« Tout homme qui se met en colère contre son frère … »

Mt.V,17-37

On méconnaîtrait le sens du simple péché si l’on ne distinguait, dans la puissance même de son dynamisme, des effets dont la vertu peut finir par bénéficier. La théologie morale catholique n’oublie jamais que la force de la grâce peut être telle que du mal elle ne puisse toujours tirer quelque chose de positif. O felix culpa !, chante la liturgie de la Passion en parlant du péché originel, « ô bienheureuse faute qui nous a valu un tel Sauveur ! » C’est peut-être Claudel qui a le mieux exprimé cela dans Le Soulier de satin, lorsqu’il nous fait comprendre que pour soulever une âme, la faire passer du plan de la médiocrité à celui de l’héroïsme, rien ne vaut une violente tentation car celle-ci ou bien écrase comme un poids, ou bien soulève comme un levier ; une grande passion coupable est un malheur si on en demeure le jouet, mais elle peut devenir une force infiniment précieuse, si on la maîtrise, la canalise et l’exploite ; enfin, il n’y a pas de tentation qui ne puisse devenir un levier et il n’y a pas de passion qui ne puisse tourner au bien, si on recourt aux appels à la grâce.

XAM72421De l’orgueil, on ne dit jamais qu’il y a un « saint orgueil », parce que, on l’a vu, il s’oppose directement à Dieu, cependant que ses dérivés, tels la vanité et l’amour-propre, peuvent dynamiser un tempérament tenté par la veulerie ou la lâcheté de telle sorte qu’il puisse vaincre sa paresse et ses peurs : il faut bien avoir envie de goûter un peu à la gloire pour se donner les moyens honnêtes de vaincre. La crainte d’être atteint par la vanité des succès ne convaincra pas une âme noble de renoncer à une belle entreprise. L’envie et la jalousie, dans leurs manifestations immodérées, sont assurément détestables mais il y aurait quelque présomption en amour à s’imaginer qu’il ne puisse nous être ravi ou que la fidélité soit indéfiniment naturelle, de telle sorte qu’un petit soupçon de jalousie peut participer à fortifier la vigilance pour rendre l’amour plus zélé. Et c’est bien dans ce sens honorable que les auteurs sacrés ont pu oser parler de la « jalousie divine ». On voit mal, en revanche, comment la luxure pourrait devenir « sainte » – même si l’on s’avisait de faire l’amour avec une personne par pure compassion (La Pitié dangereuse), tant il est vrai que le samaritain du sexe demeurerait soupçonné de n’avoir pas boudé son propre plaisir ! –, et si les embrasements de la sensualité peuvent tromper quelque temps une âme avide de passions plus hautes, ce n’est qu’au prix du renoncement au plaisir sexuel qu’elle pourrait accéder à l’air pur de l’âpre chasteté. La paresse, elle, peut tourner au bien de celui qui la pratique et de son entourage, lorsque celui qui a tendance à s’y abandonner, tout en portant le poids de certains pouvoirs, consent alors à déléguer une partie de ses responsabilités, ce qui est non seulement une marque de confiance envers ses collaborateurs, une pédagogie dans leur éducation à l’autorité, mais participe souvent aussi à la meilleure efficacité de l’entreprise. Quant à la gourmandise du style goinfrerie, les étiquettes de boîtes de camembert ont beau aguicher le client par des trognes de moines illuminés et certains monastères vivre de la vente de vins et de liqueurs, l’excès du boire et du manger n’a jamais soulevé une seule âme vers la sainteté, encore qu’une ivresse éthylique passagère – avec du dom Pérignon, par exemple ! – puisse faire mesurer d’un coup au buveur surpris la fragilité de sa résistance et le guérir de la tentation de ce genre de plaisirs, voire le conduire vers des aspirations plus mystiques.

