Joseph Malègue, “Augustin ou le maître est là”

couv9945g_260Le Père de La Morandais vous recommande le livre de Joseph Malègue, Augustin ou le maître est là publié chez Cerf.

4e de couverture :

L’heure est venue de redécouvrir Joseph Malègue, célébré comme le « Proust catholique » dans les années 1930, écrivain lu avec ferveur par le pape Paul VI comme le « conteur de l’histoire de l’âme », et par le pape François comme le grand romancier moderne des « classes moyennes de la sainteté ».

De 1876 à 1924, des monts d’Auvergne aux boulevards de Paris, de la France rurale des clochers à la France urbaine des usines et des universités, c’est tout un monde qui disparaît, marqué par la séparation de l’Église et de l’État, puis par la Grande Guerre, et que traverse Augustin Méridier, héros déchiré entre la foi et le doute, la transmission et la sécularisation, l’espérance et la mélancolie.

De cette destinée tourmentée, hantée par les femmes, et de ce temps de convulsion, qui oppose les hommes, Malègue dresse superbement la double chronique où l’abandon à la transcendance ordinaire s’impose comme le seul héroïsme.

Un magnifique roman-univers, d’une confondante actualité, sur la crise religieuse des sociétés d’abondance.

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Dans le Figaro : Michael Lonsdale, un homme et un Dieu

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Au cinéma dans Le Village de carton d’Ermanno Olmi, le grand comédien parle de l’immigration, de l’argent, de Depardieu, de Duras. Et toujours de sa foi.

Michael Lonsdale est la simplicité même. Rien ne lui fait peur et il dit les choses comme il les voit, comme il les ressent, avec cette équanimité que donne le regard de la foi. Il considère l’histoire sans effroi et les hommes sans flatterie. À 82 ans, avec derrière lui quelque 150 films et une soixantaine de pièces de théâtre, c’est une montagne dans le paysage du spectacle – mais une montagne de douceur et d’humilité. Après avoir interprété l’admirable frère Luc dans Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois, qui lui a valu le césar du meilleur second rôle masculin en 2011, on le retrouve cette semaine dans Le Village de carton, du cinéaste italien Ermanno Olmi. Le réalisateur de L’Arbre aux ­sabotset de La Légende du saint buveur lui a donné un rôle de prêtre très différent, confronté au déclin de la foi et à l’irruption d’immigrés clandestins dans son église.

LE FIGARO. – Vous connaissiez Ermanno Olmi?

Michael LONSDALE. – Je connaissais ses films, mais je ne l’avais jamais rencontré. L’amusant est que j’ai tourné en anglais. Je suis doublé en italien, très bien, car les Italiens ont une longue pratique du procédé.

Comment voyez-vous votre personnage?

Je le vois comme un prêtre dépassé. Ce n’est pas un charismatique… Il s’est attardé dans les choses anciennes, et les paroissiens ont cessé de venir. Son église désacralisée, il reste seul. Quand arrivent des clandestins, il demande au Christ: «Dis-moi ce qu’il faut faire» et la réponse est: «Tu vas t’occuper de ton prochain.» Et il s’y applique, tant bien que mal. Tout mouvement qui consiste à aider les gens, à leur donner logement et nourriture, est une préoccupation chrétienne.

Le film montre l’immigration à la fois sous l’angle de la détresse et du danger, avec les personnages de terroristes.

Oui, il y a les deux aspects, parce que la misère et la violence ont souvent partie liée. Si on regarde loin dans les siècles, on a connu des déplacements de population incontrôlables. Il y avait des guerriers, mais pas seulement. Beaucoup de gens étaient poussés par le besoin de trouver de quoi se nourrir. Aujourd’hui, c’est un fait, les immigrants sont de plus en plus nombreux, et ils viennent de toutes parts. Africains, Arabes, Chinois n’ont pas les mêmes raisons et pas les mêmes spécificités. Au milieu de ce flot confus, les équilibres sont difficiles à trouver. Dans le sud de l’Italie, à Bari, les gens m’avaient expliqué que comme on donnait aux émigrés clandestins un petit pécule, ça profitait au petit commerce local, alors que les villages se vident. Mais que l’islam puisse poser des problèmes, on ne peut le nier. Sa force aujourd’hui vient moins des armes comme au temps de la conquête de l’Espagne que de l’argent. Les États riches, tel le Qatar, peuvent se payer tout ce qu’ils veulent.

