Morale et politique

Le 7 décembre 1965, les Pères conciliaires affirmaient : « La personne humaine a droit à la liberté religieuse. Cette liberté consiste en ce que tous les hommes doivent être soustraits à toute contrainte de la part, soit des individus, soit des groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit, de telle sorte qu’en matière religieuse nul ne soit forcé d’agir contre sa conscience. » Et ils ajoutaient : « Le droit à la liberté religieuse a son fondement dans la dignité même de la personne humaine telle que l’a fait connaître la Parole de Dieu et la raison elle-même. »

Ces préceptes étaient déduits de l’acceptation de voir les Droits de l’homme écrits, et non plus confiés au seul jugement de dirigeants investis par l’onction divine dans leurs fonctions. Le suffrage universel est la forme par laquelle le peuple prend acte de l’auto-limitation du pouvoir dans l’Etat. Son fondement moral se trouve dans ce processus qui va de la nécessité d’écrire les droits « naturels » de la personne humaine, et de la liberté qui découle de ces droits.


bramto11Une des premières conditions pour maintenir le fondement moral et « sacral » du suffrage universel est une conception de l’homme qui situe à leur juste place le bien et le mal. Car le bien et le mal ne peuvent être réduits à une présentation théâtrale comme deux forces antagonistes qui s’affrontent dans les sociétés humaines, ce qui reviendrait à transformer le suffrage universel en un combat apocalyptique entre les forces des ténèbres et celles des lumières, chacun accusant l’autre d’obscurantisme, d’un côté, et de progressisme apprenti sorcier, de l’autre, et conduisant l’ensemble des opérations à des affrontements manichéens.

Mais il n’a pas de fondement en lui-même, et il peut même devenir immoral s’il se coupe de ses racines. Le suffrage universel est un bien, à condition que les conditions de son application lui permettent de ne pas oublier ses fondements « sacrés », qui sont la dignité de toute personne humaine et dont les Droits de l’homme sont une expression.

Le mal, si mystérieux, n’est pas le symétrique du bien. L’homme est ordonné naturellement à sa dignité, qui est de faire le bien. Le bien est donc la règle commune, la norme. Le mal apparaît comme l’exception, comme une verrue sur un visage. Malgré des déceptions qui succèdent aux euphories électorales, selon les aléas de l’Histoire, on peut retenir cette image.

Ou bien l’on ne regarde plus que la verrue, et par dérive pessimiste on perd confiance en l’homme, et donc en sa capacité de voter… Alors le plus petit nombre, animé des meilleures intentions, est tenté de contrôler une société qu’il estime défigurée au point de rendre nécessaires des mesures chirurgicales radicales. Ce faisant, le gouvernement deviendrait immoral dans son principe, puisqu’il nierait la capacité de l’homme à faire le bien. Ou, ébloui par la beauté générale de l’homme, la verrue disparaît comme d’elle-même du champ de vision, et l’on risque de forger une société incapable de se protéger contre les dérives et les effets pervers du suffrage universel. Un tel gouvernement risquerait de se retrouver, un jour, renversé par des associations de type mafieux, ou des extrémistes à coloration religieuse.

Le suffrage universel doit se situer dans une humanité ordonnée au bien, mais blessée dans son histoire, ce qui suppose un « pari » et une confiance a priori dans l’homme, sans s’illusionner par une naïveté coupable.

Faire confiance relève de la conviction – de l’acte de foi -, mais les convictions les meilleures des uns sont souvent impuissantes devant les intentions les pires des autres. La seconde condition pour garder son fondement moral au suffrage universel  – garantir son aura sacrale!    – se trouve dans la responsabilité.

Or traduire ses convictions par le jeu démocratique et la désignation de ceux qui la gouvernent par le vote des citoyens, en demeurant responsable, est un exercice difficile. Cela suppose de bons régulateurs. Il ne peut y avoir de démocratie qui ne puisse durer sans une acceptation de ces régulations. Les circonstances particulières imposent de renouveler les modes de contrôle de la réalité de la démocratie, en anticipant l’avenir et les effets pervers qui pourraient en surgir.

Ne serait pas morale une élection dont on pourrait acheter les suffrages – comme le fit jadis à Naples un candidat monarchiste, distribuant la moitié d’une paire de chaussures à chaque électeur, en promettant l’autre moitié après la victoire -, ou dont les candidats seraient dans des situations trop inégales, ou dont les électeurs n’auraient pas le sens civique suffisant pour en mesurer les enjeux. Pour pallier ce dernier inconvénient, certains proposent un permis de voter, ouvert à tous mais justifiant de la responsabilité prise, au moins aussi grave que de conduire une voiture ou un bateau, de piloter, de chasser ou de pêcher.

En définitive, ne serait pas moral un vote qui remettrait en cause les conditions qui ont rendu possible ce vote. La mémoire de la sauvagerie du régime nazi ou stalinien doit demeurer présente, si l’on veut éviter de sinistres emballements de la démocratie. La garantie en appartient aux gouvernants, mais aussi à tous les citoyens responsables, ce qui impose de ne jamais négliger la formation civique.

Une dernière condition pour maintenir la moralité du suffrage universel, c’est qu’il ait une forme rendant son exercice conforme à ses fins. Là aussi, serait immoral un scrutin dont la forme serait telle qu’elle priverait certains de leurs droits et devoirs à contribuer au bien commun, à jouir de ses fruits, et à vivre dans une égale dignité avec leurs semblables. Peut-on dire, par exemple, que les sans-domicile-fixe sont encore en mesure d’exercer leurs droits et devoirs par rapport aux élections politiques, qui les concernent néanmoins ?

Père Alain de La Morandais

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