Extrait du prochain livre du Père Alain de La Morandais sur l’église des pauvres

Les « purs » et « durs »

Celles ou ceux qui sont  appelés les « purs » sont souvent, dans un groupe,  – que ce soit un mouvement politique ou une chapelle religieuse –  aussi les « durs », ceux qui défendent intégralement la doctrine du groupe, avec une nuance certaine de rigidité , voire de fanatisme. Dans ce sens-là, déjà, du temps de Jésus, les Pharisiens passaient pour des « purs et durs ». Ce qui compte avant tout, c’est la forme, la lettre de la prescription légale.

jesusetlepharisienPour un bon Juif, la Loi – la Torah – comporte un certain nombre de commandements imposés par Dieu, qui précisent comment doivent se conduire ceux qui veulent entrer ou demeurer dans l’ Alliance. Cette Loi donnait à Israël son identité, sa place privilégiée, unique dans le contexte historique de l’époque, sa conscience de soi . Mais, bien avant Jésus, les prophètes comme Jérémie ou Ezekiel avaient souvent fait la distinction entre la Loi écrite sur la pierre – le fameux Décalogue transmis par Moïse – et la Loi que Dieu voulait inscrire dans les cœurs. Quant aux « lois de pureté », elles existaient avant d’être codifiées dans la Torah et d’être transformées en interdits religieux. Elles avaient acquis une valeur de commandement , en comportant un certain nombre de prescriptions qui définissaient ce qui était « pur » et ce qui était « impur », et tout cela aussi bien par rapport à la guerre ou à la sexualité, à certaines maladies et à la mort, eu égard à certains aliments ou même vis à vis des animaux. Le fait d’être occupé par la puissance romaine et de subir l’influence grecque, parmi d’autres du Moyen Orient, posait problème à Israël, qui s’interrogeait sur son propre rôle vis à vis des autres peuples païens. Pour demeurer « supérieur » aux autres, il fallait radicaliser la Loi, renforçant ainsi l’esprit nationaliste et de résistance. La religion devait se faire exclusive, en rendant quasiment impossible l’adhésion des païens au monothéisme juif. Et ceci s’accomplissait particulièrement à travers des « lois de pureté, de plus en plus raffinées, subtiles, tatillonnes et minutieuses. Plus un groupe social tient à préserver son identité précieuse et menacée, plus il  se referme sur lui-même – c’est ce que j’appelle le syndrome du pont-levis dans notre univers occidental ! –  et multiplie les barrières, les codes, les interdits, les conditions d’admission : c’est tout ce qui est extérieur à lui qui est suspect de persécuter et contre lequel il se défend, jusqu’à l’anticipation.  Il se défend et il méprise ; L’important alors n’est surtout pas d’être « comme les autres », mais, au contraire, de cultiver orgueilleusement sa différence. Et pour se protéger contre la contamination de l’extérieur, c’est une sorte de communautarisme qui se met en place.

Cette réflexion autour de l’Eglise des pauvres sera l’objet du prochain livre du Père Alain de La Morandais.

Extrait du prochain livre de Père Alain de La Morandais sur l’Eglise des pauvres

Les évêques et les prêtres

Fonctionnaires, carrières et honneurs

« N’ayez pas le goût des grandeurs . Laissez-vous attirer par ce qui est simple. » Rom. XII, 5-16) (titres, décorations, protocole : crise d’identité ou d’ingratitude ; analyser la fonction symbolique des signes extérieurs, qui aident à recouvrer une identité ou qui s’autodétruisent par leurs caractère dérisoire ou mensonger) : problèmes de la gratitude, de la reconnaissance ; vanité. (cf. texte sur l’ambition dans « homélies »).

Le carriérisme au Séminaire Pontifical Français de Rome :  de la dernière année du pontificat de Pie XII jusqu’au Concile, l’esprit de « faire carrière » n’existait pour ainsi dire pas  dans la tête de mes confrères séminaristes, ce qui n’empêcha pas nombre d’entre eux d’avoir eu de hautes responsabilités dans l’Eglise de France, tels Jean Balland , futur cardinal – archevêque de Lyon, Louis-Marie Billé, son successeur au même poste, Jacques David, évêque de La Rochelle puis successeur courageux de Jacques Gaillot à Evreux, ce dernier, mal remis d’une guerre d’Algérie vécue dans un silence trompeur, Jean-Louis Tauran, qui devint cardinal de Curie à la Secrétairerie d’Etat, sur lequel tous les témoignages abondent en faveur de sa  compétence, de sa discrétion efficace ; en revanche, mon troisième confrère parisien , débarqua en affichant, à la surprise de tous ceux qui avaient été gagnés par l’esprit « Eglise des pauvres », son désir épiscopal et, devenu adepte de la cour parisienne depuis 1981, devint le fort bon évêque de Versailles.

