Les jeunes : mai 68, Taizé, JMJ, mouvements et paroisses

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«Ne donnez à personne le nom de Père, car vous n’avez qu’un seul Père … »  Cette petite phrase évangélique, j’y pensais souvent dans les années 68, où j’étais aumônier de Lycée, car tout spontanément, de douze à dix-huit ans, tous les élèves m’appelèrent vite par mon prénom de Baptême, alors que les parents me donnaient du « mon Père » . Inconsciemment, et sans référence explicite à l’ Evangile, ni les enfants , ni leurs géniteurs,  ne se trompaient tout à fait : les premiers, vu mon jeune âge, recherchaient en moi le grand « Frère » , et le seconds, à cause de la trop grande absence du « père » à la maison, venaient se confier, sur leur progéniture ou sur leur couple, à celui qu’une habitude cléricale abusive faisait nommer « mon Père ».

Trente ans après, des témoins de cette période singulière de mai 68, m’ont assuré que c’était la « fraternité » de l’aumônerie du Lycée dont il gardait la mémoire vive ; rétrospectivement, si j’ai pu penser qu’il y avait du vrai, humainement et sans doute trop humainement, je reste assez réservé sur ma capacité d’alors d’avoir pu devenir, comme « frère », le signe d’une autre « paternité », la seule , transcendante , celle dont nous parle toujours son Fils : «  Vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux. » Ni Père , ni Maître ? étions-nous invités à cela ?  Mais signe du Père, et signe du Maître, qui, seul, est le Fils ? Oui. Comment face à un tel redoutable programme , ne pas baisser les bras ? En nous souvenant de ce qui est rappelé par l’apôtre Paul : «  L’Esprit que vous avez reçu  ne fait pas de vous des esclaves, des gens qui ont encore peur ;  c’est  l ‘Esprit qui fait de vous des fils ; poussés par cet Esprit, nous crions vers le Père, en l’appelant « Abba » ! (Rom.V, 12-17)

Cette question sur la « paternité » s’appuyait sur une autre, corrélative : notre crédibilité ! Le Fils, dans les évangiles, critique les scribes et les pharisiens, en disant d’eux : «  Ils disent et ne font pas. », ce qui nous revient à nous poser à nous-mêmes la question : comment savoir si nous faisons partie de ceux qui « disent et ne font pas », ou bien de ceux qui ne disent pas et ne font pas, ou bien  de ceux qui ne disent pas et font, ou encore et enfin de ceux qui disent – et – font ? «  C’est l’Esprit Saint lui-même qui affirme à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. » Celles et ceux qui ne – disent – pas – et – font , composent la grande armée silencieuse de toutes les personnes dont la main droite ignore ce que fait la main gauche : elle est cette « communion des saints » , invisible et muette, qui nous entoure, nous porte et parfois même  nous transporte par une foule de  gestes simples et petits , qui sont comme les gouttes de rosée de la charité discrète. Ils ne font pas bruit ; Ils aident à vivre ou à survivre .

Enfin, dans celles et ceux qui disent – et – font , il y a ces personnes qui, répondant à un appel plus singulier de l’Esprit, selon une vocation unique , ont pris le risque public d’être jugés sur leurs actes : religieux et religieuses, témoins de l’action et de la contemplation,  prêtres, diacres, laïcs engagés , toutes et tous ayant reçus mission d’ Eglise. Autant d’arbres plantés partout dans le monde entier : ils seront jugés à leurs fruits, comme des enfants de Dieu auxquels le Père a confié ses meilleurs talents et dont l’opinion publique , croyants incroyants confondus , sait déjà que pas un seul ne peut demeurer enfoui . Est-ce que j’ai eu peur, comme aumônier de Lycée, dans la traversée du charivari de mai 68 ? Oui, bien sûr , de même que des Pères conciliaires, à leur niveau ,  connus à Rome pendant le Concile , dont le nom de « Père » engageait à la fraternité et qui se souvenaient que «  l’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse » et que «  Dieu voit le fond des cœurs, connaît les intentions de l’Esprit : il sait qu’en intervenant pour les fidèles , l’Esprit veut ce que Dieu veut . Nous le savons, quand les hommes aiment Dieu , Lui-même fait tout contribuer à leur bien , puisqu’ils sont appelés selon le dessein de son amour. » (Rom. VIII, 26-30) « Diligentibus Deum, omnia cooperatur in bono. » « Tout coopère au bien de ceux qui aiment Dieu. » Tout ! Même mai 68 pour un aumônier de Lycée et ses élèves.

Un des signes , comme un appel au secours caché, de la jeunesse lycéenne et étudiante de Mai 68 était la crise de la relation père – fils qui fut remplacée, à titre compensatoire inconscient, par la fraternité née de la lutte et des grands débats publics. « Libertéégalité – fraternité » ! La fraternité évidemment ne sera pas durable mais marquera les mémoires comme un signe fort et sans suite, un grand Désir qui n’aboutit qu’en nostalgie. Un autre signe , très présent chez les lycéens au départ du mouvement , fut  celui  d’  échapper à   la passivité  enseignante pour tenter de se jeter dans une auto – discipline , autrement dit de changer la relation avec toute forme d’autorité .