Cela n’a pas l’air de troubler votre paix?

Non. Je ne suis pas fataliste, mais c’est ainsi: une espèce de loi de l’histoire. C’est déconcertant de vivre une époque pareille parce que c’est nouveau, inhabituel pour nous qui sommes civilisés depuis pas mal de temps. Or, nous voyons beaucoup de signes avant-coureurs d’une fin de civilisation. Ces déplacements de population en sont un. Un autre est le brouillage de la famille. Avoir ses parents, c’est capital pour un enfant. La mère, c’est la tendresse, le père celui qui montre, qui ouvre les portes de la vie. Double merveille. Cet équilibre humain a été voulu par Dieu. Et tout cela s’en va, se transforme sans qu’on sache en quoi…

Est-ce que l’Europe chrétienne a encore quelque chose à proposer?

Si elle se renouvelle, oui! Ce qui est intéressant, c’est de voir les jeunes qui se rassemblent, aux JMJ, dans les pèlerinages. Les monastères sont remplis de jeunes. Et nous avons un Pape très courageux, qui veut vraiment changer les choses. L’Église a trop vécu dans le faste. Récemment, vous avez vu, il a révoqué un évêque allemand qui commençait à vivre comme un milliardaire.

Ce luxe vous scandalise?

La question de la richesse et de la pauvreté est absolument centrale, oui. Ces cachets de footballeurs, ces œuvres d’art qui se vendent à des millions de dollars, c’est d’une vanité et d’une imbécillité totales. Entendons-nous, je ne méprise pas l’argent, ce n’est pas un péché d’en gagner beaucoup, à condition d’en donner beaucoup.

Et les cachets des acteurs?

S’ils font venir du monde, ça ne m’embête pas que les acteurs gagnent beaucoup d’argent. Mais qu’en font-ils? Lino Ventura avait créé la fondation Perce-Neige. Gérard Depardieu semble ne pas savoir que faire de son fric. Depardieu, j’ai joué des pièces avec lui avant qu’il ne soit connu. C’était vraiment un passionné, mais il n’aime pas le théâtre. Là, il a joué Love Letters mais juste quelques jours – on me l’a proposée, cette pièce, mais je l’ai refusée. Elle est mignonne, ça ne va pas plus loin… Gérard m’avait dit: «Tu sais, moi, je vais être le prochain Belmondo.» Il ne visait que le cinéma. Il a été le chouchou pendant des années, il a grimpé jusqu’au sommet, et puis, il arrive ce qui arrive quand on est trop riche… Maintenant il dit des bêtises: «Poutine, c’est comme Jean-Paul II…» Franchement!

Je ne méprise pas l’argent, ce n’est pas un péché d’en gagner beaucoup,  à condition d’en donner beaucoup

Vous avez un autre point commun avec Gérard Depardieu…

J’ai failli tourner avec lui dans un film de Godard. Godard m’a convoqué après m’avoir envoyé le scénario. Je lui avoue: «J’ai lu mais je ne comprends pas.»«Ce n’est pas grave, répond-il, moi non plus. Voulez-vous lire le personnage?» Je lis, et il dit: «Mais vous avez lu!»«C’est ce que vous avez demandé, non?»«Bon, fait-il… Ça vous ennuierait de recommencer, et je vous filmerai pendant la lecture?» On le fait, et à la fin il me dit: «Oh! J’ai oublié de mettre en marche la caméra.» À ce point, j’ai conclu: «Bien. On ne recommencera pas.»

