Morale et Politique : qu’est-ce que le mensonge ?

pinocchio-mensonge-visage-trahit-604-564x261Dès le premier chapitre de la Genèse, où l’on voit Satan mentir odieusement à Eve quand il l’assure que non seulement elle ne mourra pas, si elle mange le fruit défendu, mais

qu’elle et Adam deviendront « comme des dieux », toute la Bible est remplie de mensonges. Quelques exemples, parmi des centaines, nous édifieront ;Caïn ment, quand il prétend ignorer où est Abel, son frère qu’il vient de trucider. Abraham, par deux fois, fait passer son épouse Sara pour sa sœur. Quand Rebecca dispose tout pour faire croire à son vieil époux Isaac que Jacob est son fils aîné et que ce dernier se prête à la supercherie , il y a là un mensonge grave. Les frères de Joseph commettent un mensonge lourd et prolongé, quand ils s’arrangent pour faire croire à leur père, Jacob, que son fils cadet a été dévoré par une bête féroce. A la cour de Pharaon, l’accusation d’agression sexuelle de la femme de Putiphar contre Joseph est un mensonge public scandaleux. Samson de joue de Dalila en lui débitant, pour la séduire, petits et grands mensonges. Lorsque le roi David fait exécuter son officier Urie pour lui ravir sa femme, son complot se trame dans le mensonge pour essayer de couvrir l’homicide. La ruse qu’emploie Judith pour s’insinuer dans la confiance d’Holopherne comporte un certain nombre de dissimulations que n’excuse pas le but qu’atteint l’héroïne.

Dans le célèbre épisode de « Suzanne et les vieillards », les deux gérontes lubriques, qui accusent la chaste Suzanne, ne sont que de cyniques menteurs. Le cruel roi Hérode ment quand il dit aux mages qu’il veut lui aussi aller adorer l’Enfant Messie. Dans la tentation du Christ au désert, Satan lui ment lorsqu’il se prétend le maître de tous les royaumes de la terre. Les pharisiens et les princes des prêtres profèrent des mensonges quand ils affirment que Jésus chasse les démons par un pouvoir diabolique, ou lorsqu’ils prétendent savoir qu’il est un pécheur, ou encore quand ils l’accusent devant Pilate : les faux témoins à charge contre le Christ dénaturent délibérément ses paroles publiques. A son tour, lui-même, Pierre comment une belle série de mensonges quand il renie son Maître et se parjure par trois fois. Les gardes du sépulcre sont corrompus pur mentir au sujet de la Résurrection et de la disparition du corps du Christ supplicié. Enfin, le Livre des Actes nous révèle à la fois les mensonges d’ Ananie et de Saphire, qui ont dissimulé le prix du champ qu’ils ont vendu, transgressant la règle communautaire du partage des biens, et que les Juifs mentent dans leurs accusations contre l’apôtre Paul.

Cependant il faut tout de suite souligner que beaucoup de manières de parler usitées en Orient ne doivent pas être comprises à la lettre, selon notre logique occidentale – même si nous nous rappelons bien la petite phrase du Messie : «  – Que votre oui soit oui, et votre non soit non ! » Au premier coup d’œil, elles semblent exagérer et même contredire la réalité, alors qu’elles sont purement conventionnelles et doivent se prendre dans un sens tout à fait relatif. C’est ainsi qu’on procède, par exemple, à l’égard des expressions qui proclament, d’une manière si formelle en apparence, l’universalité du déluge ou de celles qui font aller Alexandre le Grand jusqu’aux extrémités du « monde » et disent que la terre se tut en sa présence. Ou bien, lorsque les fils de Heth répondent à Abraham qu’ils lui « donnent » le champ et la grotte de Makpelah, alors qu’ils ne songent qu’à lui les vendre, en réalité ils ne mentent pas mais ne font qu’entamer les salamalecs indispensables, sous une forme conventionnelle et courtoise . Non seulement il faut d’abord tenir compte du genre littéraire du récit, mais aussi des us et coutumes des lieux et du temps. Ces écrivains s’expriment évidemment comme on le faisait à leur époque, dans leur culture, et selon l’intention du message à communiquer ;

