Saint patron : quand le pape réorganise le Vatican

Le Père Alain de La Morandais vous recommande la lecture du dossier ENJEUX-LES ECHOS consacré au Pape François.

Les-mots-du-pape-Francois-Ses-verbes-pour-croire-et-vivre_article_popinPIERRE DE GASQUET / CORRESPONDANT À ROME | LE 02/10 

Stratégie  : assainir les finances, renouveler la gouvernance, moderniser la communication… Le souverain pontife a amorcé la réorganisation du Vatican à la manière d’un chef d’entreprise. Une enquête Enjeux Les Echos, Octobre 2014.

Un vent à retourner les parapluies souffle sur la place Saint-Pierre. Bien calé dans son large fauteuil de cuir brun, le père Federico Lombardi, « spin doctor » du Vatican, se gratte le sommet du crâne. « Qui l’a choisi ? Pas moi… » plaisante-t-il dans son bureau à quelques mètres des colonnades du Bernin. Oui, qui donc a choisi lord Chris Patten, le dernier gouverneur de Hong Kong et ex-président de la BBC, pour piloter la nouvelle commission de réforme des médias du Vatican ? Nommé par Benoît XVI en 2006, Le père Lombardi, jésuite piémontais pince-sans-rire qui a la haute main sur la communication du Saint-Siège depuis huit ans (outre ses fonctions de directeur général de Radio Vatican et du centre de télévision), sait que la communication n’échappera pas au grand bouleversement en cours au sein du plus petit Etat du monde. Une révolution de velours et souvent silencieuse, mais non moins radicale : la « révolution Bergoglio ».

« Le parallèle entre le Vatican et l’Italie est frappant : comme Matteo Renzi, le pape François est confronté à un modèle qui ne fonctionne plus, soupire un fonctionnaire du Saint-Siège. Il faut faire des économies substantielles et le régime des retraites du Vatican devra être largement remis à niveau. » Finances, organisation de la Curie et médias : le « pape du bout du monde » a lancé une série de grands chantiers. « Jusqu’ici, on a réussi à bloquer un processus de dégénérescence. Mais il faudra attendre 2015 pour savoir si la réforme des statuts de la Curie débouche sur une refondation », estime le père Luciano Larivera, spécialiste de politique étrangère de Civiltà Cattolica, la revue des jésuites. Un vent de rénovation souffle néanmoins sur la cité du Vatican depuis l’élection-surprise du pape François, le 13 mars 2013. Un cas d’école digne de la très sérieuse Harvard Business Review…

Renouveler la gouvernance

C’est souvent à leur flair pour le « casting » que l’on reconnaît les bons managers. Pour le magazine Fortune, le pape François s’est déjà révélé un « grand CEO », doté d’une « vision stratégique » et d’une capacité à repérer les bons profils pour les bonnes missions. A la différence de son prédécesseur, le théologien Benoît XVI, en grande partie prisonnier des lobbies italiens. En l’espace d’un an et demi, il a déjà profondément bouleversé l’appareil du Saint-Siège en s’attaquant à trois grands dossiers : la gouvernance de la Curie, les finances et la communication.

La création du « C8 » (le conseil des huit cardinaux), dont le secrétariat a été confié au cardinal hondurien Oscar Rodriguez Maradiaga, est une manière de rebattre les cartes. « La priorité du pape est de mettre fin à un système de connivences où tout le monde se tenait par la barbichette », assure Olivier Roy, spécialiste des religions à l’European University Institute (EUI) de Florence. La « méthode Bergoglio » s’incarne en effet dans un système de contrepoids et de contrôles réciproques (checks and balances). « C’est une méthode dialectique, typiquement jésuite : c’est comme cela qu’il a fonctionné pendant la période de la théologie de la libération en Argentine », explique un diplomate. « La réforme de la gouvernance du pape va très loin. Il ne biaise pas : il a décidé de s’attaquer de front à la réforme de la Curie sur laquelle avait buté Benoît XVI, estime Olivier Roy. Petit à petit, il a viré une grande partie de la hiérarchie italienne qui tenait l’appareil : on n’est plus dans le sérail. Le recours aux consultants externes est un moyen de battre en brèche les bastions d’opacité. » L’intervention des KPMG, EY, Promontory et McKinsey, parfois raillée par la presse italienne, est vécue comme un signal d’ouverture, même si certains y voient le risque de conflits d’intérêts.