voeuxpapecurieLe carriérisme n’exclut jamais la possibilité d’agir de l’Esprit et même la conversion. En outre, il a un avantage considérable pour les Seigneurs qui dirigent : les carriéristes sont manipulables et surtout très contrôlables. Comme des préfets. Question : est-ce que les évêques peuvent se contenter de devenir des « préfets en violet », selon la formule que l’on prête à Napoléon .Dans un autre style, le meilleur ami de Jean-Louis Tauran, au Séminaire,  me montrait en douce des photos de lui-même, posant dans la tenue violette convoitée, ce qu’il n’obtint pas à la suite d’épreuves qui le conduisirent jusqu’au cercueil, à Paris, pour lequel son ami le cardinal de Curie fit spécialement, alors lui-même malade, le déplacement.

Cette réflexion autour de l’Eglise des pauvres sera l’objet du prochain livre du Père Alain de La Morandais.

La sainte Famille

La fête liturgique de la sainte Famille est une fête moderne, puisqu’elle fut instituée par Léon XIII.

Dans les premiers siècles, la liturgie célébrait plutôt les grands évènements qui marquent les étapes de la Rédemption : Noël, Epiphanie, Pâques. Seule la curiosité populaire, qui s’exprimait dans les légendes des évangiles apocryphes, porta son attention sur la vie cachée de Jésus à Nazareth. La piété moderne a retrouvé d’instinct toutes les richesses de l’enseignement de cette vie cachée du Messie, à tel point qu’une nouvelle famille religieuse, les Petites Soeurs et les Petits Frères de Jésus, est née de l’héritage spirituel du Père de Foucauld et s’est donnée pour but d’imiter  « la vie de l’humble et pauvre ouvrier de Nazareth ».

Aucun de nous, bien sûr, n’a fait choix ni de sa famille, ni de sa race, ni de son milieu, ni de son éducation, ni même de la religion dans laquelle il a été éduqué. Cela est contenu dans le mystère de chacune de nos destinées et Dieu en est l’unique initiateur.

Mais voilà qu’au contraire pour Jésus, son état de vie a été l’objet d’un choix souverainement libre ! Ce fait est unique et l’on comprend de suite l’importance particulière qui y est attaché : Dieu a choisi pour son propre Fils sa famille, sa mère, son milieu social, son mode de subsistance, sa place dans une société humaine donnée. C’est donc qu’il y avait un amour de préférence de la part de Dieu pour cet état de vie choisi pour son Fils, et par son Fils, puisque leurs volontés étaient communes.

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Il y a aussi, dans cette décision divine, une volonté de nous apprendre quelque chose par ce choix même. Et voici l’état de vie choisi par Dieu pour son Fils bien aimé : Jésus nait dans une famille modeste, mais d’origine noble, dans un village assez obscur. La famille de Nazareth n’est certes pas dans la pauvreté, qui n’est jamais un bien, mais elle vit dans une condition laborieuse. Le Fils de Dieu va disparaitre pendant trente ans parmi les hommes, en adoptant l’existence la plus commune, la plus éloignée des situations extrêmes qui auraient pû le faire remarquer.

Il n’est pas utile de chercher à imaginer ce que pouvait être ce niveau de vie par référence aux distinctions sociales et économiques actuelles. Les institutions et la mentalité israéliennes de cette époque étaient si foncièrement différentes de la nôtre que tout rapprochement ne pourrait être qu’artificiel et vain. Ce qui est certain c’est que l’état de vie choisi par Jésus, pour sa famille et lui-même, fut celui des gens modestes qui gagnent leur vire au jour le jour dans une entreprise artisanale par le travail manuel.Jésus était ouvrier artisan avec son père, et il n’échappe à aucune servitude de sa condition : fatigue du labeur physique, perception du salaire, exigences des clients, injustices sociales propres à son époque, journées sans travail et toutes ces difficultés quotidiennes qui sont le lot des travailleurs de tous les temps, de toutes les époques et de tous les pays.

