« Les premiers seront les derniers » (Mt.XX,16)

Cette petite phrase, si célèbre qu’elle a pris l’allure d’un proverbe, nous donne l’occasion de méditer sur l’humilité. Passant de la première place, due à une fonction officielle très en vue, jusqu’à la dernière, dans cette Chapelle, « les premiers seront les derniers » était devenu mon petit slogan spirituel intérieur, en sachant qu’il n’y a pas besoin d’attendre le Jugement dernier pour devenir « premier » ou « dernier ».L’ auto – dérision peut être un signe d’humilité, comme essayait de le faire comprendre un confrère très brillant, qui disait de lui-même: « En humilité je ne crains personne ! » Mais ce qui semble le plus certain c’est de commencer par dire que l’humilité c’est d’abord la vérité sur soi-même.

Cette vérité sur nous mêmes c’est d’abord en nous mettant sous le regard de Dieu que nous pouvons l’atteindre, et donc en nous mettant loin du regard des hommes et de leurs appréciations positives ou négatives. La connaissance de soi ne forme pour l’humilité une tâche que dans l’exacte mesure où elle est mission et envoi : il ne s’agit pas de se connaître pour jouir de soi ni pour souffrir de soi, il s’agit de prendre acte de ce que nous sommes pour n’avoir plus à nous en préoccuper. L’humble seul est libre vis à vis de soi, et donc libre pour l’autre. Tout ce qui emprisonne en soi et asservit à soi n’est que vanité ou orgueil. Il ne s’agit pas de se reposer avec plaisir nonchalant dans la profondeur de sa bassesse. C’est Fénelon qui faisait cette remarque judicieuse : « Voir sa misère et en être au désespoir, ce n’est pas être humble; c’est au contraire un dépit d’orgueil, qui est pire que l’orgueil même. » A la vanité de parler sans cesse de soi, rien n’est changé selon qu’on en dit du mal ou du bien; à la vanité de penser toujours à soi, rien n’ est changé selon qu’on s’accuse ou se justifie, sans compter qu’on s’y fait chaque fois son propre juge.

Si l’humilité n’est pas obsession de soi-même, elle n’est pas plus la pusillanimité de qui, sous l’alibi de sa faiblesse, ne se propose rien de grand, ni l’ingratitude de qui, sous le prétexte de ne pas se glorifier, ne rend pas grâces de ce qu’il a pu recevoir : l’humilité ne consiste pas à refuser les dons de Dieu. Si l’humble offre à Dieu sa misère, c’est pour en être délivré et s’il aime à se taire sur lui-même, c’est afin que sa voix, dégagée et claire, puisse chanter un chant de louange.

L’humilité, source de vérité, nous fait nous connaître nous-mêmes pour pouvoir nous oublier, c’est à dire nous offrir aux tâches qui nous attendent sans prétendre en savoir d’avance la mesure et les limites. Nul n’est le foyer de son humilité, et la connaissance qu’elle procure nous revient seulement d’un avenir nouveau : si je suis le seul agent de ma propre connaissance de moi, c’est une fuite de moi-même, car je me fais alors le seul juge de moi même pour moi-même, l’unique témoin et le seul lieu de vérité. L’humilité est la réponse proprement chrétienne à la fameuse injonction du « Connais-toi toi-même » « Toute ton humilité est de te connaître. », dira alors St Augustin. Seule la vérité rend libre (Jean VIII,32) : tel est l’horizon de toute considération sur l’humilité. Elle est connaissance de soi devant Dieu, si bien que toute humilité est de rencontre : nous ne sommes humbles que là où nous rencontrons Dieu, et Dieu ne peut nous rencontrer que là où nous sommes humbles. L’humilité est un vis à vis et non pas une solitude; elle est réponse et non pas monologue intérieur. En elle se croisent connaissance de l’homme et connaissance de Dieu : je ne peux me connaître que devant Dieu, par et dans sa lumière. C’est d’un regard vers Dieu que peut naître l’humilité, et la lumière que j’en reçois sur moi-même n’est que lunaire et réfléchie, et non une lucidité propre dont je pourrais me targuer et tirer quelque vaine fierté.

Si l’humilité consiste à se connaître devant Dieu, et donc à l’écouter en faisant en nous mêmes le silence, si elle abandonne toutes les évaluations purement humaines de ce qui est petit et de ce qui est grand, si sa force est d’obéir à l’appel que Dieu nous lance, elle « vient à bout de tout », comme le dit Térèse d’Avila, car elle ne saurait être rebutée par la petitesse d’une tâche, ni effrayée par sa grandeur. Elle accomplit ce qui est petit comme s’il était grand, et ce qui est grand comme s’il était petit. Se vouer à ne s’occuper que de détails pour être humble, c’est rechercher la jouissance de sa propre humilité.

Seule l’humilité rend possible la véritable grandeur, et elle est elle-même grandeur. C’est le sens du paradoxe évangélique, selon lequel quiconque s’élèvera sera abaissé, car , sans attendre le Jugement où l’orgueil sera châtié et l’humilité récompensée, toute élévation abaisse et toute humilité élève, dans l’instant même de leur événement.

Père Alain de La Morandais

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