Le service des pauvres

« Homélie de st Léon le Grand , bréviaire, t. IV, p. 353 :

«  Si l’on aime Dieu, on se contente de plaire à Celui qu’on aime, car on ne doit pas attendre une récompense meilleure que l’amour lui-même. En effet, l’amour qui vient de Dieu est tel que Dieu Lui-même est Amour ; l’âme enamourée se réjouit tellement d’être comblée par Lui qu’elle ne désire trouver sa Joie en rien d’autre que Lui. Car elle est très vraie la parole du Seigneur : « Là où sera ton trésor, là sera ton cœur. … Lorsque les riches  distribuent leur superflu pour le soulagement des pauvres, ils accumulent pour eux mêmes des richesses inaliénables ; ce qu’ils ont mis de côté par leurs aumônes ne risque plus de se perdre ; et il est bien juste qu’ils aient leur cœur là où est leur trésor, car le plus grand bonheur est de faire valoir de telles richesses pour qu’elles s’accroissent, et de ne pas craindre qu’elles disparaissent. »

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Tout enfant, j’ai appris de ma mère que la pauvreté pouvait écraser ou ennoblir. Etre pauvre et aristocrate, un vrai paradoxe et pour soi-même, et aux yeux des autres, les bourgeois ou les classes moyennes. Avant de comprendre le pourquoi de cette pauvreté, alors que nous vivions encore dans appartement vaste bien meublé, avec nombre de souvenirs honorables de famille – tableaux d’ancêtres, meubles anciens, livres armoriés, argenterie – et que nous , les trois enfants, étions inscrits dans le meilleur Collège privé de la Ville, j’avais deviné que Maman allait emprunter de l’argent à l’épicière pour sa fin de mois, qu’elle ne pouvait pas répondre à nos demandes niaises pour des vêtements à la mode, comme les amis du Collège, et même – ah ! ce début d’été là ! –que je ne pourrais même pas partir en vacances.


– Maman, pardonnez – moi mon indiscrétion, mais je ne comprends pas …
Alors , alors seulement, je m’étais inquiété pour elle, cette petite Mère courage, et avais commencé à poser ces questions de l’enfance, auxquelles les adultes espèrent toujours échapper :

– Qu’est ce que tu ne comprends pas ? C’est une question du catéchisme ?

– Non, pas du tout . Pas une question sur ce Dieu qui sait Tout, non, c’est une question sur nous … la famille. A la maison, nous avons de jolis meubles, des portraits de famille, tout ce qui fait que c’est beau et normal, comme chez les camarades que je fréquente, et peut-être mieux, mais j’ai compris que vous n’aviez pas trop d’argent à la fin du mois. On paraît comme des riches et en vérité … ?

– Nous sommes des faux riches. Ton père, que tu ne connais pas et tu sais comment il est mort dans les camps en Allemagne, ton père était d’une famille de vieille lignée …

– C’est quoi lignée ?

– Ca veut dire une vieille famille qui remonte à loin, très loin, avec des traditions et des devoirs … tu comprendras plus tard. Ton grand-père, pour son mariage, s’était vu offrir par son père – ton arrière grand-père ! – au Croisic un petit château face à l’océan, une sorte de médiéval XIX ème  siècle, avec donjon …

–  C’est quoi médiéval XIX ème siècle ?

– Je t’emmènerai le visiter, il s’appelle Saint – Goustan .                                

– Pourquoi le visiter ? On peut pas y habiter ? Il est plus à nous ?

– Tu as tout compris. On n’a plus rien, que des restes d’une « grandeur » disparue, et avec ton père, disparu  aussi pendant la guerre dans un camp de concentration, c’est devenu de pire en pire. Nous sommes passés presque de rien à moins que rien.

– Et pourquoi n’avez-vous pas vendu les meubles jolis de l’appartement, les tableaux des ancêtres, l’argenterie ?


Depuis l’enfance, la pauvreté n’est pas une idée, ni même une référence biblique, l’imagerie pieuse d’une crèche avec de mignons moutons dociles et bêlants, non, ce fut l’école de ma vie. Mon terrain à moi, faux riche parmi les riches et déjà « 
frère» des pauvres. Avant ma conversion, j’avais envie, nostalgique, de la fuir, cette « Dame pauvreté » pour retrouver la richesse perdue. Redorer le blason . Illusion de la reconquête. Rastignac manqué.– Je voulais qu’il vous reste quelques souvenirs, quelques désirs d’avenir, les traces d’une Histoire. Pour votre mémoire, pour trouver du courage.

Dans mes années d’adolescence nantaise, la fête de Noël n’a jamais été ni exclusivement familiale ni consumériste. Le soir même, ou vigile précédant la Messe de minuit, j’allais avec des copains scouts passer ce « réveillon » dans la banlieue, chez  des ouvriers que nous aidions à construire leurs maisons – les « castors ». le déjeuner uniquement du midi de la Nativité nous ré »unissait en famille, sobrement, non seulement parce que nous étions encore dans la pénurie d’après-guerre mais parce que les revenus de notre mère, veule, relevaient de la sobriété obligée . Le moment fort n’était pas dans les plaisirs de table mais lorsque les trois enfants se regroupaient autour de leur Maman, au piano, pour chanter les Noëls de la tradition. Ainsi dès l’enfance , l’image de l’ Incarnation du Fils est marquée par la pauvreté de sa crèche et l’humilité. Un Dieu qui est Tout et qui se signifie par un rien, un enfançon de rien du tout, fragile et vagissant. Rien n’est plus proche de l’absolument Tout que l’absolument Rien : c’est la figure du nouveau-né dans sa mangeoire misérable comme celle du crucifié, lamentable sur le gibet. C’est la mise en évidence que Dieu est minuscule, si petit dans l’invisible qu’Il passe à travers toutes les mailles du grand filet de la Raison, si minuscule que nous sommes incapables de le discerner, Lui qui est présent dans la plus infime parcelle de nous-mêmes. La grandeur infinie du Fils de Dieu est dans infinie petitesse, parce qu’Il loge infiniment dans le détail et dans l’ensemble, Lui qui est toujours à l’intérieur du plus intérieur, étant le centre de Tout.

Dans la Nuit de l’incarnation, toutes les églises des villes et des campagnes font le plein, avec une majorité de « fidèles » qui ne viennent guère qu’une ou deux fois par an. Et moi, ayant porté pendant vingt deux ans durant le poids de ces assemblées, je les admire ces femmes et ces hommes qui ne font pas partie du peuple fidèle des dimanches ordinaires ,  parce qu’au moins une fois par an ils prennent le risque de se laisser émouvoir dans leur scepticisme quotidien : le sourire du Fils de Dieu par les yeux d’un Enfant  se pose sur leurs regards. Discrètement, humblement . Et la question tressaille à nouveau, une nouvelle fois, une fois encore :

 – Et si c’était vrai ?

Père Alain de La Morandais

Ce texte est un extrait du prochain livre du Père Alain de La Morandais « Lettre ouverte aux fidèles et rebelles de l’Eglise », à paraître en avril 2014

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