De l’ambition (Marc X,35-45)

« Accorde nous de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire. »

 

Jacques et Jean, faisant cette demande curieuse, pèchent-ils par orgueil ? Les récits des évangiles nous révèlent que l’atmosphère de l’entourage du Messie n’était pas toujours sans conflits, sans ambitions plus ou moins avouées, sans jalousies ou envies. Humain, très humain. Et dans les premières communautés judéo-chrétiennes, les divisions ne seront pas épargnées. La trilogie universelle sexe – pouvoir – argent a été et sera toujours au cœur de la dramatique humaine. Un Dieu incarné devait en passer par là.

Remarquons, au départ, que l’ambition des deux frères n’est pas mesquine, puisqu’ils ne réclament rien d’un pouvoir politique, imaginé proche, par certains, mais que leur désir vise directement loin et très grand et glorieux.

Si Jacques et Jean avaient relu le livre de Sirac le Sage, ils auraient pu se souvenir, avec bonne conscience, qu’il est écrit :

« Le principe de l’orgueil, c’est d’abandonner le Seigneur et de tenir son cœur loin du Créateur … le Seigneur a déraciné les orgueilleux et planté à leur place les humbles. »(Sirac X, 7-18)

L’orgueil, selon tous les grands textes juifs, commence à se manifester quand on se détourne de Dieu en s’adonnant au péché – peu importe lequel ! – et chez les plus pervers, il s’élève jusqu’aux nues. La tradition chrétienne biblique reprend et développe la pensée juive, en allant jusqu’à rappeler la prophétie sur le Messie décrit par le signe d’un extraordinaire abaissement : «  Sans beauté ni éclats pour attirer nos regards, et sans apparence qui nous eût séduits … maltraité », il s’humiliait, il n’ouvrait pas la bouche ..  »(Is.53) La gloire divine ? Oui, mais au prix de la souffrance. C’est la réponse de Jésus avec la métaphore de la coupe à boire.

Le Christ apparaît donc comme la grande figure antithétique de l’orgueil : «  Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave, et devenant semblable aux hommes. S’étant comporté comme un homme, il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et la mort sur une croix ! » (Ph. II,6)

Saint Augustin a donné de l’orgueil une définition célèbre : «  Qu’est-ce que l’orgueil, sinon l’appétit d’une fausse grandeur ? » Jacques et Jean ne sont pas médiocres dans leurs désirs puisqu’ils aspiraient à la plus transcendante grandeur, celle de participer à égalité à la condition divine royale et régnante mais, dans la présomption de leur ambition – «  – Ils ne savent pas ce qu’ils demandent ! », a-t-on envie de murmurer – ils oublient simplement que, eux, ne sont pas de « condition divine ». D’une certaine manière Jésus leur annonce qu’ils paieront le même prix du sacrifice que Lui mais que leur élévation suprême ne dépend pas de Lui. Humilité du Fils encore, qui confie tout au Père, y compris la glorification de ses amis.

L’orgueil est un péché si spécial qu’il se rencontre jusques dans les actions les plus vertueuses, ce qui fait qu’il n’est pas la signe spécifique du seul pervers : le vertueux est sans cesse menacé par l’orgueil, en ce sens qu’il est tenté de tirer de tirer de l’exercice de la vertu une gloire qui l’exalte au lieu de le rendre plus humble. Certes, tous nos péchés ne procèdent pas de l’orgueil mais il est bien rare que ce dernier ne cherche pas à se mêler à tous, ne serait-ce que par la tentation de s’excuser, de se justifier, ou pire encore, en rejetant la responsabilité sur les autres, c’est à dire en se défaussant et en se donnant le beau rôle.

Alors, Jacques et jean ont-ils péché par orgueil ? Malgré l’indignation des dix autres disciples, il semble qu’il ne s’agisse pas tant d’orgueil que de présomption, laquelle s’engage en des entreprises plus grandes que les ressources du. Sujet.

Le présomptueux tend vers des actions éminentes, l’ambitieux vers les honneurs éminents, et l’orgueilleux, lui, tend essentiellement vers l’éminence de lui-même. Enfin, l’intelligence a sa part dans l’orgueil, car la condition même du mouvement dévoyé du désir intellectuel suppose que se cache un jugement faux de l’intelligence. Et c’est précisément cette fausseté du jugement qui fournit à l’orgueil son objet. L’orgueilleux ne se trompe point seulement en jugeant digne de son choix sa propre excellence, mais bien déjà en s ‘attribuant une telle excellence, ce qui le rend juge et partie.