Un an après le limogeage du controversé cardinal Tarcisio Bertone, l’ex-numéro 2 du Vatican, très proche de l’ancien bras droit de Silvio Berlusconi, Gianni Letta, et son remplacement par le diplomate Pietro Parolin, l’arrivée du nouveau « ministre de l’Economie » George Pell a de même bouleversé le jeu. « Il n’y a plus de Premier ministre : la secrétairerie d’Etat et le secrétariat pour l’Economie sont sur un pied d’égalité », explique un fonctionnaire du Vatican. Une des principales innovations est en effet la création du nouveau secrétariat pour l’Economie confié au cardinal australien, surnommé « Pell Pot » par la presse anglo-saxonne. « Halte aux scandales ! » a lancé ce fils de champion de boxe, lui-même ancien joueur de rugby, promu « superministre de l’Economie », en février 2014, pour la première fois dans l’histoire du Saint-Siège. Sa mission prioritaire est de restaurer la réputation des institutions financières – Institut pour les œuvres de religion (IOR), Administration du patrimoine du siège apostolique (APSA)… –, durement écornées par les scandales (Sindona, Calvi, Scarano…) et les dysfonctionnements.

Le choix de George Pell, un théologien plutôt conservateur proche de Benoît XVI, tranche avec le profil plus social du cardinal allemand Reinhard Marx, fils de syndicaliste nommé coordinateur du Conseil pour l’Economie en mars 2014. « La méthode du pape est de placer des contrepoids un peu partout, explique un diplomate. Au bout du compte, c’est lui qui tranche, mais il a tout le spectre pour se faire une opinion. »

Normaliser les finances

Dès son élection, le « pape des pauvres » a plongé dans l’univers opaque des finances du Vatican. Le magazine Fortune estime à 2,27 milliards de dollars le portefeuille d’actifs du Saint-Siège (y compris 920 millions de valeurs mobilières et 50 millions de dollars de réserves d’or auprès de la Réserve fédérale), sans compter la valeur estimée à « plusieurs milliards » des collections des musées du Vatican. De son côté, sur la base de notes confidentielles de l’APSA, le magazine L’Espresso parle plutôt de 1 milliard d’euros d’actifs immobiliers et de 8 à 9 milliards d’actifs propres ou gérés pour le compte de tiers. Mais de l’avis général des experts, ces chiffres sont largement sous-évalués. Limite de la transparence : nul ne connaît vraiment l’étendue réelle du patrimoine immobilier lié au Saint-Siège, qui représenterait 20 à 22% du total des actifs immobiliers en Italie.

La récente arrivée du Français Jean-Baptiste de Franssu, 51 ans, à la présidence de l’IOR – la banque du Vatican, installée dans le donjon de Nicolas V – se veut un signal fort. Son conseil a été entièrement renouvelé. Exit le très influent chevalier suprême des Chevaliers de Colomb, Carl A. Anderson, à la tête de la plus puissante des organisations caritatives américaines qui gère un portefeuille d’assurances de quelque 85 milliards de dollars. De l’avis des experts, sa présence servait surtout à « certifier » auprès du monde catholique américain la bonne utilisation des dons en provenance des Etats-Unis. « Avec Jean-Baptiste de Franssu, le pape souhaite transformer l’IOR en véritable banque commerciale, en s’entourant du maximum de compétences et en rompant avec une gestion bureaucratique et archaïque », décrypte un diplomate. Un des objectifs de la réforme sera de faire de la gestion d’actifs un nouvel axe de développement, grâce à un véhicule ad hoc baptisé Vatican Asset Management (VAM). A charge pour le nouveau président de l’IOR de piloter ce nouvel instrument qui a vocation à devenir un modèle d’excellence de « fonds éthique » ouvert à d’autres investisseurs. Remplaçant l’allemand Ernst von Freyberg, membre de l’ordre de Malte, « de Franssu devra jouer le rôle de nouveau paratonnerre, estime un connaisseur du Saint-Siège. Mais il ne faut pas s’y tromper : le vrai deus ex machina sera George Pell ».