En fait, en parlant d’un autre point commun, je pensais à Marguerite Duras…

Ah! Bien sûr… Ça a été magique de jouer L’Amante anglaise, India Song, Détruire, dit-elle… Marguerite avait un don exceptionnel pour écrire, et tout ce qui était écriture était sacré, pour elle. Elle disait: «Dieu, j’en parle tout le temps mais je n’y crois pas.» Sa passion pour l’extrême folie me touche. Mais dès qu’elle parlait politique, je n’y comprenais rien et je m’éloignais. Elle prétendait que tout est politique. Je répondais, non, tout est poétique. J’ai écouté la conférence de presse de François Hollande, au bout d’une heure et demie j’en avais assez. Les politiciens emploient des termes que je ne comprends pas. La politique, c’est tout à fait… pas mon domaine. La politique, c’est le calcul. Il faut pour la mener une force de caractère et une honnêteté qui manquent à la plupart de ceux qui la font. Et la corruption, c’est terrible…

Vous avez beaucoup publié, dernièrement: outre Jésus, j’y crois (Éditions Bayard), vous avez composé une anthologie de prières, Et ma bouche dira ta louange (Éditions Philippe Rey, avec un CD).

Je continue à partager mon trésor, simplement, comme je l’avais déjà fait avec les textes littéraires et les œuvres d’art qui comptent pour moi. Beaucoup de gens qui veulent prier ne savent pas trop comment s’y prendre. Alors, j’ai classé les prières par ordre des besoins: supplication, remerciement, louange…

Pourquoi être chrétien?

De toute ma vie, ce que j’ai lu de plus vrai, c’est l’Évangile. Nourri de cette parole, on peut aller très loin dans la vie, à condition d’appliquer ce qu’il dit, ce qui n’est pas facile Le jeune homme riche dit: je ne peux pas. On n’entre pas dans le Royaume de Dieu si on n’est pas comme des enfants. C’est merveilleux de dire cela. Moi, ça m’enchante. La spécificité du christianisme, c’est l’amour. Dostoïevski dit que la beauté sauvera le monde. J’aime la beauté, mais c’est un attribut de Dieu. Alors que l’amour, c’est Dieu Lui-même.

• LA CRITIQUE Le Village de carton

Un vieux prêtre (Michael Lonsdale) se retrouve seul, abandonné dans son presbytère: son évêque a décidé de supprimer sa paroisse désertée par les fidèles, les autorités civiles sont venues fermer l’église. C’est alors qu’arrive, en pleine nuit, une famille africaine, avec une petite fille. Le père est dans un état grave, mais on explique au curé qu’il n’est pas question d’appeler un médecin. Ce sont les premiers arrivants d’un groupe d’émigrés clandestins dont le bateau a fait naufrage, et qui vont envahir les lieux. Parmi eux, il y a une jeune femme sur le point d’accoucher, une prostituée qui va lui servir de sage-femme, deux terroristes, des enfants… De l’extérieur interviennent un médecin, un officier municipal, un ingénieur qui représentent les jeux compliqués de la légalité et de l’humanité.

Dans cette église désaffectée devenue un étrange campement, Ermanno Olmi installe un microcosme symbolique des misères et des drames de l’Europe actuelle.

On voit bien que le film a souffert de moyens de production très limités, mais cette pauvreté correspond aussi au sujet, tout comme la stylisation voulue par Olmi: des personnages évangéliques se superposent à des situations actuelles, pour conduire le spectateur à méditer sur la dimension sacrée du drame qui se joue sur la scène du monde réel.

En ce sens, Le Village de carton est une sorte d’auto sacramental, un mystère médiéval, naïf et profond, axé sur l’identification du Christ au plus petit et au plus démuni.

EXTRAIT : LE FIGARO

Les jeunes : mai 68, Taizé, JMJ, mouvements et paroisses

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«Ne donnez à personne le nom de Père, car vous n’avez qu’un seul Père … »  Cette petite phrase évangélique, j’y pensais souvent dans les années 68, où j’étais aumônier de Lycée, car tout spontanément, de douze à dix-huit ans, tous les élèves m’appelèrent vite par mon prénom de Baptême, alors que les parents me donnaient du « mon Père » . Inconsciemment, et sans référence explicite à l’ Evangile, ni les enfants , ni leurs géniteurs,  ne se trompaient tout à fait : les premiers, vu mon jeune âge, recherchaient en moi le grand « Frère » , et le seconds, à cause de la trop grande absence du « père » à la maison, venaient se confier, sur leur progéniture ou sur leur couple, à celui qu’une habitude cléricale abusive faisait nommer « mon Père ».