Un des chantres chrétien du «  joli mois de mai », le philosophe Maurice Clavel, crut discerner à travers les flammes de ce mouvement l’irruption de l’Esprit, ce qui, au moins, souleva dans la communauté lycéenne quelques débats sur l’Esprit saint et le prophétisme. Le grand Frère – et peut-être témoin du Fils ? – dont je présentais l’image aux jeunes, leur avait-il fait saisir les signes du Fils et de l’Esprit ? Ces jeunes, suite aux discussions, refusaient le Dieu – explication , le Dieu – réponse, le Dieu prothèse ou bouche-trou. Le prêt à porter métaphysico – théologique était invendable , ce qui ne signifiait pas que tout discours rationnel fut refusé au sujet de la foi. Ils rejetaient les systèmes intellectuels, les idéologies ou théologies qui leur semblaient préfabriquées en chambre tiède ; pas de réponses toutes faites qui bercent la raison et la logique. Pour eux, l’Eglise, en tant qu’institution officielle crevait de sermons, de bulles, d’encycliques, de déclarations et de messages et ils opposaient à cette image celle du Fils fait chair, c’est à dire qui avait d’abord vécu un certain nombre de relations humaines, qui s’était engagés avec et dans la vie des hommes de sa race, partageant leurs inquiétudes, leurs souffrances, leurs boissons, leurs rires, leurs larmes, leurs amours et leurs chansons . Ils n’évoquaient guère sa relation mystérieuse et souvent silencieuse avec le Père … Un Fils humain, très humain, trop humain ? Il y avait un péril de dédivinisation du Fils et il fallait ramer pour les faire revenir à la transcendance.

Ces enfants de mai 68 n’étaient-ils pas comme les « gamins » de la comparaison évangélique : «  … des gamins assis sur les places, qui en interpellent d’autres : «  – Nous vous avons joué de la flûte, et vous n’avez pas dansé. »  (Mt. XI,16)

C’est alors que survint ensuite le temps des « charismatiques ». Avant que cela ne soit complètement à la mode, j’ai fait l’expérience d’un groupe de prière charismatique, en Cévennes, là où j’ai animé pendant douze ans des chantiers de jeunes, à toutes les vacances scolaires. Cela avait l’air de convenir à des personnes un peu psycho – rigides mais , quant à moi, le côté exaltant l’émotionnel ne me convainquait pas vraiment. Je me trouvais plus à l’aise , avec des étudiants, dans les grands rassemblements internationaux de Taizé. Puis vint le temps où, comme curé de paroisse, j’assurais aussi l’aumônerie d’une troupe scoute de France dans le XIV ème, en campant avec eux et en ayant surtout le souci que puissent y être accueillis des garçons sans vacances ni soutien familial. J’ai reçu la grâce de pouvoir recruter des chefs et cheftaines de bonne qualité spirituelle et humaine et ayant apprivoisé cette génération post-68, ou « Jean-Paul II », j’ai été surpris d’un décalage certain par rapport aux vrais ou pseudo – soixante – huitards . Comme cela a été dit des jeunes enthousiasmés par le pape polonais, aux qualités extraordinaires de communicant et dont le courage pouvait réveiller les plus tièdes : «  Ils aiment bien le chanteur mais moins la chanson ! » Cela faisait allusion aux constantes et répétitives leçons de morale sexuelle du pape , qui à force de ne rien lâcher – alors qu’il ne s’agissait pas de sujets engageant la dogmatique ! – finissait par conduire les jeunes à un comportement parallèle. Celles  et ceux de 68, tout formatés qu’ils aient été par le silence coupable des familles et de toute la société, avaient rejeté brutalement le carcan, au nom du refus de l’hypocrisie, tout en tombant dans des dérives addictives ou des justifications néo – moralisantes – du genre «  Mon corps est à moi ! » ou « Respectez ma différence » – mais assumaient leur « « liberté sexuelle » au grand jour. Leurs successeurs, eux, ne respectaient nullement, dans leur vie privée plutôt dégagée , la morale papale mais étaient trop prompts à exiger des adultes référents, et surtout de leurs aumôniers, une sorte d’ « hypocrisie » qui transformait ces derniers en boucs émissaires  – à l’envers ! – des vertus qu’ils ne pratiquaient pas. Je les appelais les « pudicons » :

– Il faut que je sois d’autant plus parfait que toi, tu l’es de moins en moins ! , disais-je à l’un ou l’autre . Façon inattendue de pratiquer la « communion des saints ».

Que me disent, aujourd’hui, des jeunes responsables d’aumôneries ? Que les grands rassemblements du genre Taizé, JMJ ou Frat’ mobilisent toujours autant mais connaissent , comme autrefois, les désenchantements de la vie paroissiale monotone et ordinaire ; que seul Taizé, en sortant de l’orbite uniquement charismatique parvient réellement à leur donner le goût de l’intériorité par l’apprentissage du silence en commun ; que l’adulte tiers, jadis confident des découvertes et expériences sexuelles et sentimentales, était remplacé par internet. Une difficulté pérenne est celle de la régularité dans l’engagement, religieux ou même militant, la pédagogie d’une discipline de la volonté et l’accentuation de la tentation « zapping ».

– La Messe les ennuie, pas tant finalement sur la forme – musique d’orgue classique qui est le plus souvent étrangère à leur culture ! – que sur le côté répétitif … L’homélie du prêtre les touche rarement.

– Alors, que faire ?

– Méditer ce que vient de nous dire le pape François : « Les jeunes nous appellent à réveiller et à faire grandir l’espérance, parce qu’ils portent en eux les nouvelles tendances de l’humanité et nous ouvrent à l’avenir, de sorte que nous ne restions pas ancrés dans la nostalgie des structures et des habitudes qui ne sont plus porteuses de vie dans le monde actuel. »

Mon interlocuteur, chanteur et animateur d’aumôneries, revenait de Rio où il représentait la France aux JMJ.

Père Alain de La Morandais

Ce texte est un extrait du prochain livre du Père Alain de La Morandais « Lettre ouverte aux fidèles et rebelles de l’Eglise », à paraître en avril 2014

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