La samaritaine

Dimanche dernier, l’épisode de la Transfiguration nous avait montré que la gloire de Dieu est présente et cachée dans l’humilité de l’Homme Jésus, mais le même fait nous révélait aussi, et surtout, que l’humilité de l’Homme Jésus est le cœur de la gloire de Dieu. Le déchirement du voile manifeste non seulement que Dieu a pris temporellement en Jésus forme de serviteur, mais aussi que la forme du serviteur, qui apparaît en Jésus, est la forme éternelle de Dieu.

qMEeWVzRJstDiexx_fLaFo1PCiMConsidérant aujourd’hui, sous la forme charnelle de serviteur, cet Homme Dieu demandant à boire à une étrangère, une « impure », nous pensons à cette grande et humble soif qui s’exprimera sur la croix par l’un des appels du crucifié : « J’ai soif ! » (Jean XIX,28)

« Qui m’a vu, a vu le Père », disait Jésus, par lui-même et à lui seul, signe visible de l’invisible. Le Dieu Père tout-puissant, professé dans le Credo, est-Il donc le même que celui de l’Incarnation, depuis la crèche de Noël jusqu’au gibet du Golgotha ?  La Toute-Puissance se cache-t-elle donc dans la Toute-impuissance du calvaire ? Nous avons du mal à concilier en nous deux images du divin : celle de la Puissance et de celle de l’impuissance, parce que l’idée de puissance demeure toujours en nous comme dominatrice et pas celle de l’Impuissance chrétienne, qui agonise et meurt en croix, et reste en surimpression. Et la coexistence de ces deux images est désastreuse pour l’âme et pour l’esprit. « Certes, Dieu est tout puissant mais puissant de quelle puissance ? », nous demandons nous.  « C’est la toute impuissance du calvaire qui révèle la vraie nature de la Toute-Puissance de l’Etre infini. » C’est l’humilité de l’amour qui peut nous donner la clef : Il faut peu de puissance pour s’exhiber, il en faut beaucoup pour s’effacer. Dieu est Puissance illimitée d’effacement de soi. »

Quel est donc cet amour étrange, assez humble pour inviter sans contraindre et assez fort pour ne pas exiger la réciprocité comme condition de constance ?Quel est cet amour qui, parce qu’enveloppé d’humilité, peut demeurer égal à lui-même en dépit des oscillations de la réponse ou des silences de l’aimé ? Dieu est cet Etre qui prononce un « je t’aime » inconditionnel. Seul l’amour divin le peut, car l’amour humain ne peut durer et se maintenir sans un minimum de réciprocité. Cet amour sans condescendance, sans rien dans le regard qui surplombe, sans contrainte, tout en spontanéité, nous le voyons dans cette rencontre entre Jésus et la samaritaine. Il fait se révéler cette femme à elle-même, la conduisant par elle-même à dire sa vérité sur elle-même, comme Il lui fait poser la question de sa mystérieuse identité ? Précieuse et humble rencontre de deux libertés ! « Dieu humblement caché, car on ne pourrait Le voir et rester libre. L’invisibilité de Dieu est son humilité respectueuse de notre liberté. »(Père Varillon) Le secret de cet Amour divin est dans son humilité.

Même s’il est encore très naturel, trop naturel, même s’il n’approche que de fort loin le désintéressement absolu de l’Amour divin, même s’il est mêlé de passion égoïste qui l’incurve sur lui-même, l’amour humain peut bégayer quelque chose sur l’amour divin, parce qu’on peut discerner en lui une lumière qui, dans le crépuscule de son matin, n’est pas autre que celle du soleil éternel. « Il n’y a pas deux soleils, deux amours. »« Si l’amour humain peut conduire à l’amour divin, c’est qu’il en est une manifestation, même s’il n’a guère encore conscience de sa noblesse et s’il ne sait pas qu’il devra être transfiguré. » L’aimant dit à l’aimé : « Tu es ma joie. » C’est une affirmation de pauvreté : « sans toi, je suis pauvre de joie ! » Aimer, c’est vouloir être par l’autre et pour l’autre.

Par l’autre : c’est l’accueil. La Samaritaine accueille ce Juif qui fait fi des règles de bienséance religieuse et sociale ; pour l’autre : c’est le don. Jésus lui offre l’eau vive, le symbole de l’Esprit. « Si tu savais le don de Dieu ! » Accueil et don sont deux aspects de pauvreté. « Sans toi je ne peux me suffire ! » Voilà ce que signifie « je t’aime », et on ne peut dire à la fois « je t’aime » et « je veux être indépendant de toi ! ». Car lorsqu’on aime, on accepte de dépendre. Et à ceci nous reconnaissante la personne la plus aimante, à ce qu’elle est la plus dépendante. Dieu, bien sûr, est souverainement indépendant, donc libre , mais libre d’aimer et d’aller jusqu’au bout de l’amour. Le bout de l’amour, c’est le renoncement à l’indépendance. A la limite, c’est la mort. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. »

Le Christ qui demande à boire nous révèle vulnérabilité divine, celle de l’Amour Lui-même.

Père Alain de La Morandais

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