte, celle de Dieu qui est Amour : aimer, c’est être soulevé vers un autre. Or, le seul fait d’exister sur la terre est lié à une telle pesanteur, à un tel instinct de repli sur soi, que ce soulèvement même est une déchirure. Tout amour vrai fait alors de nous des êtres soulevés mais écartelés, meurtris. La souffrance ne mène pas toujours à l’amour – tant s’en faut ! – mais l’amour mène toujours, et assurément à la souffrance. Au tourment.

Accepter d’aimer, c’est accepter de souffrir, de devenir tourmentés. Dieu veut nous initier à une seule chose : à la joie d’aimer. Et nous savons bien qu’il n’y a pas moyen d’aimer sans commencer à souffrir, sans devoir se surmonter, pardonner, être fidèle, être déçu, être fidèle encore et quand même croire, au-delà des apparences, malgré les apparences, faire crédit encore et « contre toute espérance », recommencer toujours, douloureusement à attendre de l’autre. Il n’y a pas d’affection profonde qui ne soit déchirure.

L’amour est une exigence continuelle, qui demande toujours et toujours davantage d’unité : cette unité se fait, se construit peu à peu, lentement, progressivement, pesamment, et celles et ceux qui s’aiment en prennent conscience : c’est la Joie ! Mais plus ils s‘aiment et plus ils se connaissent, plus ils deviennent exigeants et mieux ils prennent conscience de ce qui les sépare encore : d’où une souffrance certaine, profonde, celle de ne pas avoir pu atteindre à l’unité désirée. Aimer, c’est s’arracher à soi-même pour faire confiance à la Source de tout amour et à l’autre, la personne aimée. A cause de l’insoutenable pesanteur. Ceux qui s’aiment savent bien qu’il y a, dans l’instant même où l’on s’abandonne à l’autre, où l’on se livre, quelque chose qui donne à la fois l’impression de mourir et de naître. Qui fait souffrir et donne la Joie tout à la fois.

Mystère de cet écartèlement !

Mystère de la communication des personnes et des amours humaines ! Mystère de leur séparation.

Mystère de Dieu même !

Père Alain de La Morandais

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s