L’Amour, l’amitié

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Il est une formule célèbre qui a prétendu caractériser l’amitié ainsi: être amis ne consisterait pas à se « regarder l’un l’autre » – ce qui serait le propre de l’amour – mais à « regarder ensemble dans la même direction » (Saint-Exupéry).

De fait cette formule parait assez superficielle et risque de conduire à certains durcissements. Il est inconcevable, en effet, que deux amis ne se regardent pas l’un l’autre, comme il est inconcevable que deux fiancés ne regardent pas ensemble dans la même direction. Ce qui peut alors paraître le plus important ce n’est pas tant de rechercher la distinction entre amour et amitié, que de trouver la source commune à ces deux sentiments. La source commune, cette attraction qui incline irrésistiblement les êtres les uns vers les autres : le père vers le fils, l’enfant vers sa mère, le garçon vers la fille, l’ami vers son ami. Emmanuel Mounier notait justement combien, par delà des distinctions, amour et amitié, tout en restant eux-mêmes, se trouvaient entremêlés, parce qu’apparentés et issus d’une même racine: « J’aime que l’amitié ait une aube de tendresse, de même que l’amour n’est fort, n’a de qualité singulière que s’il est pénétré d’amitié. Dans le plan spirituel, où l’un et l’autre s’enracinent quand on y consent, tout en gardant leur visage propre, ils sont moins assortis aux catégories psychologiques, et l’on sent passer de furtives parentés sur leurs traits. »

Dans leur naissance, en effet, amour et amitié ne se distinguent pas nettement l’un de l’autre et, dans leur croissance et leur maturité, ils gardent une étrange parenté , parce qu’ils viennent d’une même source fondamentale : la puissance de l’homme à aimer et désirer être aimé.

A partir de cette source commune, nous pourrions donc définir les deux termes non comme des réalités formellement différentes, mais comme des aspects, des insistances d’un unique amour dont la totalité réside en Dieu.

Au début d’une existence, la première rencontre entre deux êtres s’établit sous le signe de l’acquisition : l’enfant reçoit de son père. A l’adolescence et pendant la jeunesse, ce mouvement vers l’autre se transforme pour s’épanouir en échange : c’est l’amitié. Enfin, chez l’adulte, la relation à l’autre trouvera sa plénitude dans le don de soi : c’est l’amour paternel et maternel.

L’amour d’amitié, lui, est un amour caractérisé par un échange et un don de soi, dans une certaine égalité et complémentarité entre les personnes. «- Quand j’aime, dit un personnage de Julien Green, si je pouvais mettre Dieu pendant deux heures comme une bouteille dans un frigo …! » Mais c’est pour lui chose impossible. Dieu est ici ressenti comme un personnage au regard moralisateur , exigeant, presque jaloux …Sans doute, aujourd’hui, aucun jeune ne voit ainsi la place de Dieu dans ses amours, mais se demande plutôt qu’est-ce que Dieu pourrait bien venir faire dans ce jardin secret ? Dieu est-il absent ? Est-il un intrus ? Si Dieu a quelque chose à voir dans mes amitiés, n’en suis-je pas dépouillé?

Le problème est donc de savoir si Dieu est présent quand j’aime avec mon amour humain et, s’il est présent, comment il se situe. L’expérience de l’amour et de l’amitié montre souvent qu’elle exige séparation et parfois même opposition à ses « pères et maîtres ». De ce fait, par transposition, l’amour risque peut-être d’être ressenti comme opposition à Dieu, « Père et maître »: « – J’aime, je veux aimer, je veux être le responsable de mon amour ; pour que mon amour réussisse pleinement, je n’ai nullement besoin de l’intervention d’un autre ; dès lors, si l’amour est de Dieu, comme on me l’a dit, cet amour est-il encore à moi ? Comment est-ce possible sans que je sois dépouillé de ce qui m’apparaît comme totalement mien ? »

Ce problème est celui de notre temps : l’homme peut-il être à la fois pleinement lui- même et dépendre totalement de Dieu ?

