L’aveugle-né

Duccio-di-B.-Guerison-de-l-aveugle-ne-copie-1« Je suis venu dans ce monde pour une remise en question : pour que ceux qui ne voient pas puissent voir et que ceux qui voient deviennent aveugles. » En fait de remise en question c’est l’ordre des valeurs qui est radicalement inversé. Les pharisiens le comprennent très bien, se sentant tout à fait visés sous le nom de ceux qui « voient ». Ceux qui « voient », selon Jésus, et qui sont condamnés à devenir « aveugles », sont ceux-là qui s’aveuglent eux-mêmes de leur science, de leur morale, de leur savoir : les servants de la Loi, sûrs de leurs dogmes et de leurs doctrines, On les reconnaît autour de nous et en nous-mêmes non seulement qu’ils « savent » et le font savoir, mais aussi à ce que cette certitude, qui se transforme rapidement en intolérance, a tôt fait de devenir une menace. « En effet, les Juifs s’étaient déjà mis d’accord pour exclure de la synagogue tous ceux qui déclareraient que Jésus est le Messie. »

Les tenants de la Loi sont là, veilleurs et vigilants : ils défendent le Loi parce que la Loi est là qui assure leur défense. La Loi assume sa bonne fonction sociale de Loi, qui est là pour cela : défendre, protéger. C’est pour cela que la société, et toute forme de vie sociale, s’invente des lois. S’il n’y avait pas de péché en nous, il n’y aurait pas besoin de Loi … ! Et si l’on tient à ce que la Loi soit respectée, elle doit contenir en elle de quoi dissuader toute envie de la transgresser. Pour la Loi morale, le ressort à faire mouvoir dans l’âme est celui de la crainte, de la peur : »Ses parents parlaient ainsi par ce qu’ils avaient peur des Juifs. » On ne peut décrire les choses plus clairement. Et la sanction survient : « Ils le jetèrent dehors. Jésus apprit qu’ils l’avaient expulsé … » L’aveugle-né a transgressé la Loi. Il paye le prix. C’est normal. Aucun système social ne peut fonctionner autrement. Or que fait Jésus dans cette affaire ? Il transgresse tranquillement la Loi : il guérit un jour de sabbat. Pas même sur la demande de l’infirme qui s’est retrouvé excommunié . Il en prend Lui-même l’initiative.

Est-ce que l’ancien aveugle a l’air de se plaindre de sa situation ? Non. On sent un homme enfin libéré : il n’a plus peur – comme ses parents ! –et devient même ironique et impertinent. Signes de santé et de liberté. Libéré non seulement de ses ténèbres physiques, de la Loi sociale et morale du clan, de sa petite sécurité de mendiant reconnu et entretenu par la bonne conscience des riches ; non seulement libéré de la justification par l’obéissance à la loi morale et religieuse, mais le voilà passant de l’ordre de la lettre qui tue à celui de l’Esprit qui vivifie. »(II Cor.III,6), passant de l’ordre de la justice à celui de la foi (Nous avons été dégagés de la Loi de manière à servir dans la nouveauté de l’Esprit et non plus dans la vétusté de la lettre. »(Rom.VII,6) Le voici reconnaissant et aimant le Messie, dans le poudroiement lumineux et aventureux de la Liberté christique, là où l’amour ne peut qu’inventer sa loi. Ou mieux son alliance avec l’Eternel.

Et pourquoi cet homme-là avait-il tout à y gagner dans l’aventure ? Parce qu’il n’avait pas grand-chose à perdre, en fait de sécurité morale, de biens sociaux et matériels, d’amours ou d’amitiés. Sa soumission à l’ordre, à la Loi ne lui apportait guère plus que cette petite bonne conscience d’homme soumis et racorni . Rien à perdre parce que ne possédant rien, et ayant tout à gagner, parce que l’amour vrai, comme la foi, dépossède, met à nu et nous rend à la Liberté.

« Vous avez rompu avec le Christ, vous qui cherchez la justice de la Loi. » (  Galates V,4)

«  Vous avez été appelés à la liberté. »(Galates V ,13)

« Si l’Esprit vous anime, vous n’êtes pas sous la Loi.»

Père Alain de La Morandais

Une vie avec l’histoire, Emmanuel Le Roy Ladurie

41oKzYU5qDL._Le Père de La Morandais vous recommande la lecture du livre, Une vie avec l’histoire,             d’ Emmanuel Le Roy Ladurie publié aux éditions Tallandier.

4e de couverture : 

De la défaite de 40 à Mai 68, de la création de l’École des hautes études en sciences sociales aux métamorphoses de la Bibliothèque nationale de France, du lycée de Montpellier au Collège de France et à l’Institut, des prestigieuses universités américaines de la côte Est aux centres de recherche japonais, de l’Inquisition médiévale dans les Pyrénées à la cour de Louis XIV, de la famille bâloise des Platter aux effets des changements climatiques sur les sociétés humaines, Emmanuel Le Roy Ladurie demeure l’un de nos plus féconds et plus célèbres intellectuels. Né en 1929, il a été mêlé aux grands remous du xxe siècle et a voué sa vie à l’investigation sur le passé : à tous égards, l’histoire est pour lui comme une seconde nature.