Dans l’Ecriture, le mot de « mensonge » a, en fait, deux significations distinctes. Un sens religieux désigne les rapports de l’homme avec Dieu : vivre dans le mensonge, c’est suivre les idoles, méconnaître Dieu, puis refuser le Christ et sa Parole. Dans son évolution, le langage n’a guère retenu cet aspect puisque, pour exprimer le refus ou le vide concernant Dieu, selon les époques, on a parlé d’impiété, d’incroyance, d’indifférence ou de libre pensée, et aujourd’hui d’agnosticisme ou d’athéisme. Evidemment, nous ne retenons ici que le sens moral, visant une relation de l’homme avec son prochain à qui « il parle autrement qu’il ne pense ».

On donne communément du mensonge la définition suivante : « Mentir, c’est parler contre sa pensée, avec l’intention de tromper. » (St Augustin, in « De mendacio », III, 3). « Parler » signifie non seulement articuler des paroles mais user d’autres moyens équivalents pour affirmer quelque chose, écrire, faire des signes de tête ou autres. Le sens moral commun va même plus loin et appliquerait volontiers l’épithète de « menteur » à quiconque déguise sa pensée, manque de franchise, ne se montre pas tel qu’il est : l’hypocrisie, la dissimulation, la fourberie, les promesses fallacieuses sont des formes larvées de mensonge.

Parler « contre sa pensée », et non simplement contre la vérité : une affirmation objectivement fausse ne sera pas mensonge, si celui qui affirme croit dire la vérité, et inversement, on peut mentir tout en disant la vérité sans le savoir. D’autre part, il s’agit d’une parole contraire à ce que l’on pense. Autre chose est de parler contre sa pensée, autre chose est de ne pas livrer toute sa pensée. La franchise défend à l’honnête homme d’affirmer ce qu’il croit faux  mais elle ne lui demande pas d’étaler à la curiosité d’indifférents ou d’hostiles ses pensées intimes, ses sentiments ou ses projets : il y a dans toute âme un « jardin secret », où tout le monde n’a pas le droit de pénétrer. Se confier à tous sans discernement ne serait plus de la franchise mais une sorte de puérile naïveté … ou de bêtise.

« Avec intention de tromper » : c’est un des éléments constitutifs de la malice du mensonge. Si communément on déteste le mensonge, c’est parce qu’il trompe ceux qui le croient ; on perd confiance dans le menteur parce qu’il a abusé de cette confiance pour tromper. Et partout où cette intention de tromper fait défaut, le bon sens commun n’y voit pas mensonge. Des récits légendaires, des fables, des romans, des poèmes, des plaisanteries – des promesses électorales ? – , des affichages publicitaires, des affirmations paradoxales ne sont pas des mensonges, parce que personne ne peut s’y tromper et que leur auteur veut, non pas induire ses auditeurs en erreur, mais les divertir, piquer leur curiosité, réanimer leur mauvais moral ou, au mieux, les instruire . Le même bon sens commun ne voit pas davantage de mensonges dans certaines formules habituellement reçues et employées pour signifier l’impossibilité de dire vrai ou écarter les indiscrets et malappris , ou se dégager de questions inopportunes ; ce n’est pas mentir que de répondre «  – Je ne sais pas. » à un fâcheux qui vous ennuie, ou «  – Je n’ai pas d’argent » à un tapeur obsédant pas plus que de faire répondre au téléphone « – Monsieur est en conférence … », ou d’assurer de son « dévouement » un correspondant qui nous est parfaitement indifférent, voire inconnu. Personne ne se trompe sur toutes ces formules qui ne sont qu’une manière policée de se protéger ;

St Augustin a énuméré huit espèces de mensonges, qui sont plutôt des degrés de culpabilité du mensonge d’après l’effet voulu par le menteur.