La colère comme vertu

Parmi les péchés capitaux, seul celui de la colère a le mérite de pouvoir être un acte de vertu, d’où l’expression, pas toujours abusive, de « sainte colère ». Le mot même de « colère » n’est entré qu’assez tard, sans doute au XVIe siècle, dans la langue française usuelle. Le nom ancien était « ire » – du latin ira, donnant toujours « irascible » –, qui est devenu complètement désuet. À l’origine, « colère » était un terme médical venant du grec kolè qui se traduit par « bile » ; sa forme latine, cholera, a d’abord désigné à Rome la maladie que l’on continue d’appeler ainsi ; sa forme française lui vient de ce que l’accès de colère était attribué jadis par la médecine à un excès de bile et qu’il était fréquent chez les tempéraments dits « bilieux ». Ce qui caractérise surtout, pour l’observateur, la colère dans sa forme vraiment propre – crise ou accès –, ce qui la distingue du chagrin, de la mélancolie des atrabilaires, de l’irritation, du simple ressentiment, de la haine et des autres passions d’excitation, ce sont sa force explosive, son agressivité de réaction plus ou moins accusée, plus ou moins contenue, ainsi que la concentration et l’intensification des forces nerveuses qu’elle opère dans le sujet. Ainsi, la colère comprend à la fois, et intimement entremêlés, des éléments psychiques et des éléments physiologiques spécifiques.

Psychiquement, elle est une émotion, comprenant une représentation ou une imagination accompagnée d’abord de déplaisir ou de tristesse et amenant la réaction offensive. À cette dernière se joint bientôt une satisfaction obscure, liée au jeu de l’énergie surabondante, un certain plaisir d’infliger à autrui une affliction, d’exercer l’instinct de domination, voire une délectation morale d’avoir été le bras de la justice. Physiquement, se produit dans l’organisme toute une série de modifications dont Sénèque dressait déjà le tableau remarquable dans son traité De ira et que les modernes ont habillé de termes plus scientifiques : excitation des nerfs vasomoteurs, dilatation des vaisseaux sanguins, augmentation de la circulation cutanée avec rougeur et gonflement des veines, particulièrement du visage ; innervation des muscles volontaires avec spasmes ; voix rauque et saccadée, bouche fermée et dents serrées ; l’accroissement de la sécrétion biliaire, autrefois célébré, est plutôt rejeté aujourd’hui, mais celui de la salive reste indéniable, celle-ci prenant même parfois un caractère toxique par l’abondance de ptomaïne. Finalement, il y a dans l’accès colérique une surexcitation de tout l’organisme et des organes actifs avec un afflux ressenti des forces nerveuses concentrées et débordantes. Ces signes toutefois ne se rencontrent pas dans toutes les colères puisque, à côté des « colères chaudes », il y a les « colères froides », où le cœur se resserre, la face devient d’une pâleur extrême, le front se couvre de sueur et un silence impressionnant domine… le tout ne se terminant pas nécessairement par une grande agitation ou une décharge brutale. Quelles que soient les formes que prend la colère par suite de la surexcitation organique et de la violence émotionnelle, les puissances supérieures, telles que l’intelligence et la volonté, se trouvent embarrassées et diminuées dans leur activité réfléchie ; en certaines crises, elles arrivent même à s’obscurcir et à se voir annihilées : le sujet perd complètement le contrôle et la maîtrise de soi, ce qui peut conduire aux violences extrêmes, voire au meurtre. C’est surtout vrai des colères pathologiques qui confinent, quand elles ne se confondent pas avec elles, à des formes épileptiques et aux crises de démence. Sans aller jusqu’au pathologique à proprement parler, les tempéraments sanguins ou anxieux sont plus sujets aux accès de colère que les placides ou les personnes non stressées.

Communément, on entend par « colère » une réaction violente de tout l’être contre un mal dont il veut se préserver ou tirer vengeance. Ce « mal » peut être très varié : injure, humiliation, trahison, mépris, s’adressant au sujet lui-même ou au prochain qu’on estime et qu’on veut défendre. Ce peut n’être aussi qu’une simple contrariété, un obstacle de tout ordre devant lequel on s’irrite et qu’on veut briser. Dans le domaine des passions amoureuses, le dépit et la jalousie sont souvent des sources de colère. Saint Thomas d’Aquin définit ainsi cette passion : « l’inclination que nous avons de punir quelqu’un pour en tirer une juste vengeance».

Père Alain de La Morandais 

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