Du pardon

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Une des formes les plus importantes de manifester l’amour mutuel et la responsabilité dont nous parlent les textes bibliques de ce dimanche est la dimension sociale de l’amour réciproque qui devrait faire de tous les croyants des « guetteurs » d’amour, de cet amour qui nous rend responsable de notre frère. Solidaires de nos frères, nous ne sommes pas leurs juges et si nous avons été blessés, nous sommes invités à aller jusqu’au pardon.

Il est facile de prêcher le pardon tant qu’on n’est pas touché dans sa chair, de plaider en faveur du pardon mais toute personne qui a goûté l’affreuse amertume d’une simple trahison amoureuse, il est honnête de reconnaître, d’avouer que pardonner excède souvent nos forces ordinaires, tout humaines et rien qu’ humaines.

Pardonner ? Rien de moins naturel. Rien de plus injuste pour qui s’en tient à la lettre de la Loi.

Ce qui est naturel c’est de se venger, de régler ses comptes, de faire payer l’injure, le déshonneur et le déni de justice; c’est d’apaiser sa souffrance, en se repaissant du prix douloureux que l’offenseur est contraint à verser.

La violence vindicative devient naturellement compulsive. En général, on ne parle de compulsivité – «  – C’est plus fort que moi ! «  qu’à propos de comportements sexuels, de toxicomanie, d’emportements colériques ou de jalousie. Pourtant le désir de vengeance, qui s’oppose si fort au pardon, semble aussi du ressort de la compulsivité, en ce sens qu’il est terriblement puissant et naturel en nous.

Les comportements soumis à la compulsivité nous sont généralement présentés aujourd’hui par les psychologues comme excusant la responsabilité de ceux qui ne pourraient que s’abandonner à des pulsions irrépressibles, et cela de telle manière que le sens même de la faute et de la responsabilité en vient à être dilué et gommé.

L’excuse et le pardon ne sont pas du même ordre. L’excuse représente l’ordre de la justice et de la raison : elle n’excuse que l’excusable, alors que le pardon invite à pardonner l’inexcusable. Car justement l’inexcusable n’est pas impardonnable !

«  Quand un crime ne peut être ni justifié ni expliqué ni même compris, quand, tout ce qui pouvait être compris ayant été compris, l’atrocité de ce crime et l’évidence accablante de cette responsabilité éclatent à tous les yeux, quand l’atrocité n’a ni circonstances atténuantes ni excuses d’aucune sorte, quand tout espoir de régénération doit être abandonné, alors il n’y a plus rien d’autre à faire que de pardonner; c’est le suprême recours, la grâce ultime; c’est, en dernière instance, la seule et unique chose qui reste à faire. «  (Yankelevitch, in «  Le pardon « , p. 139)

Ici, nous atteignons aux confins de l’irrationnel : le pardon excède nos seules forces humaines; alors il nous faut passer de l’ordre naturel à l’ordre surnaturel. Ce passage n’est pas raisonnable : il n’y a pas plus de  » raisons  » de pardonner que de raisons de croire : si nous pardonnons, c’est que nous n’avons pas de raisons; et si nous avons des raisons c’est l’excuse qui prévaut et non pas le pardon. Les raisons du pardon suppriment la raison d’être du pardon.

Le pardon immérité qu’on accorde au coupable et l’amour injustifié qu’on porte à son ennemi représentent l’ordre paradoxal de l’amour, celui dont nous parle l’Ecriture : «  Le scandale du pardon et la folie de l’amour ont ceci en commun d’avoir pour objet celui qui ne le «  mérite « ‘ pas. « 

Aussi le pardon ne pardonne pas  » parce que  » : le pardon néglige de se justifier lui-même et de donner ses raisons, car des raisons, il n’en a pas !

Vous n’arrivez pas – nous n’arrivons pas , – à pardonner ? Quoi de plus naturel ? Nous sommes trop raisonnables. Si nous faisons dépendre la possibilité de pardonner de notre seule volonté et de notre seule raison, nous ne parviendrons pas à pardonner.

La possibilité que le pardon advienne en notre coeur ne dépend pas tant de nos implacables résolutions intérieures que d’une véritable dépossession spirituelle, d’un aveu : «  – Seigneur, livré à moi-même, je suis incapable de pardonner ! C’est trop dur …ce n’est pas juste. « 

La grâce du pardon – si elle nous est donnée ! – ne peut que nous surprendre nous-mêmes. Encore faut-il la demander ! En abandonnant toute prétention à avoir raison.

Père Alain de La Morandais

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