Trente ans après, des témoins de cette période singulière de mai 68, m’ont assuré que c’était la « fraternité » de l’aumônerie du Lycée dont il gardait la mémoire vive ; rétrospectivement, si j’ai pu penser qu’il y avait du vrai, humainement et sans doute trop humainement, je reste assez réservé sur ma capacité d’alors d’avoir pu devenir, comme « frère », le signe d’une autre « paternité », la seule , transcendante , celle dont nous parle toujours son Fils : «  Vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux. » Ni Père , ni Maître ? étions-nous invités à cela ?  Mais signe du Père, et signe du Maître, qui, seul, est le Fils ? Oui. Comment face à un tel redoutable programme , ne pas baisser les bras ? En nous souvenant de ce qui est rappelé par l’apôtre Paul : «  L’Esprit que vous avez reçu  ne fait pas de vous des esclaves, des gens qui ont encore peur ;  c’est  l ‘Esprit qui fait de vous des fils ; poussés par cet Esprit, nous crions vers le Père, en l’appelant « Abba » ! (Rom.V, 12-17)

Cette question sur la « paternité » s’appuyait sur une autre, corrélative : notre crédibilité ! Le Fils, dans les évangiles, critique les scribes et les pharisiens, en disant d’eux : «  Ils disent et ne font pas. », ce qui nous revient à nous poser à nous-mêmes la question : comment savoir si nous faisons partie de ceux qui « disent et ne font pas », ou bien de ceux qui ne disent pas et ne font pas, ou bien  de ceux qui ne disent pas et font, ou encore et enfin de ceux qui disent – et – font ? «  C’est l’Esprit Saint lui-même qui affirme à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. » Celles et ceux qui ne – disent – pas – et – font , composent la grande armée silencieuse de toutes les personnes dont la main droite ignore ce que fait la main gauche : elle est cette « communion des saints » , invisible et muette, qui nous entoure, nous porte et parfois même  nous transporte par une foule de  gestes simples et petits , qui sont comme les gouttes de rosée de la charité discrète. Ils ne font pas bruit ; Ils aident à vivre ou à survivre .

Enfin, dans celles et ceux qui disent – et – font , il y a ces personnes qui, répondant à un appel plus singulier de l’Esprit, selon une vocation unique , ont pris le risque public d’être jugés sur leurs actes : religieux et religieuses, témoins de l’action et de la contemplation,  prêtres, diacres, laïcs engagés , toutes et tous ayant reçus mission d’ Eglise. Autant d’arbres plantés partout dans le monde entier : ils seront jugés à leurs fruits, comme des enfants de Dieu auxquels le Père a confié ses meilleurs talents et dont l’opinion publique , croyants incroyants confondus , sait déjà que pas un seul ne peut demeurer enfoui . Est-ce que j’ai eu peur, comme aumônier de Lycée, dans la traversée du charivari de mai 68 ? Oui, bien sûr , de même que des Pères conciliaires, à leur niveau ,  connus à Rome pendant le Concile , dont le nom de « Père » engageait à la fraternité et qui se souvenaient que «  l’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse » et que «  Dieu voit le fond des cœurs, connaît les intentions de l’Esprit : il sait qu’en intervenant pour les fidèles , l’Esprit veut ce que Dieu veut . Nous le savons, quand les hommes aiment Dieu , Lui-même fait tout contribuer à leur bien , puisqu’ils sont appelés selon le dessein de son amour. » (Rom. VIII, 26-30) « Diligentibus Deum, omnia cooperatur in bono. » « Tout coopère au bien de ceux qui aiment Dieu. » Tout ! Même mai 68 pour un aumônier de Lycée et ses élèves.

Un des signes , comme un appel au secours caché, de la jeunesse lycéenne et étudiante de Mai 68 était la crise de la relation père – fils qui fut remplacée, à titre compensatoire inconscient, par la fraternité née de la lutte et des grands débats publics. « Libertéégalité – fraternité » ! La fraternité évidemment ne sera pas durable mais marquera les mémoires comme un signe fort et sans suite, un grand Désir qui n’aboutit qu’en nostalgie. Un autre signe , très présent chez les lycéens au départ du mouvement , fut  celui  d’  échapper à   la passivité  enseignante pour tenter de se jeter dans une auto – discipline , autrement dit de changer la relation avec toute forme d’autorité .