Le plus grave, celui auquel aucune excuse ne saurait plaider favorablement, serait tout mensonge qui pourrait entrainer le prochain dans l’erreur religieuse, non seulement de la part de ceux qui sont officiellement docteurs en religion, mais aussi dans les relations ordinaires de la vie ; ainsi le mensonge du catholique qui se ferait passer pour hérétique, afin   de   pénétrer les   secrets d’une secte. Ensuite vient le mensonge qui nuit à quelqu’un sans que ce mal soit compensé par une utilité correspondante. En troisième lieu, le mensonge nuisible à quelqu’un, mais utile à un autre . Puis le mensonge que l’on commet sans autre intention que de mentir, pour le seul plaisir de tromper et de se glorifier de son habileté. En cinquième lieu, le mensonge fait pour plaire, pour amuser la galerie, se rendre « intéressant ». Viennent ensuite les mensonges qui pourraient paraître excusables parce que, sans nuire à quiconque, ils ont un but d’utilité, soit pour éviter à autrui une perte d’argent, soit pour lui sauver la vie, soit pour préserver son honneur. Un exégète thomiste en a conclu : «  Cela fait huit espèces de mensonges, dont la malice va décroissant, depuis le mensonge nuisible à Dieu jusqu’au mensonge utile spirituellement, sans que jamais cette malice s’éteigne. »

St Thomas d’Aquin, qui a retenu cette analyse augustinienne, tout en ajoutant deux autres espèces. Il y a, dit-il, une division qui considère le mensonge sans son essence – à savoir de dire le contraire de sa pensée. Or, certains mensonges exagèrent, et d’autres diminuent ce que l’on croit la vérité. Aux premiers il donne le nom d « jactance », et aux seconds celui d’ « ironie ». Une autre division qui est devenue plus classique, bien qu’elle se rapporte aux intentions du menteur plus qu’au mensonge lui-même, distingue le « mensonge pernicieux » qui se propose de nuire à autrui, le « mensonge joyeux » qui a une certaine excuse dans le désir d’intéresser, et le « mensonge officieux » qui a une excuse plus sérieuse dans l’utilité que l’on recherche pour soi-même ou pour le prochain. C’est une sorte de classification selon les causes.

Dans la tradition des Pères de l’Eglise, il y a une double tendance : les irréductibles et les modérés. Les premiers sont ceux qui considèrent le mensonge comme tellement blâmable en lui-même qu’on ne doit jamais en faire usage, même de la manière la plus bénigne, y compris pour procurer le plus grand bien qui soit.. Et les secons sont ceux qui, tout en condamnant le mensonge et réclamant la loyauté, admettent cependant certains mensonges que les circonstances semblent permettre, que la vie sociale rend quasiment inévitables. La tendance stricte recouvre la quasi totalité des Pères, avec comme chef de file Saint Augustin qui publia par deux fois sur le sujet : l’opuscule « De mendacio », composé vers 395, puis le traité « Contra mendacium », rédigé vers 420.   Ce dernier a été publié pour répondre à une question très pratique , qui s’était posée pour lutter contre la secte des priscillanistes, – aux tendances manichéennes – qui s’était organisée en société secrète et dont les adeptes avaient pour principe de se déclarer catholiques lors d’interrogatoires, , en justifiant ainsi le « mensonge utile » Dans le but louable de sauver des âmes, certains avaient proposé un moyen, à savoir de feindre d’être priscillaniste pour découvrir les secrets de la secte, dépister ses agents et dénoncer ses partisans, ce qui provoqua les réactions indignées d’Augustin.

