« Rendez à César … » Mt.XXII,15-21

 

Faut-il ne voir dans cette réplique fameuse qu’une « petite phrase », une répartie habile qui laisse cloué l’agresseur, lequel ne peut que s’enfuir sous le regard souriant et grave de celui aurai mis les rieurs de son côté ?

Le sourire effacé, passée l’admiration pour la riposte, il reste en nous comme une gêne, celle de pressentir qu’il y a là beaucoup plus qu’une boutade, quelque chose de profond qui nous fait reculer, à la fois séduits et inquiets du ramassé et du lapidaire de la formule.

« Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » Au-delà de la signification immédiate, suggérée par le contexte historique et politique de l’époque – puisqu’ils acceptent pratiquement l’autorité et les avantages matériels du pouvoir romain, dont cette monnaie est le signe, les pharisiens peuvent et même doivent lui rendre l’hommage de leur obéissance et d’un pourcentage de leurs biens, sans compter ce qu’ils doivent à l’autorité supérieure de Dieu ! – , au-delà donc de ce sens premier, la parole du Christ place le chrétien, dans le monde, comme le sujet de César et le sujet de Dieu.

Le chrétien, sujet de la Cité de Dieu, et sujet de la Cité terrestre. Ce qu’il y a de plus impressionnant dans cette parole du Christ, c’est qu’elle nous invite clairement à tenir les deux bouts de la chaîne, alors que nous sommes sans cesse tentés de lâcher l’un pour mieux tenir l’autre. Certes, il n’ a pas toujours été aisé de définir la position de l’Eglise à l’égard de la construction de la Cité terrestre, et l’Histoire nous montre à l’envi les oscillations et mêmes les déviations que nous savons : soit l’évangélisation était abandonnée pour réduire l’action des chrétiens à la seule construction de la Cité de César, soit, en sens inverse, dans la mesure où les chrétiens s’occupaient de l’évangélisation, mais en méconnaissant le devoir de s’engager dans la construction de la Cité terrestre.

Se dégageant à peine, sous les coups de butoir du marxisme, d’une conception pessimiste de la nature humaine et de l’ordre temporel, les chrétiens d’aujourd’hui sont invités clairement, depuis le dernier Concile, à situer la Cité terrestre dans son ordre propre, à lui donner toute sa valeur spécifique. Sous prétexte que la Cité de César n’est pas la fin dernière et que c’est une réelle fierté de dire que la destinée humaine a une autre fin que la seule construction d’une Cité périssable, nous ne devons pas méconnaître cet ordre intermédiaire de la Cité temporelle, de la Cité politique. Et si nous pensons que le rôle de la politique est de construire une Cité dans laquelle il soit possible à l’homme de se réaliser le plus complètement possible, dans l’épanouissement de sa vie économique, fraternelle et spirituelle, nous devrions mieux comprendre que la « trahison » des chrétiens est parfois de ne pas se mettre suffisamment sur le même plan l’exigence de la communauté avec les autres et l’exigence de la communion avec Dieu, et de ne pas dire assez fermement que les deux exigences sont inséparables.

Comme le disait Giorgio La Pira, « La vraie cité est celle où les hommes ont leur maison et où Dieu a sa maison . Si un monde où les hommes n’ont pas leur maison est un monde inhumain, un monde où Dieu n’a pas sa maison est un monde également inhumain. » Il est de notre tâche de montrer pourquoi le devoir de construire la Cité terrestre procède directement des exigences de la conscience chrétienne. Dans l’Ancien Testament, Isaïe, Jérémie, Amos et d’autres ont passé leur temps à dénoncer les injustices. Au péril de leurs vies. « Malheur à ceux qui ajoutent champs à champs et maisons à maisons, jusqu’à ce qu’ils habitent seuls au milieu du désert ! », s’écriait Isaïe, vitupérant contre l’accumulation des richesses entre les mains de quelques uns, et la spoliation des autres. Si le prophète dénonce les injustices, c’est essentiellement parce qu’il parle au nom de Dieu, parce qu’il dénonce les violations de l’Alliance. Son rôle est de rappeler quelle est la loi de Dieu dans la Cité terrestre, et d’engager une action contre ces violations.