Un des chantres chrétien du «  joli mois de mai », le philosophe Maurice Clavel, crut discerner à travers les flammes de ce mouvement l’irruption de l’Esprit, ce qui, au moins, souleva dans la communauté lycéenne quelques débats sur l’Esprit saint et le prophétisme. Le grand Frère – et peut-être témoin du Fils ? – dont je présentais l’image aux jeunes, leur avait-il fait saisir les signes du Fils et de l’Esprit ? Ces jeunes, suite aux discussions, refusaient le Dieu – explication , le Dieu – réponse, le Dieu prothèse ou bouche-trou. Le prêt à porter métaphysico – théologique était invendable , ce qui ne signifiait pas que tout discours rationnel fut refusé au sujet de la foi. Ils rejetaient les systèmes intellectuels, les idéologies ou théologies qui leur semblaient préfabriquées en chambre tiède ; pas de réponses toutes faites qui bercent la raison et la logique. Pour eux, l’Eglise, en tant qu’institution officielle crevait de sermons, de bulles, d’encycliques, de déclarations et de messages et ils opposaient à cette image celle du Fils fait chair, c’est à dire qui avait d’abord vécu un certain nombre de relations humaines, qui s’était engagés avec et dans la vie des hommes de sa race, partageant leurs inquiétudes, leurs souffrances, leurs boissons, leurs rires, leurs larmes, leurs amours et leurs chansons . Ils n’évoquaient guère sa relation mystérieuse et souvent silencieuse avec le Père … Un Fils humain, très humain, trop humain ? Il y avait un péril de dédivinisation du Fils et il fallait ramer pour les faire revenir à la transcendance.

Ces enfants de mai 68 n’étaient-ils pas comme les « gamins » de la comparaison évangélique : «  … des gamins assis sur les places, qui en interpellent d’autres : «  – Nous vous avons joué de la flûte, et vous n’avez pas dansé. »  (Mt. XI,16)

C’est alors que survint ensuite le temps des « charismatiques ». Avant que cela ne soit complètement à la mode, j’ai fait l’expérience d’un groupe de prière charismatique, en Cévennes, là où j’ai animé pendant douze ans des chantiers de jeunes, à toutes les vacances scolaires. Cela avait l’air de convenir à des personnes un peu psycho – rigides mais , quant à moi, le côté exaltant l’émotionnel ne me convainquait pas vraiment. Je me trouvais plus à l’aise , avec des étudiants, dans les grands rassemblements internationaux de Taizé. Puis vint le temps où, comme curé de paroisse, j’assurais aussi l’aumônerie d’une troupe scoute de France dans le XIV ème, en campant avec eux et en ayant surtout le souci que puissent y être accueillis des garçons sans vacances ni soutien familial. J’ai reçu la grâce de pouvoir recruter des chefs et cheftaines de bonne qualité spirituelle et humaine et ayant apprivoisé cette génération post-68, ou « Jean-Paul II », j’ai été surpris d’un décalage certain par rapport aux vrais ou pseudo – soixante – huitards . Comme cela a été dit des jeunes enthousiasmés par le pape polonais, aux qualités extraordinaires de communicant et dont le courage pouvait réveiller les plus tièdes : «  Ils aiment bien le chanteur mais moins la chanson ! » Cela faisait allusion aux constantes et répétitives leçons de morale sexuelle du pape , qui à force de ne rien lâcher – alors qu’il ne s’agissait pas de sujets engageant la dogmatique ! – finissait par conduire les jeunes à un comportement parallèle. Celles  et ceux de 68, tout formatés qu’ils aient été par le silence coupable des familles et de toute la société, avaient rejeté brutalement le carcan, au nom du refus de l’hypocrisie, tout en tombant dans des dérives addictives ou des justifications néo – moralisantes – du genre «  Mon corps est à moi ! » ou « Respectez ma différence » – mais assumaient leur « « liberté sexuelle » au grand jour. Leurs successeurs, eux, ne respectaient nullement, dans leur vie privée plutôt dégagée , la morale papale mais étaient trop prompts à exiger des adultes référents, et surtout de leurs aumôniers, une sorte d’ « hypocrisie » qui transformait ces derniers en boucs émissaires  – à l’envers ! – des vertus qu’ils ne pratiquaient pas. Je les appelais les « pudicons » :

– Il faut que je sois d’autant plus parfait que toi, tu l’es de moins en moins ! , disais-je à l’un ou l’autre . Façon inattendue de pratiquer la « communion des saints ».