Dans « Les possédés » de Dostoïewski, Kirillov exprime fortement le sentiment de beaucoup d’hommes d’aujourd’hui lorsqu’il exprime le sentiment violent, s’il accepte Dieu, d’être chassé du fond le plus intime de son être, d’être dépouillé de sa liberté. Si Dieu est, s’Il est source de son amour, son amour ne lui appartient plus. Faut-il donc « tuer » Dieu pour que l’homme existe ?

– Quand j’aime, je suis moi-même, absolument moi-même… Et quand j’aime, je serais dépendant de Dieu, absolument dépendant ?

Paradoxe et contradiction. Comment ces deux affirmations peuvent-elles coexister ?

Pour beaucoup de nos contemporains, qui veulent rejeter Dieu, le regard de Dieu n’est pas créateur mais négateur : c’est un regard qui nie la liberté de l’homme au lieu de le faire exister. De même, pense Sartre, que le regard de l’autre me réduit à l’état d’objet, de même le regard de Dieu me réduit à l’état d’objet et nie ma liberté.(« Huis-clos ») Pour nous, au contraire, notre réflexion part du mystère de la création, de l’acte créateur : « – Lorsque Dieu me regarde, il n’en va pas comme lorsqu’un homme regarde un autre homme, c’est à dire lorsqu’un être fini regarde un autre être fini, mais c’est le regard de Dieu qui me crée. »

D’ailleurs, nous expérimentons nous-mêmes, dans l’amitié et dans l’amour, que le regard de celui qui aime fait exister l’être aimé. Dans une authentique expérience d’amour humain, se savoir aimé de l’autre ne saurait être une contrainte. Deux êtres qui se reconnaissent dans la réciprocité, se sentent l’un par l’autre valorisés, recréés. La jeune fille peut écrire à son fiancé : « Le jour où tu es entré dans ma vie, c’est le jour de ma vraie naissance. Ton amour m’a fait exister. C’est à présent que je vis. » Si infirme soit-il, mais dans la mesure où il est authentique, – c’est à dire don et accueil réciproque – l’amour devient « créateur ». De par sa nature même l’amour est « créateur », mais il ne l’est pleinement qu’en Dieu : seul Dieu, quand Il aime, fait exister absolument ceux qu’Il aime.

Le discours du croyant est celui-ci : « – Ce qui me fait moi-même, ce qui fait que je deviens davantage, en aimant à mon tour, c’est l’amour créateur de mon Dieu qui m’interpelle et me suscite jusqu’au plus profond de mon être et de ma liberté. Plus je vis, plus je suis moi- même en aimant librement, et plus je dois reconnaître aussi que Dieu a travaillé en moi. C’est Lui qui incessamment me donne d’être moi-même et de tirer de moi-même mes choix les plus personnels, les plus libres et les plus créateurs. »

Dieu est ainsi créateur non pas comme l’ouvrier ou l’artisan qui fabriquent, mais comme une Personne dont toute l’action, tout l’amour tendent à faire de chacun de nous des êtres de dialogue, des « créateurs » libres et responsables.

Créer, pour Dieu, ne signifie pas « faire des choses », faire quelque chose de définitif et de posé une fois pour toutes, mais créer, pour Dieu, c’est faire exister, poser dans l’existence des êtres capables de devenir par eux-mêmes : Dieu fait à chaque instant que les libertés se fassent.

Dieu est créateur au sens où éternellement il fait que, à chaque instant, l’amour naisse, pullule et grandisse par lui-même. Son regard d’amour créateur me fait exister comme un être libre, responsable et capable d’aimer : – Quand j’aime, je suis moi-même absolument et, en même temps, je suis dépendant de lui absolument.

