Les enfants de Jésus et de Rousseau

Par Luc Ferry (extraits de l’article paru dans « Qu’est-ce qu’être français ? » Institut Montaigne.

rousseau

Comme on l’a dit et répété mille fois, sur le plan politique, la France apporte au monde une certaine conception de l’universalité des droits, une certaine vision de la république et de la laïcité qui porte un visage : celui de « l’humanisme abstrait ». Etre français c’est d’abord et avant tout, par delà toutes les caractéristiques communautaires qu’on voudra évoquer – la langue, la race, la religion, l’art, la littérature, l’histoire …-  être l’héritier de cette idée consacrée le 26 août 1789 par notre Déclaration des droits de l’homme. Sa signification est bien connue mais ses origines intellectuelles, indissolublement chrétiennes et républicaines, le sont moins qu’on ne le croit. Je voudrais les évoquer très simplement car elles expliquent à elles seules le cliché, un peu rustique sans doute, mais point faux pour autant, d’une France tout à la fois « fille aînée de l’Eglise » et « mère de la République » – image où l’on peut voir que le clivage droite/gauche est largement englobé et dépassé.

Pour faire court, la spécificité française réside dans une façon tout à fait singulière et originale d’avoir, au fil de l’histoire, lié ce que j’appellerai le « moment chrétien » avec les idées républicaines naissantes; disons pour faire court le « moment chrétien » et le « moment Rousseau ». Et c’est notamment de cette liaison bien particulière qu’est née notre vision « républicaine » de la démocratie moderne.

Voyons cela de plus près, en commençant par l’ Evangile .On y trouve une parabole dont l’héritage sera décisif pour comprendre la genèse de notre conception des droits de l’homme – dont l’origine ne remonte nullement aux stoïciens, mais bel et bien aux Chrétiens, comme on le voit dans cette très scandaleuse parabole des talents à laquelle je songe ici. Chacun s’en souviendra : un seigneur fait don à trois de ses serviteurs d’une somme d’argent. Il donne cinq talents au premier, deux au second, un au troisième. Plusieurs mois après, il convoque les trois hommes. Le premier lui remet dix talents et le maître le félicite. Le second en rend quatre : lui aussi a doublé sa mise et il reçoit d’égales félicitations. Le troisième, par peur de mal faire, a enterré la pièce de monnaie et il la rend intacte à son maître … qui le réprimande et le chasse de sa maison.

Que signifie la parabole ? Il faut, pour la comprendre et percevoir son rôle crucial dans l’émergence de l’idée républicaine, la situer par rapport au monde aristocratique alors dominant. Dans la culture grecque, la vertu d’un être se définit comme l’excellence dans un genre. Elle repose sur l’idée qu’il y a une hiérarchie naturelle des êtres, avec des mauvais par nature, d’autres qui sont bons, également par nature, et d’autres encore qui sont franchement très bons, c’est à dire excellents. Ce sont les meilleurs, les aristoi. Le principe fondateur du monde aristocratique stipule qu’il faut mettre ceux qui sont bons par nature, les aristocrates, en haut, et, en bas, ceux qui sont mauvais, les esclaves. Et entre les deux, il y a toute une hiérarchie des êtres. Selon cette vision du monde, qui va dominer l’ Europe féodale jusqu’ à la Révolution, la vertu se définit comme une qualité naturelle, comme un talent naturel. L’homme vertueux est celui qui est bien né, qui est doué, talentueux dès le départ.

C’est cela que la parabole prend de plein fouet. Le monde chrétien va imposer l’idée que la dignité d’un être, sa « vertu », ne dépend pas des talents qu’il a reçu au départ mais uniquement de l’usage qu’il en fait. Que vous ayez cinq talents, comme le premier serviteur, ou deux comme le second, n’est pas important en soi du moment que vous doublez la mise. En d’autres termes, ce qui compte ce n’est pas la nature mais la liberté, ce n’est pas ce que vous avez reçu en héritage mais ce que vous allez en faire.

Les vertus ne sont pas liées aux dons naturels, comme le pensaient les Grecs, parce que tous ces fameux dons, sans exception, peuvent également être mis au service du mal que du bien. L’intelligence, la beauté, la force physique sont à l’évidence des dons naturels. Or, ce qui prouve que ces qualités n’ont rien à voir avec la vertu, c’est qu’elles peuvent être mises indifféremment au service du pire comme du meilleur. Où l’on voit à nouveau que la vertu d’un être réside dans sa liberté, dans l’usage qu’il fait librement de ses talents naturels, dans ses efforts et son travail, et non dans la nature qui lui est donnée d’entrée de jeu. On tient là le fondement essentiel de nos droits de l’homme qui ne sont, à cet égard, qu’une sécularisation du christianisme. Ce qui est en jeu ici, c’est l’égale dignité morale et politique de tous les êtres humains, notion sans laquelle l’idée même d’humanité perd toute signification aux yeux des républicains.

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