Que me disent, aujourd’hui, des jeunes responsables d’aumôneries ? Que les grands rassemblements du genre Taizé, JMJ ou Frat’ mobilisent toujours autant mais connaissent , comme autrefois, les désenchantements de la vie paroissiale monotone et ordinaire ; que seul Taizé, en sortant de l’orbite uniquement charismatique parvient réellement à leur donner le goût de l’intériorité par l’apprentissage du silence en commun ; que l’adulte tiers, jadis confident des découvertes et expériences sexuelles et sentimentales, était remplacé par internet. Une difficulté pérenne est celle de la régularité dans l’engagement, religieux ou même militant, la pédagogie d’une discipline de la volonté et l’accentuation de la tentation « zapping ».

– La Messe les ennuie, pas tant finalement sur la forme – musique d’orgue classique qui est le plus souvent étrangère à leur culture ! – que sur le côté répétitif … L’homélie du prêtre les touche rarement.

– Alors, que faire ?

– Méditer ce que vient de nous dire le pape François : « Les jeunes nous appellent à réveiller et à faire grandir l’espérance, parce qu’ils portent en eux les nouvelles tendances de l’humanité et nous ouvrent à l’avenir, de sorte que nous ne restions pas ancrés dans la nostalgie des structures et des habitudes qui ne sont plus porteuses de vie dans le monde actuel. »

Mon interlocuteur, chanteur et animateur d’aumôneries, revenait de Rio où il représentait la France aux JMJ.

Père Alain de La Morandais

Ce texte est un extrait du prochain livre du Père Alain de La Morandais « Lettre ouverte aux fidèles et rebelles de l’Eglise », à paraître en avril 2014

Homélie : Le symbole du poisson

Poissons

Le poisson évoluant dans un élément étranger à la vie humaine, ce qui lui confère un caractère mystérieux par son silence, ses glissements et son ondulation quasi insaisissable, passant de la lumière aux abîmes, a toujours eu chez les Anciens un rôle religieux : avant tout symbole de l’eau, mais aussi de la vie, de la fécondité, il était encore considéré comme talisman, porteur d’une vertu surnaturelle.

Le symbolisme du poisson s’est étendu tout naturellement, par acculturation, au christianisme qui n’en a pas retenu tous les sens mais lui a, en revanche, attribué d’autres applications. Dès les premiers siècles chrétiens, le poisson a inspiré une riche iconographie que l’on rencontre au moins sous quatre aspects : il est symbole du Christ, il rappelle des scènes évangéliques, il a été la figure des chrétiens et enfin il est un signe ornemental.

Le poisson est d’abord et essentiellement symbole du Christ. La formule sacrée «  Jésus Christ Fils de Dieu Sauveur » a du rapidement, au temps des persécutions, être codée sous une forme rappelant conventionnellement sa signification. Les premières lettres des mots de cette formule, en grec, formant le ichtos – poisson – , cet animal est devenu pour les initiés le symbole même du Christ : Jesus Christos Theou Uios Soter. Ichtus est pris comme un idéogramme, chacune des cinq lettres grecques étant regardées comme l’initiale d’autant de mots qui se traduisent : Jésus Christ Fils de Dieu Sauveur.

Après les persécutions, l’image se conserve par habitude et de mystérieuse, elle devient mystique. Le poisson devient, avec l’ancre, le plus ancien symbole chrétien (III ème siècle).

Deuxième aspect du poisson, il rappelle des scènes évangéliques et surtout la multiplication des pains et des poissons. C’est parfois sous la forme d’une simple évocation, dans un motif décoratif avec des paniers contenant des pains et flanqués de poissons. L’épisode est figuré avec toute son ampleur dans les suites iconographiques de la vie du Christ, mais, de plus, considéré comme annonce de l’Eucharistie, il a donné lieu à une transposition et même à une confusion voulue avec la Cène. En effet, sur la table du dernier repas, figurent souvent, au lieu d’un agneau, des pains et des poissons en nombre variable.