Seul Dieu est source absolue de mon être ; c’est pourquoi dans cette relation de création, Dieu n’est pas au-dessus ou à côté de moi ; Il ne m’est pas extérieur : Dieu est au plus profond de moi – par l’in-habitation de son Esprit qui vit dans le coeur des baptisés – Celui qui me fait être, exister comme personne aimante et libre. Je ne peux pas plus lui échapper qu’un fleuve échappe à sa source. Dieu n’est pas un « autre » qui me soit opposé; Il n’est pas non plus Quelqu’un qui me possède et m’absorbe. Dieu n’est pas moi, Il est tout- Autre et par-delà, Il me fait exister encore dans la liberté. Dieu ne m’encombre pas plus qu’une source n’encombre le fleuve. L’un dépend de l’autre, mais ils ne sont pas assimilables l’un à l’autre.

Il n’y a d’amitié que dans la mesure où chacun reste pleinement soi-même ; l’amitié n’existe que dans l’ « altérité » fondamentale et dans une altérité que l’autre fait exister. De même, Dieu me fait exister – parce qu’Il est l’Etre absolument personnel, Amour – dans ma liberté et dans mon amour. Dieu est source de mon être et de mon amour, mais Il n’est pas moi, et j’existe vraiment en moi et par moi. Telle peut être la place de Dieu dans l’amour et dans l’amitié, mais la place du Christ ? Comment le Christ, qui a vécu il y a deux mille ans, peut-il intervenir concrètement, aujourd’hui, dans nos manières d’aimer ? Est-ce par souvenir ? A titre de modèle ? Ou au contraire par un lien physique authentique ?

Une des voies de conséquence de l’Incarnation, c’est que par le Fils de Dieu se renent présentes toutes les démarches de l’humanité. Il fait sienne la manière d’aimer de l’Homme et ses modes d’expression: l’amitié, avec ses caractéristiques essentielles que sont le partage, la préférence, le pardon et le don total.

Mais, au fond, s’il ne s’agit que d’un beau modèle, pourquoi le préférerions-nous à n’importe quel autre sage de l’Antiquité ou à tel homme de notre époque, remarquable par sa sagesse, son universalité, son équilibre humain et spirituel?

Il y a beaucoup plus dans le Christ, car sa Résurrection contient le mystère d’une présence, libre, active et intime, en chacun de nous, du Seigneur ressuscité. « Si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine … Si c’est pour cette vie seulement que nous avons mis notre espoir dans le Christ, nous sommes les plus malheureux de tous les hommes. »(I Cor.XV, 14 et ss.) Si l’affirmation de la Résurrection du Christ est essentielle à la foi, c’est parce que l’humanité toute entière meurt et ressuscite avec le Christ pour vivre d’une vie nouvelle. La Résurrection de Jésus concerne toute l’humanité et chacune et chacun d’entre nous : devenu Esprit vivifiant, le Christ peut nous communiquer son Esprit, son mode infini d’aimer. C’est parce que le Christ est ressuscité, vivant, possédé par l’Esprit, spiritualisé dans son corps glorieux, qu’IL devient mon contemporain. C’est par un lien physique authentique que le Christ me touche dans ma façon d’aimer qu’il inspire et me donne une force nouvelle. Comment ? Comment comprendre cette réalité qui dépasse l’entendement ordinaire ?

Il faut, au départ, bien saisir la différence entre la situation de l’homme terrestre et la situation du corps « spirituel » du Christ.

Le corps est le moyen d’expression nécessaire de tout ce que l’homme porte en lui. La parole, les gestes, les attitudes du corps sont l’intermédiaire obligatoire – le passage obligé ! – dans toutes nos relations avec les autres. Ils sont les « signes », les « sacrements » en quelque sorte, de toute la vie profonde de l’homme, de ses pensées, de ses sentiments. C’est par une poignée de main, par un regard, que l’ami transmet et révèle à son ami toute la bienveillance qu’il lui porte ; le fiancé transmet à sa fiancée, par un baiser, toute sa tendresse et son attachement. C’est par un don charnel que les époux se disent leur intimité et se révèlent la profondeur de leur amour. Ces signes, s’ils expriment l’amour, en assurent aussi l’accroissement : qui dit son amour, par là même le fait grandir.

