« Tu es Pierre et sur cette pierre … » (Mt. XVI, 13-19)

« Moi, je me tiendrai devant toi, dit Yahwe, là, sur le rocher, l’eau en jaillira et le peuple aura de quoi boire. » ( Exode XVII, 6)

Cette association de la présence de Yahwe au rocher et à l’au qui va jaillir de ses entrailles, va devenir, par mode poétique d’image, un rapport d’identification dans les Psaumes, et particulièrement dans le psaume 18, où Yahwe Lui-même est nommé le « rocher » :

             «  Yahwe est mon rocher, mon rempart

                 mon libérateur, c’est mon Dieu.

                 Je m’abrite en Lui, mon rocher.

                 Qui donc est Dieu hors Yahwe ?

               Qui est mon rocher sinon Dieu ? »

Paul s’en souviendra dans une lettre aux Corinthiens où il écrit : Ils buvaient en effet à un rocher spirituel et ce rocher c’était le Christ. »

L’identification du rocher à Yahwe passe tout naturellement de celle du rocher au Christ lui-même, ce qui est à la fois une façon d’affirmer une lignée davidique, une continuité – c’est le même « filon » ! – et une identité proprement divine. Donc sans interruption, sans faille. L’idée de pérennité s’accomplit en celle d’éternité. Celle de protection, de refuge, de solidité en celle de perfection que l’usure du temps ne peut pas entamer. Celle de continuité en celle de fidélité absolue, privilège divin. Enfin l’image géologique est celle d’unicité et d’exclusivité : un seul Dieu et nul autre identique !

Matthieu, avant le fameux chapitre XVI et son application de l’image du rocher à Simon-Pierre, brossait une brève parabole où le rocher rassemble toutes les qualités que nous venons d’annoncer (Mt. XVI, 24) : il s’agit d’ « un homme avisé qui a bâti sa maison sur le roc. La pluie est tombée, les torrents ont dévalé, les vents ont soufflé et se sont déchaînés contre cette maison, et elle n’a pas croulé : c’est qu’elle avait été fondée sur le rocher. »

 Ce rocher-fondation n’a pas été bâti de main d’homme : il participe à la puissance cosmique du minéral tout entier. Il est le point d’émergence géologique, sous-terrain, puissant et caché, qui se fait point de rencontre avec les forces de l’air et du soleil. Le minéral émergeant, matrice fondatrice du règne végétal et animal, recèle en ses flancs toutes les puissances de l’Eau et du Feu :

 «  De son sen couleront de fleuves d’eau vive. Il parlait de l’Esprit. »

L’immensité rocheuse, secrète ou érodée par le vent, ne relève pas d’une symbolique de l’immobilité et d’ordre immuable, de pétrification, mais plutôt, elle détient silencieusement et puissamment toutes les sources des eaux et du feu intérieur, celui-là même qui brule sans consumer. Qu’est donc le rocher sinon la figure solide du Feu liquide ?

Après avoir décrit rapidement la richesse et la complexité de l’image du « rocher » – rocher-Dieu -, une question se pose légitimement à propos du texte de Matthieu, qui applique cette image à la personne de Simon : comment une image biblique, qui est appliquée aussi exclusivement à Yahwe et au Christ, à la personne divine donc, peut-elle convenir à celle d’un homme, si éminent puisse-t-il être ? Ce « sacre » de Simon en fait-il une personne parée de puissance et d’attributs divins ? Peut-il s’identifier au rocher-Dieu ?

Le contexte nous dit déjà que le «  tu es Pierre » est une réponse à une question antérieure : celle que Jésus pose sur sa propre identité : «  Au dire des gens, qui est le Fils de l’Homme ? », et que cette réponse de Simon affirme, dans un cri de foi, non seulement la messianité de Jésus mais sa filiation divine, son identité divine ;

En retour, Jésus confère-t-il à Simon une identité nouvelle ? Non mais une mission nouvelle. Le nom ne change pas la personne, dans sa nature, mais va profondément la modifier dans son mode d’existence . En Jésus coexistent la nature divine et la nature humaine : c’est l’Incarnation. Dans la symbolique de l’Incarnation qui continue, historiquement, à se dire, à se signifier, Pierre devient un signe de l’Incarnation, de la continuité, de la pérennité du lien avec le fondateur : il est la Pierre plantée, le rocher taillé par le Christ, scellé sur le rocher-Christ, participant par mode de re-présentation à la nature même du Christ mais ne s’y identifiant en aucun cas. Pierre n’est pas « signe » du Christ comme un sacrement : le Pain et le Vin sont , par identification, réalité de la Présence du Christ . Pierre et ses successeurs ne sont pas des « eucharisties » ! Il re-présente mais ne tient pas la place de … ! Un représentant, c’est à dire un ambassadeur, parle et agit « au nom de », parce qu’il a reçu mission de …Toute la difficulté et l’ambiguïté de sa tâche , c’est qu’il doit suffisamment exister par lui-même, par ses qualités, son rayonnement pour bien être « signe » de ce qu’il représente, mais de façon si forte que la puissance de sa personnalité et la manière d’exercer sa fonction fasse disparaître la réalité qu’il est chargé de signifier. Le signe doit toujours finir par s’effacer pour révéler le signifié..

C’est ainsi que le Christ renvoie toujours sans cesse et au Père et à l’Esprit, tout en sachant bien être Lui-même et parler de Lui.

Enfin l’image des clefs, dans le texte de Matthieu, qui suit celle du rocher, nous montre bien que Pierre ne tire pas son pouvoir de lui-même : il participe à la puissance divine par mode de délégation. Mais surtout, et pour finir, tout cet épisode est dominé par l’annonce de la Résurrection : d’où l’image des « portes de la mort » et des « portes de la Vie » : Jésus va passer par les portes de la mort, les ouvrir avec ses divines clefs, et annoncer à toute l ‘humanité que, par participation à sa Résurrection, les portes de la mort ne se refermeront pas sur elle. La voici la parole « infaillible », que Pierre et ses successeurs ont pour mission d’annoncer : la Vie a vaincu la mort !

Il n’y a pas de faille dans le rocher-Dieu car il est de perfection divine : la faille – figure de mort – ne saurait l’ébranler pour toujours ! Participants à l’espérance de ressusciter en Christ, nous sommes, avec Pierre, « infaillibles » quand nous annonçons la victoire sur la mort !

Père Alain de La Morandais

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