Élève, maître, ami ou rival des plus grands, les Braudel, les Furet, les Lévi-Strauss, les Bourdieu, les Chaunu et tant d’autres, il multiplie ici les portraits, les analyses et les anecdotes – souvent piquantes. C’est un témoignage infiniment vivant sur le prodigieux renouvellement de la discipline historique sous l’impulsion de l’« école des Annales ». S’il a naguère évoqué son itinéraire politique, il avait rarement parlé de sa vocation et de son métier. Les lecteurs, nombreux, de Montaillou, village occitan ou de l’État royal, de l’Histoire du climat depuis l’an mille ou du Siècle des Platter trouveront dans ce livre le récit d’une aventure passionnante.

La samaritaine

Dimanche dernier, l’épisode de la Transfiguration nous avait montré que la gloire de Dieu est présente et cachée dans l’humilité de l’Homme Jésus, mais le même fait nous révélait aussi, et surtout, que l’humilité de l’Homme Jésus est le cœur de la gloire de Dieu. Le déchirement du voile manifeste non seulement que Dieu a pris temporellement en Jésus forme de serviteur, mais aussi que la forme du serviteur, qui apparaît en Jésus, est la forme éternelle de Dieu.

qMEeWVzRJstDiexx_fLaFo1PCiMConsidérant aujourd’hui, sous la forme charnelle de serviteur, cet Homme Dieu demandant à boire à une étrangère, une « impure », nous pensons à cette grande et humble soif qui s’exprimera sur la croix par l’un des appels du crucifié : « J’ai soif ! » (Jean XIX,28)

« Qui m’a vu, a vu le Père », disait Jésus, par lui-même et à lui seul, signe visible de l’invisible. Le Dieu Père tout-puissant, professé dans le Credo, est-Il donc le même que celui de l’Incarnation, depuis la crèche de Noël jusqu’au gibet du Golgotha ?  La Toute-Puissance se cache-t-elle donc dans la Toute-impuissance du calvaire ? Nous avons du mal à concilier en nous deux images du divin : celle de la Puissance et de celle de l’impuissance, parce que l’idée de puissance demeure toujours en nous comme dominatrice et pas celle de l’Impuissance chrétienne, qui agonise et meurt en croix, et reste en surimpression. Et la coexistence de ces deux images est désastreuse pour l’âme et pour l’esprit. « Certes, Dieu est tout puissant mais puissant de quelle puissance ? », nous demandons nous.  « C’est la toute impuissance du calvaire qui révèle la vraie nature de la Toute-Puissance de l’Etre infini. » C’est l’humilité de l’amour qui peut nous donner la clef : Il faut peu de puissance pour s’exhiber, il en faut beaucoup pour s’effacer. Dieu est Puissance illimitée d’effacement de soi. »

Quel est donc cet amour étrange, assez humble pour inviter sans contraindre et assez fort pour ne pas exiger la réciprocité comme condition de constance ?Quel est cet amour qui, parce qu’enveloppé d’humilité, peut demeurer égal à lui-même en dépit des oscillations de la réponse ou des silences de l’aimé ? Dieu est cet Etre qui prononce un « je t’aime » inconditionnel. Seul l’amour divin le peut, car l’amour humain ne peut durer et se maintenir sans un minimum de réciprocité. Cet amour sans condescendance, sans rien dans le regard qui surplombe, sans contrainte, tout en spontanéité, nous le voyons dans cette rencontre entre Jésus et la samaritaine. Il fait se révéler cette femme à elle-même, la conduisant par elle-même à dire sa vérité sur elle-même, comme Il lui fait poser la question de sa mystérieuse identité ? Précieuse et humble rencontre de deux libertés ! « Dieu humblement caché, car on ne pourrait Le voir et rester libre. L’invisibilité de Dieu est son humilité respectueuse de notre liberté. »(Père Varillon) Le secret de cet Amour divin est dans son humilité.

Même s’il est encore très naturel, trop naturel, même s’il n’approche que de fort loin le désintéressement absolu de l’Amour divin, même s’il est mêlé de passion égoïste qui l’incurve sur lui-même, l’amour humain peut bégayer quelque chose sur l’amour divin, parce qu’on peut discerner en lui une lumière qui, dans le crépuscule de son matin, n’est pas autre que celle du soleil éternel. « Il n’y a pas deux soleils, deux amours. »« Si l’amour humain peut conduire à l’amour divin, c’est qu’il en est une manifestation, même s’il n’a guère encore conscience de sa noblesse et s’il ne sait pas qu’il devra être transfiguré. » L’aimant dit à l’aimé : « Tu es ma joie. » C’est une affirmation de pauvreté : « sans toi, je suis pauvre de joie ! » Aimer, c’est vouloir être par l’autre et pour l’autre.

Par l’autre : c’est l’accueil. La Samaritaine accueille ce Juif qui fait fi des règles de bienséance religieuse et sociale ; pour l’autre : c’est le don. Jésus lui offre l’eau vive, le symbole de l’Esprit. « Si tu savais le don de Dieu ! » Accueil et don sont deux aspects de pauvreté. « Sans toi je ne peux me suffire ! » Voilà ce que signifie « je t’aime », et on ne peut dire à la fois « je t’aime » et « je veux être indépendant de toi ! ». Car lorsqu’on aime, on accepte de dépendre. Et à ceci nous reconnaissante la personne la plus aimante, à ce qu’elle est la plus dépendante. Dieu, bien sûr, est souverainement indépendant, donc libre , mais libre d’aimer et d’aller jusqu’au bout de l’amour. Le bout de l’amour, c’est le renoncement à l’indépendance. A la limite, c’est la mort. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. »

Le Christ qui demande à boire nous révèle vulnérabilité divine, celle de l’Amour Lui-même.

Père Alain de La Morandais