Aux yeux des siens et de ses concitoyens, c’étaient les gestes et les peines les plus quotidiennes qui remplissaient son existence toute simple et tout ordinaire.Une vie toute banale, comme la nôtre ? Oui, dans son aspect extérieur.C’est un ensevelissement dans l’obscurité, mais non pas un retrait de la société et des hommes de son temps. Au contraire, une immersion dans la vie.Ce n’est pas en s’isolant des hommes que Jésus mena cette vie cachée, mais, tout au contraire, c’est en se mêlant le plus possible à eux, en se perdant au mileu d’eux comme levain dans la pâte, que Jésus cache sa véritable personnalité. Un homme bien présent au monde, à ce monde dont il vivait déja toutes les peurs, les inquiétudes et les angoisses. Tel est un des aspects essentiels de la vie de Jésus à Nazareth : vie humble, familiale et laborieuse.

« Il descendit avec eux et alla à Nazareth, et il leur était soumis. »

« Il descendit, s’enfonça, s’humilia … ce fut une vie d’humilité :Dieu, vous paraissez homme;homme, vous vous faites le dernier des hommes;ce fut une vie d’abjection, jusqu’à la dernière des dernières places; vous descendites avec eux pour y vivre de leur vie, de la vie des pauvres ouvriers, vivant de leur labeur; ils étaient obscurs, vous vécutes dans l’ombre de leur obscurité. Vous allates à Nazareth, petite ville perdue, cachée dans la montagne, d’où « rien de bon ne sortait », disait-on; c’était la retraite, l’éloignement du monde et des capitales.Vous leur étiez soumis, soumis comme un fils l’est à son père, à sa mère;c’était une vie de soumission, de soumission filiale; vous obéissez en tout ce qu’obéit un bon fils. »(Charles PEGUY).

Extrait du prochain livre de Père Alain de La Morandais sur l’Eglise des pauvres

Les pauvres : le contraste entre l’ « image riche » du Vatican et l’esprit « Eglise des pauvres»

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Lorsque les écrans de télévision du monde entier ont diffusé les images du dernier Conclave, à Rome, nombre de jeunes, éloignés de l’ Eglise , peu connaisseurs de l’Histoire , ont été surpris de découvrir  des images dégageant une sensation forte de richesse et de luxe . Surpris, étonnés, voire scandalisés. D’aucuns demandaient, chez les jeunes chrétiens, à leurs prêtres et aumôniers : «  Mais où est l’esprit de l’Evangile dans tout ça ? » Et comme certains connaissaient encore des images très différentes comme celle de l’abbé Pierre ou de Soeur Emmanuelle, avec leurs missions auprès des plus défavorisés, ils se posaient la question de cette contradiction publique.

 Depuis, avec le pape François, l’expression conciliaire d’ « Eglise des pauvres » est passée à la une des propos pontificaux et s’est même précisée en « Eglise pauvre pour les pauvres ». L ‘ « Eglise des pauvres » ne sort pas comme ça brutalement du Concile Vatican II  :  l’esprit de partage avec les plus pauvres existe depuis les premiers siècles, avec le temps des persécutions ou des disettes qui « obligent » les communautés éparpillées du bassin méditerranéen à l’entraide.

«  Eh bien, maintenant,  les riches ! Pleurez, hurlez sur les malheurs qui vont vous arriver . Votre richesse est pourrie, vos vêtements sont rongés par les vers. Votre or et votre argent sont rouillés, et leur rouille témoignera contre vous : elle dévorera vos chairs ; c’est un feu que vous avez thésaurisé  dans les derniers jours ! Voyez : le salaire dont vous avez frustré les ouvriers  qui ont fauché vos champs crie, et les clameurs des moissonneurs sont parvenues jusqu’aux oreilles du Seigneur . Vous avez vécu sur terre dans la mollesse et le luxe, vous vous êtes repus au jour du carnage. Vous avez condamné », vous avez tué le juste : il ne vous résiste pas. » (Jacques V, 1-6)                                             