Le poisson, dans son troisième aspect, représente aussi les chrétiens eux-mêmes, en référence à la parole du Christ : « Je vous ferai pêcheurs d’hommes », et, selon Tertullien : « le chrétien est comparable à un petit poisson, à l’image du Christ lui-même. »(Traité du Baptême) Il est, de ce fait, associé à l’idée du sacrement purificateur par l’eau et apparaît dans le décor des baptistères.

Enfin le poisson est un signe esthétique, ornemental : l’animal étant, par  ses formes variées, ses couleurs et la souplesse de ses mouvements, éminemment propre au dessin linéaire, il n’est pas étonnant que, tout en gardant son caractère premier de symbole christologique, il apparaisse souvent sur des objets, des vêtements liturgiques, des coupes, des pendentifs, gemmes, broches, boiseries, fresques murales etc …Et même on le rencontre, non plus comme décor d’objet, mais sous l’apparence d’un objet même : par exemple, des lampes en bronze ou de terre cuite, fort nombreuses, en forme de  poissons, portant un monogramme de chrisme ou une croix. Manière, par la beauté, d’affirmer une fois de plus la relation directe entre le Christ et l’image du poisson.

Pêcheurs, filets, poissons, lac : tous ces mots ont une valeur symbolique qui dépasse infiniment le premier degré de lecture, que nous faisons trop à l’ordinaire, c’est-à-dire selon nos petits modes culturels habitudinaires, aux limites d’un horizon étroitement occidental.

Une des forces des textes évangéliques, c’est qu’à travers un langage lié à la culture historique d’une époque précise, nous sommes toujours invités à passer de ce qui est particulier à ce qui est universel : le symbole est ce signe, touchant l’intelligence et l’esthétique, qui peut permettre ce passage.

Père Alain de La Morandais

Sans prendre une vessie pour une lanterne ….

Une première : hospitalisé en urgences, à bientôt 79 ans, je m’avance, pour la première fois, sur le territoire obscur de la souffrance. Pas la souffrance psychologique ou spirituelle. Non, la souffrance physique ! Pas celle des autres, dont mon ministère me rend proche depuis cinquante ans : visites aux malades à l’hôpital ou à domicile, assistance à des mourants (cancer, sida, sénilité …), préparations et célébration d’obsèques. Celle des autres est la leur , pas la mienne.

Par réflexe de survie, j’ai appris de celles des autres à me mithridatiser – comme les médecins – , de façon à assurer une présence de réconfort et non pas d’écroulement. Pas une présence du genre  » – je me mets  votre place ! ». Non. Jamais à la place de ! Ni pour la souffrance, ni pour le plaisir. La complexité de chaque personne est trop subtile et sans possibilité d’être interchangeable pour que le « mystère » demeure unique à chacune et à chacun.

Tant que l’expérience physique, psychologique et spirituelle – les trois inséparables composantes de la personne : phy-psy-spi – n’est pas passée par le corps et qu’il n’y ait pas eu interaction entre les trois composantes, nous passons à côté d’une unité qui peut assurer l’ harmonie. Harmonie ou unité des trois. Et voilà le premier constat : la souffrance physique d’abord brise cette harmonie, en réduisant tout au physique. Elle a un caractère compulsif et totalitaire. Compulsif : cela veut dire, que la force qui la meut diminue considérablement notre liberté :  » – On ne peut plus s’empêcher de ! « . C’est vrai pour la douleur, comme c’est vrai pour le plaisir quand il est totalisant. (cf. la sexualité) Totalisant, cela veut dire qui rejoint les trois fameuses composantes – phy-psy-spi -, mais avec une telle force que l’une l’emporte sur les deux autres. Finie la liberté !

Concrètement, quand la douleur est sans répit, lancinante et irréversible, pourquoi je n’arrive même pas à penser  aux autres personnes qui m’ont confié leurs souffrances ? Pourquoi je n’arrive plus à prier ? Pourquoi cette souffrance, que ma tradition chrétienne, m’a rabâché être « rédemptrice » ne m’ouvre-t-elle pas mieux les yeux de la foi sur cette fameuse « rédemption » ?

A suivre ….. 

Père Alain de La Morandais