Mais notre corps est en même temps un obstacle. Limité et fini, le corps va freiner, pour ainsi dire, toute la communication de la vie spirituelle de l’homme : nos mots ne disent jamais toute la richesse de nos sentiments, nos gestes n’expriment qu’imparfaitement ce que nous ressentons.

Surtout, le corps nous impose la séparation, parce qu’il est limité à un espace donné, à un temps défini. Dans l’impossibilité de joindre l’absent, nous aurons recours à d’autres moyens de communication : lettres, téléphone, cadeaux… D’ailleurs, la personne que nous aimons, quand elle est là, elle nous échappe en grande partie; en quelque manière, elle demeure « absente ». Tel est notre état, traversé d’infini, en même temps que du désir de communiquer parfaitement avec l’autre, l’homme se voit limité et conditionné par son corps terrestre, et souvent dans l’impossibilité de communiquer.

Le Christ, Lui, depuis sa Résurrection, jouit d’un autre statut, d’un autre mode de vie corporel. St Paul indique qu’il est devenu un « corps spirituel », un corps bien réel mais qui est entièrement sous la mouvance de l’Esprit, libéré des lois de nos pesanteurs. Avant la Résurrection, le corps du Christ lui permettait d’exprimer ses sentiments d’amour universel et d’amitié, mais son corps le limitait dans l’espace et dans le temps ; il ne pouvait se communiquer à tous, en même temps et en tous lieux. Cette pesanteur, cette opacité charnelle ont été anéanties dans la mort et dans la Résurrection. Son corps « glorieux » n’est plus un obstacle; il apparaît en même temps aux disciples sur le chemin d’Emmaüs et aux Apôtres à Jérusalem.

Le corps glorieux du Christ se communique directement et de façon intime ; il peut même se donner en nourriture aux hommes, à toute l’humanité ; il est totalement « conditionné », animé par l’Esprit. Son corps ne le gêne plus : il n’est plus soumis à l’espace et au temps. Toute barrière est dissoute, qui empêchait son humanité de rejoindre les êtres au dedans : l’Esprit l’a rendu proche à tout homme. C’est ce qui explique que le Christ puisse m’atteindre physiquement, charnellement, aujourd’hui, dans mes amours et me communiquer sa façon même d’aimer.

Les images, très bibliques, du feu et de l’eau peuvent nous aider à comprendre un peu ce mystère. La Bible les emploie chaque fois qu’elle veut nous faire pressentir un peu du mystère de Dieu. Ce sont aussi des réalités familières, connues de tous, expérimentées par tous ; réalité très proches et pourtant très mystérieuses, bienfaisantes et parfois redoutables.

Le FEU brûle et transforme ce qu’il touche : un métal plongé dans le feu, rougit, devient brûlant et éclatant comme le feu lui-même; le fer ne cesse pas d’être ce qu’il est, mais il a pris en quelque sorte la qualité du feu : il brûle, il brille par incandescence ; c’est lui qui est transformé par le feu et non l’inverse. Il est transformé, purifié.

C’est là l’image, le signe de cette pénétration, de cette transformation (cf. Transfiguration) qu’opère le corps ressuscité du Christ qui, dans l’Eucharistie, touchant ma propre chair, la purifie et devient pour elle germe de résurrection. Par Lui, tout mon être d’homme peut se transformer et je peux devenir « créature nouvelle ».

Le Christ est venu pour diviniser l’amour humain, c’est à dire lui donner une qualité et une profondeur infinie, éternelle. Grâce à Lui, avec Lui nous ne pouvons plus aimer d’un amour simplement humain et trop humain : toute visée d’amour humain qui touche à l’authentique possède une qualité et une profondeur divine.

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