Dans le vrai orgueil, il y a toujours une forme de refus de dépendance, ce qui ne saurait être le cas de Jacques et Jean qui auraient plutôt peur, peut-être, de perdre leur Maître bien aimé dan cette glorification divine qui les attire tout en leur communiquant une frayeur sacrée .

Père de La Morandais

En mémoire d’un départ : Christophe de Margerie

France - Portraiture - Christophe de Margerie

Face à la souffrance, on peut se raidir dans le stoïcisme et chercher l’insensibilisation ; on peut se révolter, on peut se résigner dans le repli sur soi et l’incapacité du don de soi même. On peut aussi – et cela est tellement différent ! -, dans la foi, on peut voir dans nos souffrances des promesses, des signes de Dieu. C’est croire alors que souffrance et amour peuvent coïncider dans la Joie. Mieux : qu’elles sont inséparables.

« Tout sarment qui porte du fruit, le Père l’émonde pour qu’il en porte davantage. » (Jn.XV,2) Dans la même parabole, Jean nous apprend que tout sarment stérile est coupé, éliminé, jeté au feu. Mais quand nous sentons la brisure, le craquement intérieur, douloureux … est-ce pour notre retranchement ou pour notre émondage ? Qui peut distinguer dans l’instant ? Au moment même, ça fait le même mal. Mais si notre cœur « demeure en Lui », si dans l’épreuve de la souffrance, nous parvenons à demeurer dans la fidélité de l’Amitié divine, Il nous a promis qu’Il demeurerait en nous et que nous « porterions beaucoup de fruits. »

« Voilà mon bien-aimé qui me parle : – Lève-toi et viens ! Les pluies ont cessé, les fleurs paraissent sur notre terre, la voix de la tourterelle se fait entendre dans nos campagnes. Le temps de tailler la vigne est venu. » (Cantique des cantiques)

Toute la vie du Christ, le Bien Aimé, fut émondage et douloureuse croissance : Il n’est pas venu supprimer d’un sel coup la souffrance, ni l’expliquer, ni la justifier. Il est venu l’assumer, la porter et la transformer ; Il nous a révélé que la souffrance et la joie n’étaient pas du tout contradictoires. Bien au contraire ! Grâce à l’amour ! Par le lien de l’amour. L’amour de Dieu. L’amour humain. Le même ! Joie et souffrance ne s’excluent pas, ne s’opposent pas. Elles sont toutes deux et s’appellent en quelque sorte l’une l’autre : elles sont des composantes indissociables de l’amour . La tristesse – à ne pas confondre avec la souffrance ! – peut naître d’un repliement sur soi : on remâche, on rumine, on refuse à nouveau d’espérer dans l’autre, on veut se suffire, on préfère se débrouiller tout seul. Il naît de cette sorte de complaisance malsaine en soi-même comme une souffrance : on souffre de soi-même. On s’y complaît à moitié et on se dégoûte en même temps. C’est au fond le refus de souffrir de l’autre, à cause de l’autre, pour l’autre. Le refus de se déchirer encore soi-même par le don de soi.

Aimer c’est tout le contraire et c’est la seule référence qui compte, celle de Dieu qui est Amour : aimer, c’est être soulevé vers un autre. Or, le seul fait d’exister sur la terre est lié à une telle pesanteur, à un tel instinct de repli sur soi, que ce soulèvement même est une déchirure. Tout amour vrai fait alors de nous des êtres soulevés mais écartelés, meurtris. La souffrance ne mène pas toujours à l’amour – tant s’en faut ! – mais l’amour mène toujours, et assurément à la souffrance. Au tourment.

Accepter d’aimer, c’est accepter de souffrir, de devenir tourmentés. Dieu veut nous initier à une seule chose : à la joie d’aimer. Et nous savons bien qu’il n’y a pas moyen d’aimer sans commencer à souffrir, sans devoir se surmonter, pardonner, être fidèle, être déçu, être fidèle encore et quand même croire, au-delà des apparences, malgré les apparences, faire crédit encore et « contre toute espérance », recommencer toujours, douloureusement à attendre de l’autre. Il n’y a pas d’affection profonde qui ne soit déchirure.