Carte des religions

Après le brutal limogeage, il y a deux ans et demi, du banquier Ettore Gotti Tedeschi, l’ex-patron de Santander Italia membre de l’Opus Dei, l’influence « italienne » sur la gestion de l’IOR a été visiblement limitée. Mais au risque d’alimenter les spéculations sur l’émergence d’un « lobby maltais ». Aussi discret qu’influent, l’économiste Joseph Zahra, ex-membre du conseil de la Banque centrale de Malte, est considéré comme l’un des principaux inspirateurs de la réforme financière. Avec le numéro 4 du Vatican, Alfred Xuereb, secrétaire général du secrétariat pour l’Economie, et Antoine Camilleri, à la tête du Financial Security Committee, dont la mission stratégique est de « lutter contre le blanchiment, le financement du terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive », c’est le troisième Maltais à occuper un poste clef dans la hiérarchie du Saint-Siège.

Remporter la bataille de la communication

Tels les grands « turnaround CEOs » à la Lou Gerstner ou Steve Jobs, le pape François sait que l’art de « vendre » la réforme sera crucial. La commission pilotée par Chris Patten a un an pour revoir de fond en comble le système d’information du Vatican. Elle a trois missions. Assurer une meilleure coordination entre les médias existants (L’Osservatore Romano, Radio Vatican, le site vatican.va…), réduire les coûts et développer les canaux numériques, en particulier auprès des jeunes. « Au vu du succès de l’application The Pope App et du compte Twitter du pape @Pontifex (4,43 millions de “followers” début septembre), les canaux numériques seront renforcés, afin de toucher le plus large public possible », a expliqué le cardinal Pell. Radio Vatican, qui diffuse ses programmes en 40 langues dans 80 pays, devra réduire son train de vie. Avec ses 330 employés et son budget annuel de 37 millions de dollars, elle est en grande partie responsable du déficit du Saint-Siège. Le budget du Vatican est traditionnellement scindé en deux : celui du Saint-Siège, qui était dans le rouge de plus de 24 millions d’euros en 2013, et celui du gouvernorat de l’Etat de la cité du Vatican (totalement autonome des contributions du Saint-Siège), positif de plus de 22 millions d’euros la même année. Le premier est donc grevé par les déficits des médias (radio et télévision), tandis que le second bénéficie de l’impact positif des recettes des musées. Au final, le bilan global du Vatican est bénéficiaire de 10 millions d’euros grâce à la contribution de l’IOR (50 millions d’euros en 2013). « Le pape est très attentif à la communication qu’il considère comme stratégique », explique un expert. On parle déjà de l’actuel directeur de la prestigieuse revue jésuite Civiltà Cattolica, Antonio Spadaro, 47 ans, pour succéder au père Lombardi, inventeur du néologisme « Vatileaks », à la communication. Mais certains n’excluent pas la nomination d’un cardinal pour la communication sociale. « Un chrétien qui n’est pas révolutionnaire n’est pas un chrétien », avait lancé le pape François au lendemain de son élection. Un « grand CEO » comme le décrit Fortune ? Pour le père jésuite Luciano Larivera, « il a plutôt le charisme paternaliste du patron-actionnaire, plus proche d’un Gianni Agnelli que d’un Sergio Marchionne – qui serait un désastre au Vatican. » Ou encore, celui du « fils du patron », en tant que dernier descendant de Saint Pierre.

Lire aussi :

Trois profils atypiques pour apurer les finances 

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