Ces malédictions portées sur les riches sont dans la lignée prophétique des Amos, Michée, Habacuq ou Zacharie, qui condamnent le cumul des richesses parce qu’elles appauvrissent trop de monde, parce qu’elles sont incompatibles avec les valeurs du Royaume de Dieu et parce qu’elles étouffent l’épanouissement de la personnalité humaine. Elles sont condamnées, les richesses , du fait qu’elles peuvent être la cause de l’existence de la pauvreté . Il ne s’agit pas de la condamnation du bien-être , en tant que tel, ni le moins du monde d’une canonisation de la misère , comme revers de la condition sociale de la richesse ; tout au contraire : si on ne considérait pas les pauvres comme un scandale social, on ne comprendrait pas la condamnation de la richesse en elle-même. Toute l’éthique biblique le proclame : les biens terrestres doivent être équitablement distribués, et pour cela, on condamne toute structure sociale qui empêche cette juste distribution . En un mot, la condamnation de la richesse par la Bible n’implique pas un mépris des biens terrestres, mais, au contraire , une appréciation plus positive de ces biens et par conséquent, le désir qu’ils puissent être mis à profit le plus possible, par le plus grand nombre.

Une seconde motivation de la condamnation des richesses appartient au climat religieux , ou plus concrètement à la « logique du salut » : il y a une certaine incompatibilité entre la richesse et le Royaume de Dieu . Dans le fameux récit évangélique du jeune homme riche, Jésus admet en principe la compatibilité entre la richesse et le Royaume de Dieu, mais il affirme que s’en dépouiller est une perfection et que se sauver avec la richesse est très difficile : «  Comme il est difficile à ceux qui ont des richesses de pénétrer dans le Royaume de Dieu ! Oui , il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu. »  Ceux qui entendaient ces paroles disaient : « Mais alors qui peut être sauvé ? » Et jésus répondait mystérieusement : «  Ce qui est impossible pour les hommes est possible pour Dieu . » Ce qu’il faut souligner c’est que le conseil d’abandonner ses richesses n’a pas comme objet l’aspect négatif du dépouillement pour lui-même , mais son revers : la distribution des biens aux pauvres  . Aimer Dieu, c’est devenir le prochain de l ‘indigent..

Cette réflexion autour de l’Eglise des pauvres sera l’objet du prochain livre du Père Alain de La Morandais.

Extrait du prochain livre du Père Alain de La Morandais sur l’Eglise des pauvres

Introduction

L’élection du pape François ouvre des espérances et  suscite des craintes, parce qu’il annonce des réformes , en voulant reprendre et mettre en œuvre deux grandes lignes du Concile Vatican II : une « Eglise pauvre pour les pauvres » et la collégialité.

Les-mots-du-pape-Francois-Ses-verbes-pour-croire-et-vivre_article_popinCe n’est pas en théologien, en analyste, en sociologue que je m’adresse à vous mais c’est après cinquante d’expérience pastorale, sur le terrain, depuis Rome, en passant par l’Algérie, jusqu’à Paris. Et les lectrices et lecteurs auxquels je souhaite m’adresser sont, parmi les baptisés, celles et ceux qui ont encore le courage d’être sur le terrain, ou bien encore pratiquants, épisodiques ou réguliers, celles et ceux qui sont partis sur la pointe des pieds, celles et ceux qui se sentent mal accueillis voire rejetés – divorcés remariés, homosexuels, chômeurs, SDF, etc … – et puis les Juifs ou les musulmans, les agnostiques et les athées. Je ne nomme aucune ou aucun d’entre eux par hasard mais parce qu’ils ont toujours fait partie de mes rencontres.

Dans un premier temps, j’essaierai de dessiner l’état des lieux, non exhaustif, d’une Eglise en France, balançant entre l’ouverture, la tentation du repli voire du syndrome du pont-levis, à travers sept questions touchant aux jeunes, aux pauvres, aux évêques et aux prêtres , aux diacres, aux laïcs, aux membres d’autres religions .

Dans un deuxième temps, comment répondre à ces questions cruciales par l’ « Eglise pauvre pour les pauvres », une Eglise avec et pour les jeunes et la collégialité , ou esprit de délégation des services.

Cette réflexion autour de l’Eglise des pauvres sera l’objet du prochain livre du Père Alain de La Morandais.

Des intégristes catholiques

21898_chapelet_440x260Des questions me sont souvent posées sur les intégristes disciples de Mgr Lefebvre et la légitimité de leur action.

Je les connais depuis longtemps. Pendant la guerre d’Algérie où j’étais officier SAS, ils sévissaient dans une revue appelée « Verbe », patronnée par Mgr Lefebvre, qui connut une certaine influence dans les milieux putschistes. Des articles signés Cornelius justifiaient ouvertement l’usage de la torture !