« Dieu ou César, qui est le Seigneur des Hommes , c’est le moment décisif où nous est révélée la vérité cachée de l’Histoire. Le représentant de César ne peut identifier le Messie de Dieu que comme un pouvoir rival. Pilate ne peut pas désigner Jésus autrement que comme le « roi des Juifs ». Pilate ne peut échapper au dilemme : ou bien faire de Jésus son complice, ou bien de l’écraser. » (cal Lustiger, Ste Clotilde, oct.81)

*************************

 » – De qui est cette image ? De qui parle cette légende ? »

Les interlocuteurs de Jésus le Nazaréen avaient entre les mains le profil ciselé de Tibère Auguste, Empereur, et pouvaient déchiffrer son nom, le nom si bien encensé qu’il était proclamé « divin ».

Une image à voir; un texte à lire.

La leçon d’ Histoire que donne Jésus tient-elle en cela ? Non.

A l’image et au texte il joint une parole à entendre :  » – Rendez à César ce qui est à César … »

Il nous donne encore aujourd’hui une leçon d’ Histoire contemporaine, en ajoutant à l’équation classique « Passé-sur-Présent », la dimension à venir, prophétique.

« L’Histoire est à la fois saisie de l’objet et aventure spirituelle du sujet connaissant ; elle est ce rapport établi entre deux plans de la réalité humaine : celle du Passé, bien entendu, mais celle aussi du présent de l’historien, agissant et pensant dans sa perspective existentielle avec son orientation, ses antennes, ses aptitudes et ses limites » (Henri Irénée Marrou in « De la connaissance historique ») L’équation passé-sur-présent, Jésus en fait la démonstration par l’image, par le texte à déchiffrer et par une parole. Plus que jamais, l’historien adonné aux périodes contemporaines travaille à partir de l’image d’abord – dans ce siècle consacré par les puissances médiatiques ! -, puis du texte écrit et enfin sur l’enregistrement de la parole orale, témoignant du sujet sur lui-même. En ce sens-là, il est à l’instar du Christ qui, dans cette scène tracée avec tant de vivacité, nous en dit plus sur Lui-même que sur César, et surtout annonce un temps futur où Dieu et César ne seront pas plus rivaux que l’amour profane et l’amour sacré.

« Lorsque l’histoire est vraie, sa vérité est double, étant faite à la fois de vérité sur le passé et de témoignage sur l’historien. »

On a bien fini par le comprendre quand on s’est résolu à admettre que les Evangiles ne sont pas un témoignage direct sur la vie du Christ mais un « document » primaire, d’une valeur incomparable, sur la communauté chrétienne primitive, de telle sorte que nous n’atteignons Jésus qu’à travers l’image que ses amis se sont faite de Lui. Par ce passage de Matthieu donc, non seulement nous en savons plus par ce qui est mis dans la bouche de jésus sur Jésus Lui-même que sur César, mais plus encore sur les préoccupations de la communauté primitive chrétienne dans ses rapports avec le pouvoir politique. Cette inévitable subjectivité de la première communauté n’enlève rien à l’objectivité de l’histoire qu’elle cherche à nous transmettre consciemment sur la personnalité même du Christ, et inconsciemment sur elle-même.

« Connaissance de l’homme par l’homme, l’Histoire est une saisie du passé par, et dans, une pensée humaine, vivante, engagée; elle est un complexe, un mixte indissoluble de sujet et d’objet. »

Si nous fonctionnions comme d’autres religions, qui ne mettent en cause que des vérités éternelles ou des symboles mythiques, nous pourrions faire l’économie – mais à quel prix ? – de l’Histoire, mais si les chrétiens sont particulièrement sensibles à la démarche historique, c’est parce que le christianisme repose sur des vérités de caractère historique : l’Incarnation, la Passion, la Résurrection etc … Est chrétien celui qui croit en Celui en qui Pierre, et Paul et Jacques ont cru !

Toute notre foi est médiatisée par l’Histoire qui nous a transmis, de témoin en témoin d’Eglise, une image, une légende écrite et une Parole à entendre.

Père Alain de La Morandais

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s