Rendez-vous en septembre

Southern Ocean

Le blog du Père de La Morandais part en vacances. Rendez-vous à la rentrée. Nous bons souhaitons de très bons mois de juillet et d’aout. 

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Patrice Gourrier. Une croix sur le fric

Patrice Gourrier est un curé agaçant. Surtout, ces temps-ci pour les catholiques.«L’Eglise aime bien la différence quand elle lui ressemble. Aujourd’hui, on me crache à la gueule. Je suis devenu le paria, celui qui a abandonné ses paroissiens»,lâche-t-il, attablé dans un bistrot face aux arènes de Nîmes. Il souffle un petit vent frais, délicieux et bienfaisant. La veille, sous une température suffocante, frôlant les 40 degrés, il a cru mourir et ne pas venir à bout des 20 kilomètres qu’il s’impose, à pied, quotidiennement.

 

Patrice Gourrier ? Si, souvenez-vous, le blondinet déjà un peu chauve que l’on voyait partout au côté de Jérôme Kerviel, entre Vintimille et Menton, le week-end de sa reddition à la police. Tel Simon de Cyrène soutenant la croix du Christ sur le chemin du Golgotha, il était là entourant les épaules du trader repenti, s’écroulant, à la fin, en larmes devant les caméras. «J’ai vomi ces images, regrette-t-il. Je ne me suis pas rendu compte. Jérôme n’a pas fait venir les médias. Ce sont eux qui ont accouru.»Dont acte. Le storytelling – Kerviel se rendrait-il ou non à la police ? – en a gavé plus d’un. De l’avis de Gourrier et du comité de soutien, elles ont aussi desservi la cause.

Pour le curé, elles ont aggravé son cas. Dans les sphères cathos, il était déjà soupçonné de nourrir son ego à coup de renommée médiatique. Ce prêtre au parcours atypique est l’auteur d’une dizaine de livres qui ont trouvé leurs lecteurs.«Enfin, en terme de succès éditorial, je ne suis pas Rika Zaraï», s’excuse-t-il. Surtout, il participe régulièrement depuis 2006, à l’une des émissions phares de RMC, les Grandes Gueules. «Pourquoi j’y suis ? Parce que les Grandes Gueules me donnent un contact avec le monde, explique-t-il. Comme curé de paroisse, vous voyez toujours les mêmes personnes. Aux Grandes Gueules, je parle des péages, des conflits sociaux. En fait, je suis le seul prêtre à intervenir toutes les semaines sur une radio non catholique.» C’est l’un de ses livres, paru en 2005 quelques semaines avant la mort de Jean Paul II, qui lui a ouvert la porte des plateaux et des studios. «A l’époque, on m’a déjà traité d’opportuniste», raconte-t-il.

C’est vrai que Gourrier donne l’impression d’être toujours là où il faut. Après l’avoir croisée à la radio, il a coécrit un livre avec l’ex-star du porno Brigitte Lahaie. Il a eu aussi des projets communs avec Davina, l’aérobiqueuse devenue nonne bouddhiste. Mais juré, craché, tout cela n’est pas calculé ! «Il a un vrai sens de la communication et passe très bien, reconnaît l’éditeur Marc Leboucher, le premier à l’avoir publié.Patrice Gourrier a de bonnes intuitions. Mais, chez lui, il y a aussi une sorte de frénésie à vouloir faire plein de choses.»

C’est manifestement sa vie d’avant qui a fait de lui un franc-tireur et qui lui a donné les antennes pour sentir son temps. «Il a été le premier à adapter le développement personnel au christianisme», poursuit Leboucher. Sur cette intuition, dès le début des années 2000, il a commencé à bâtir sa notoriété et à agacer. Il venait à peine d’être ordonné prêtre, entamant à Poitiers une carrière de curé de paroisse et d’aumônier d’étudiants. Dans le langage de l’Eglise, il est ce qu’on appelle une «vocation tardive». A Paris, pendant une quinzaine d’années, ce fils d’un employé du Commissariat à l’énergie atomique et d’une mère au foyer a d’abord eu une carrière d’éditeur plutôt brillante, gagnant bien sa vie. «Quand je m’ennuyais, j’allais faire du ski nautique à Saint-Tropez», dit-il. A la fin de ses études universitaires (une licence de droit des affaires), il avait songé déjà à devenir prêtre, était entré au séminaire, en était sorti trois ans plus tard. «A la fac, j’avais connu la mixité. Là, il n’y avait que des garçons. C’était un univers fermé sur lui-même, et j’ai capitulé», explique-t-il.