Etudiant en théologie au Séminaire Français de Rome, pendant le Concile, je fus témoin des agissements d’un groupuscule autour de Mgr Lefebvre (ancien de ce Séminaire pontifical) organisant déjà la résistance contre le Concile. En tant que Doyen des séminaristes j’en ai référé alors à Mgr Etchegaray. Personne n’a pu dire plus tard de bonne foi qu’on ignorait ces prolégomènes.

Plus tard, aumônier de Lycée dans le XII ème à Paris, nous eûmes à subir, en 1970, leur violence physique lors d’un gospel organisé à St Eloi (XII ème), sous la présidence du cardinal Marty : un commando piloté par un certain ancien officier, appelé Prudhomme, envahit l’église en faisant violence à tous les fidèles présents. La police dut procéder à l’évacuation du lieu de culte.

En 1977, ils occupèrent de force l’église de St Nicolas du Chardonnet et pour répondre à cet acte scandaleux nous avons organisé un meeting non-violent de protestation à la Mutualité : un commando armé de casques et de barres de fer intervint, sous l’   oeil passif de la Police, pour briser ce rassemblement pacifique. Je sus plus tard par un diacre policier qu’ils avaient bénéficié de la bienveillance de Bernadette Chirac, alors à l’ Hôtel de Ville de Paris.

Enfin, alors qu’existait la 5 ème chaîne de télévision, une émission en direct, appelée « Duel sur la 5 » me mit en face à face contre l’abbé Laguerrie, alors responsable de l’occupation de St Nicolas du Chardonnet.

Les intégristes lefebvristes ne me sont pas des inconnus et je suis bien placé pour connaître leurs méthodes violentes, leur caractère d’inquisiteur et leur Dieu vengeur.

Je viens de lire la lettre envoyée par Benoît XVI aux évêques. Certes son humilité à reconnaître ses erreurs est touchante, ainsi que sa blessure de se sentir mal aimé mais la question est ailleurs : ne pas savoir qui sont réellement les lefebvristes, leur antisémitisme traditionnel, pouvant aller jusqu’au négationnisme, relève de l’incompétence et démontre au monde entier combien cet îlot du Vatican apparaît complètement coupé des réalités dans lesquelles nous vivons. Tout se passe comme si notre pape était entouré d’un tout petit premier cercle le protégeant des vicissitudes de l’humanité ordinaire dont nous sommes. Un exemple, qui n’a rien à voir avec les intégristes ou même l’excommunication fulminée par l’archevêque de Recife (Brésil), et que l’on me brandit dans le monde des medias : en pleine crise financière mondiale, le Pape n’a-t-il donc rien de fort à nous dire sur les excès du capitalisme et la cupidité des manipulateurs financiers ?

Père Alain de La Morandais

La politique et le sacré

DeclarationDroitsCarnavaletDans la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789, on pouvait lire :

« Les représentants du peuple français, constitués en Assemblée nationale, , considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des Droits de l’Homme sont les seuls causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d’exposer, dans une Déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l’homme. »

Vous avez bien lu : « sacrés ». Cette démocratie, que les élus ont essayé de mettre en place par le long processus d’instauration du suffrage universel, s’appuie sur une sorte d’acte de foi moral ou de conviction, à savoir que la liberté est possible pour tous, sans exception. C’est une thématique d’origine chrétienne mais qui a mis deux millénaires à trouver sa place dans la réflexion de l’ Eglise sur le pouvoir civil.

La démocratie, sacralisée, ointe par le suffrage universel, présuppose qu’il est une nature humaine irréductible, qui permet un accord sur un minimum de principes et dont la traduction civile s’appelle les Droits de l’ Homme. Tenir aux droits sacrés de la personne humaine est un signe de sens du Bien commun, et un argument supplémentaire en faveur de l’existence d’un patrimoine commun de l’humanité présent en chaque personne.

En se souvenant que ces droits naturels, proclamés en 1789, l’étaient sous les auspices de l’ Etre suprême, il ne faut pas en conclure que cette loi devenait positive : la loi naturelle avait besoin d’ être codifiée et contraignante pour pouvoir perdurer. Il y avait là un tournant considérable dans la conception du pouvoir civil et sa capacité à devenir légitime, indépendamment de sa sacralité.