La tendance modérée, minoritaire, se réclamait, en Orient, de Clément d’Alexandrie, d’Origène et de Jean Chrysostome, et en Occident, de saint Hilaire et de Cassien. Ces auteurs évidemment ne prônent pas le mensonge et jouent l’esprit de droiture qu’exige le message évangélique, mais ils savent qu’il y a des cas où la vérité peut devenir funeste. C’est ainsi que saint Hilaire écrivait : «  Il arrive que le respect scrupuleux de la vérité soit difficile ; en certaines circonstances, le mensonge devient nécessaire et la fausseté utile ; ainsi nous mentons pour cacher un homme poursuivi, pour ne pas donner un témoignage qui risquerait de faire condamner un innocent pour rassurer un malade sur sa guérison possible ». Cette tolérance ne doit pas être entendue comme une apologie du mensonge, pas plus que comme un désaveu du message évangélique, mais seulement comme une expression de ce que dicte une conscience non faussée. Le mieux pouvant devenir l’ennemi du Bien, le recours au moindre mal – qui demeure un mal – devient permis sinon loué. Pour expliquer leurs pensées, plusieurs Pères de l’Eglise ont recouru à une comparaison déjà utilisée par Platon : il en est du mensonge comme d’un poison qui, pris sans discernement en quantité sans prudence, est nuisible, mais qui peut devenir un remède sauveur, si on l’emploie à petites doses et sur les conseils d’un médecin avisé.

La doctrine Thomas d’Aquin peut se résumer en ces quatre idées suivantes. Premièrement, le mensonge est mauvais de par sa nature même, parce que la parole a été donnée à l’homme pour signifier essentiellement sa pensée intérieure et ce serait par conséquent la profaner et la détourner de sa finalité que de la faire servir à déguiser sa pensée. Mauvais par sa nature, le mensonge ne peut devenir bon par son but.

Deuxièmement, cette condamnation radicale admet cependant une restriction : après avoir dit qu’aucun but d’utilité ne saurait autoriser à mentir, il ajoute qu’il « est permis de cacher prudemment la vérité sous quelque dissimulation ». Un bon exégète de ces propos un peu vagues les a ainsi interprété : « N’est-il pas évident que la « prudente dissimulation » doit pouvoir rencontrer, lorsqu’elle est nécessaire, son moyen adéquat. Or, le silence, le refus de répondre à une question injuste ou indiscrète ne sont pas toujours ce moyen. En effet, il est des circonstances où ne pas répondre, c’est répondre en un certain sens. Le répondant est « embarqué », comme dirait Pascal et le seul moyen qui reste alors pour donner satisfaction à la vertu, c’est de proférer une apparente fausseté qui sera, au vrai, une sorte de vérité diplomatique, une vérité de convenance. »

Troisièmement, quelle est la gravité du péché du mensonge ? Ce péché peut être « mortel » par l’objet sur lequel il porte : induire le prochain en erreur sur Dieu, la religion ou la morale, serait une faute très grave. Il peut le devenir encore par le but que se propose le menteur, s’il a , par exemple, l’intention de nuire gravement au prochain dans sa personne, dans ses biens ou sa réputation. En dehors de ces cas, le mensonge est véniel.

Enfin, à quelle vertu s’oppose le mensonge ? Non pas directement à la vertu de Justice, sauf dans le cas de mensonge pernicieux, mais à la vertu de « Veritas », autrement dit de Véracité, qui n’est pas la Justice même mais une vertu dérivée d’icelle.

Plus tard, les moralistes jésuites, auxquels Pascal s’opposa avec talent et virulence, seront dénommés « casuistes », parce que, selon leurs détracteurs, ils multipliaient par trop les « exceptions » à la règle générale inflexible et qu’ils ont soutenu , non sans raison, que la vérité n’était due qu’à celles ou ceux qui pouvaient la recevoir et la porter.

« Lui, qui a prescrit de ne pas mentir, à plus forte raison ne ment pas lui-même. Rien n’est impossible à Dieu, sauf de mentir. » (in « Lettre de Clément de Rome aux Corinthiens)

Père Alain de La Morandais

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