L’amour est une exigence continuelle, qui demande toujours et toujours davantage d’unité : cette unité se fait, se construit peu à peu, lentement, progressivement, pesamment, et celles et ceux qui s’aiment en prennent conscience : c’est la Joie ! Mais plus ils s‘aiment et plus ils se connaissent, plus ils deviennent exigeants et mieux ils prennent conscience de ce qui les sépare encore : d’où une souffrance certaine, profonde, celle de ne pas avoir pu atteindre à l’unité désirée. Aimer, c’est s’arracher à soi-même pour faire confiance à la Source de tout amour et à l’autre, la personne aimée. A cause de l’insoutenable pesanteur. Ceux qui s’aiment savent bien qu’il y a, dans l’instant même où l’on s’abandonne à l’autre, où l’on se livre, quelque chose qui donne à la fois l’impression de mourir et de naître. Qui fait souffrir et donne la Joie tout à la fois.

Mystère de cet écartèlement !

Mystère de la communication des personnes et des amours humaines ! Mystère de leur séparation.

Mystère de Dieu même !

Père Alain de La Morandais

« Tu aimeras … » Mt.XXII,34-40

ste_therese_avila_source_inconnue« Donner sa vie », en allant jusqu’à la dernière goutte de son sang, qui n’en a jamais rêvé dans les fièvres et les exaltations de son adolescence ? Pour peu que l’on ait l’âme un brin romantique et du goût pour l’héroïsme, on serait tenté de voir le Christ comme le retournement d’Antigone. Non pas « je veux avoir tout et tout de suite ! » mais « Je donne tout et tout de suite ! »

Quelques trois années de vie publique, c’est court. Entre le jardin des Oliviers et le dernier cri sur le gibet, le degré de souffrance morale et physique est paroxystique mais le délai chronologique plutôt réduit, si l’on pense à d’autres « passions » si particulièrement atroces, depuis les camps de la mort nazis jusqu’aux goulags soviétiques, précisément parce que leurs soubresauts agoniques étaient insupportablement étirés au long des mois et des années de nuits et de brouillards sanglants.

Jeanne d’Arc a connu une vie publique foudroyante mais encore plus courte : une année. Son procès, à l’inverse de celui de Jésus, va durer un aussi long temps que celui de sa vie active. Le moment de doute qu’éprouva Jésus dans son humanité la prisonnière des Anglais le connut à son tour et si dramatiquement qu’elle abjura pour se ressaisir et mourir sept jours plus tard, donnant sa vie par amour pour Celui dont elle cria le nom dans la suffocation du bûcher.

« Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. »Encore enfant, Térèse d’Avila rêvait de mourir martyre. Les mystiques aspirent souvent à mourir, vite, le plus vite possible pour rejoindre le Bien-aimé, car l’âme est prisonnière comme l’oiseau sous le filet de l’oiseleur : « Avez-vous vu celui que mon coeur aime ? » (Cantique des cantiques)

Donner sa vie par le sacrifice même de sa vie, par le dernier souffle et le dernier sang, peu d’entre nous sans doute goûteront cette grâce d’exception, mais l’expression de « donner sa vie » par amour a aussi un sens beaucoup plus ordinaire – de quoi rassurer les uns et impatienter les autres ! – , un sens aussi nécessaire, aussi humble et quotidien que le goût du pain que nous mangeons chaque jour. A longueur de jours, de semaines, de mois et d’années, « donner sa vie » c’est l’ordinaire d’une vie chrétienne que l’on pourrait résumer concrètement par six mots-clefs : offrir – donner – pardonner et demander – accueillir – refuser.

Offrir : c’est la délicatesse qui se soucie d’épargner aux autres l’humiliation de demander;

Donner : c’est le geste de l’amour qui consent à s’appauvrir : donner sans demeurer propriétaire du don;

Pardonner : il est impossible que nous ne nous fassions pas mutuellement souffrir … alors pardonner c’est se refuser au ressentiment et rendre possibles les nouveaux départs;

Demander : c’est avouer qu’on a besoin des autres, accepter d’être leur obligé : une vraie pauvreté spirituelle !

Accueillir : accueillir l’offre et la demande : accueillir ce n’est pas recevoir passivement, pour ne pas blesser l’autre, ou à son corps défendant, ou accepter parce que c’est la solution la plus facile : accueillir implique un OUI délibéré et joyeux;

Refuser : eh oui ! Parce que nos ressources sont limitées, notre temps aussi, et notre santé. Refuser est le mot du discernement et de l’équilibre, permettant d’éviter la présomption. Parfois même c’est le verbe de la liberté dans l’amour.