Toute sa vie, il n’a cessé de bifurquer. Une fois curé de paroisse, Patrice Gourrier a repris des études, cette fois-ci de psychologie, ouvert un cabinet. Il a tout mené de front, quitte à se cramer. L’année dernière, il a frôlé la mort. Et puis en mai, comme un cadre supérieur fait un burn-out, il a plaqué patients et paroissiens. Pour aller défendre la cause de Kerviel après avoir rencontré son avocat, David Koubbi. II a rejoint le trader repenti du côté de Gênes pour marcher avec lui. Pour justifier ce combat-là, il invoque le pape François, sa condamnation du capitalisme financier, ses appels à ce que les prêtres aillent aux «périphéries».«J’ai été percuté par les paroles de ce pape», dit-il. «Dans ma jeunesse, j’ai été un révolté et je me suis battu contre le nucléaire», rappelle-t-il comme pour justifier ses nouveaux engagements.

De prime abord, il n’a pas trop la tête d’un insurgé. Il lui manquerait le béret et le côté prolo de l’abbé Pierre ou le blouson bardé de pin’s démodés et la gouaille débraillée de Guy Gilbert, le vieux «curé des loubards». Patrice Gourrier ressemble plutôt au gendre idéal qui vient manger le gigot à la table du dimanche de Pâques. Bien élevé et bourgeois, on l’imagine volontiers plus dans la ligne d’un Benoît XVI que celle d’un pape François. Parfois, les cathos de gauche l’ont d’ailleurs suspecté de fricoter avec les «tradis». Il s’en défend et explique qu’il porte le col romain comme un signal provoquant le débat, la rencontre. «La liturgie de mes messes, c’est vrai, est très traditionnelle mais mes homélies sont très progressistes. En psychologie, j’ai appris qu’un cadre solide rassurait. Après, je peux balancer un message fort.»Dans sa paroisse, il a refusé les appels à manifester contre le mariage pour tous, les distributions de tracts. Lui a une position nuancée. «C’est une question qui regarde le pouvoir civil, dit-il. Dans l’Eglise, il y a aussi des homosexuels et des parents d’homosexuels.» Comme l’aile gauche de l’Eglise, il est favorable à l’ordination d’hommes mariés. A voix basse, il murmure même qu’il ne serait pas hostile à ce que des femmes deviennent prêtres.

En soutenant Kerviel, il a brûlé ses derniers vaisseaux. Cela a failli mal tourner avec son évêque, Pascal Wintzer, qui, après le week-end à Vintimille, lui a envoyé une admonestation, une sorte d’avertissement avant la lettre de licenciement. Il lui a enjoint un «jeûne médiatique» et demander de faire retraite à l’abbaye de Lérins, sur une petite île en face de Cannes. Il y a pire comme exil, le curé en convient. Les moines l’ont très bien accueilli. Il y est resté une douzaine de jours, s’est réconcilié avec Wintzer. Puis il a repris la marche, celle qu’il accomplie à la place de Kerviel, qui s’était engagé à rallier, à pied, Rome à Paris. Le comité de soutien lui organise son itinéraire, ses étapes, des rendez-vous citoyens pour plaider la cause d’une économie au service de l’homme. La route est sa paroisse. Visiblement, il prend goût à être un curé nomade. Il se laisse désormais pousser la barbe.

EN 5 DATES

16 avril 1960 Naissance à Paris.

1983 Entrée au séminaire d’Issy-les-Moulineaux qu’il quitte trois ans plus tard.

2 juillet 2000 Ordonné prêtre catholique à Poitiers.

2006 Commence à participer aux Grandes Gueules de RMC.

Mai 2014 Plaque tout pour soutenir la cause de Jérôme Kerviel.

 

Photo Vanessa Chambard

Bernadette SAUVAGET