Père Alain de La Morandais

Les concubins « pécheurs publics » et la théologie du sacrement

arton307-d54d8Lorsque André Vingt-Trois, qui deviendra archevêque de Paris et deux fois Président de la Conférence épiscopale, écrit en 1979, ce texte très « ouvert » qui propose la révision d’un canon du Droit condamnant les fiancés qui vivent en cohabitation avant le mariage, cela correspond à un souci pastoral et aussi à une préoccupation de purifier le regard sur la Théologie des sacrements.
En effet, il est à craindre que l’acte sacramentel – c’est à dire le signe liturgique posé dans la célébration : l’eau du Baptême, le « oui » des fiancés …- soit plus ou moins consciemment compris comme un acte « magique », autrement dit un acte qui ne considère que l’émergence du signe, sans en saisir la continuité, c’est à dire ce qui a précédé, ce qui est signifié publiquement par la célébration sacramentelle et ce qui va suivre. La grâce divine précède, se manifeste publiquement par l’acte sacramentel et va accompagner. Il y a un « avant », un « pendant » et un « après ». Tout ne commence pas juste au moment de la célébration, comme dans l’acte magique où il n’y a ni « avant » ni « après ».  » – Voyez mesdames et messieurs, le haut de forme que je tiens à la main …je le tourne et le retourne devant vous : il est vide ! Attention, je prononce la « parole » et hop i regardez: voici le lapin ! »
Pour s’en tenir à l’exemple du baptême, de la pénitence et du mariage, l’action de la grâce divine commence bien avant la célébration : dans le désir de célébrer, un jour, l’engagement et dans la préparation. Du temps des persécutions contre les premières communautés chrétiennes , il arrivait souvent que la célébration des baptêmes soit impossible et les responsables de ces communautés persécutées ont enseigné que le « baptême de désir » pouvait, dans ces circonstances, équivaloir au baptême sacramentel liturgique. D’où vient aussi l’usage des prières pénitentielles au début de toute célébration de la Messe : la « confession » de désir peut suppléer, dans des circonstances où le chrétien ne peut pas « aller à confesse », au sacrement de pénitence (ou mieux dit de « réconciliation »). De même dans le mariage : l’action de la grâce divine, qui fait réfléchir bien avant les fiancés sur la fidélité, les valeurs spirituelles communes, le désir d’enfant, l’indissolubilité, est déjà grâce sacramentelle, laquelle ne commence pas avec le « oui » public du sacrement. Cela aussi fait partie de la « gradualité ».

Synode sur la famille

VATICAN-RELIGION-POPE-SYNOD

Dans le rapport provisoire de synthèse le document publié le 13 octobre dernier a insisté sur l’accueil, sur la nécessité d’un chemin « graduel » pour permettre à ceux qui ne sont pas en règle avec la doctrine de se rapprocher de l’Eglise, sur la « conversion du langage » de l’Eglise, qui ne doit pas se contenter de « présenter des règles ».

Le  » chemin graduel » fait allusion à ce qu’on appelle dans la Morale fondamentale le « principe de gradualité » qui signifie ceci :
D’une manière générale, l’Eglise s’adresse à tous les fidèles catholiques et aux hommes de bonne volonté, et entend leur proposer une morale fondée sur le Bien. Selon l’éthique catholique, le bien est toujours possible et le mal évitable. L’Eglise encourage donc les personnes auxquelles elle s’adresse à toujours choisir le Bien et à rejeter le mal.
Cependant elle reconnaît la difficulté à accomplir toujours le bien, puisque tous les hommes sont pécheurs. Jean-Paul II, en énonçant la loi de gradualité, a considéré qu’il fallait tenir compte de cette réalité sur le plan pastoral sans céder pour autant sur les principes moraux. Ainsi, l’Eglise maintient des principes moraux exigeants, parce qu’elle les considère comme correspondants au vrai Bien, tout en admettant que la réalisation de ce bien puisse passer par des étapes successives dans le cheminement de la personne. Dans ce cas, la situation de la personne s’apprécie par rapport à son désir de progresser vers le bien : « ne pas considérer la loi comme un simple idéal à atteindre dans le futur, mais comme une exigence du Christ enjoignant de surmonter les obstacles. » (Jean Paul II, in « Familiaris consortio »§34)