Qu’on le veuille ou non, la Révolution française, malgré ses crimes et ses perversions, n’était pas, dans sa volonté initiale d’écrire les Droits de l’Homme, opposée à la réflexion de l’ Eglise sur la nature du pouvoir civil. Ce pouvoir, pour l’ Eglise comme pour les révolutionnaires, était avant tout au service du Bien commun, et ne tenait pas sa légitimité de sa légalité, mais puisait sa légitimité dans son adéquation à la Loi naturelle, écrite de toute éternité dans le coeur de l’ Homme selon les chrétiens, gravée depuis peu dans la Déclaration universelle des Droits de l’homme et du citoyen d’après les révolutionnaires.

Les Droits de l’Homme n’épuisent pas la Loi naturelle. Ils manifestent la prise de conscience d’une nécessaire auto-limitation de toute autorité. Que l’on pense que l’autorité vienne de Dieu ou non, le principe de son auto-limitation est indispensable. La toute-puissance n’étant le fait que de Dieu, toute forme de puissance humaine doit se fixer ses propres limites. C’est ce qu’essaient de faire les Constitutions des Etats, c’est ce que font les Droits de l’Homme. De cette auto-limitation découle logiquement l’onction du suffrage universel. Le pouvoir ne peut user sans limites de sa liberté, et ne peut faire l’impasse sur le fait qu’il est incarné par des hommes et pour les hommes. Au service du Bien commun.

Père Alain de La Morandais

 

Noël 2013

Le Fils de Dieu s’est fait chair pour nous apprendre un combat : le combat de la Lumière contre les ténèbres !

L’ Enfant qui naît au creux d’un rocher nu de la Terre de Judée inaugure un combat. Il s’engage charnellement contre la Mort. Une lutte inouïe. Toutes les forces du cosmos participent à l’enjeu, du fond de cette Nuit de l’ Histoire : un astre l’annonce, les anges frémissent et prophétisent la victoire, les pauvres et les puissants s’inclinent.

georges_de_la_tour_001.1230208204Mais à peine la Paix et la Gloire sont-elles promises que l’ Enfant doit fuir sa patrie, traverser le désert et connaître l’exil; que la répression s’abat, féroce et sanglante, sur des enfants innocents; que les polices impériales dépêchent espions et délateurs pour protéger un trône.

Le Fils de l’Homme, à peine né, devient le compagnon des exclus, des étrangers, des nomades, des émigrés, de toux ceux qui n’ont pas de lieu où se fortifier, pas de camps retranchés.

Au commencement était la lutte, celles quatre éléments et l’ Esprit de Dieu planait sur les eaux.

 Au commencement était l’ Enfant, celui qui annonce que l’Homme n’est pas né pour mourir mais pour commencer. Et recommencer.

Noël, célébration des commencements, n’est pas la fête des petits bonheurs tranquilles : l’ Enfant naît dans la précarité, l’aventure. Le massacre se prépare. La rumeur de la naissance fait trembler le pouvoir. Le Christ naît et renaît, commence et recommence, dans un monde où il y a d’abord un rapport de forces.

La Promesse qui nous est faite de Paix et de Justice est un défi à la soumission, à l’injustice, à la violence et à la guerre. Un défi qui passe par nos mains et par nos coeurs. Une liberté prête à renaître sans cesse et à recommencer, pour crier et chanter son refus de la fatalité.

On ne peut entreprendre de modifier tout rapport de forces que si on a la force de le faire – cela peut commencer humblement par la fuite et l’exil ! – , une force d’âme. Et cette force d’âme tressaille en nous par la Promesse du Fils de Dieu, depuis Bethléem jusqu’au Golgotha : les forces de la mort seront vaincues !

Cette nuit, une fois, une fois encore, une lutte nouvelle s’ inaugure et recommence : celle de la Lumière contre toute nuit !

Père Alain de La Morandais

Noël dans la crise : un rendez-vous pour l’espérance

Au moment où le monde entier se trouve encore engagé dans une crise économique qui frappe en priorité les plus démunis et dont personne ne peut mesurer la durée et la gravité, Noël demeure une espérance.

La naissance du Christ parmi les plus pauvres, autant dire presque dans la rue, mais aussi de nombreux textes bibliques et écrits sociaux des Eglises chrétiennes, nous renvoient à des références éthiques essentielles pour affronter la crise. La pensée sociale chrétienne qui s’appuie sur ces références n’est pas une alternative à un quelconque système économique mais un socle de réflexion qui a vocation à inspirer tout mode d’organisation durable de la société. Ce  socle repose sur deux priorités : celle de l’homme sur l’économie – l’économie est au service de l’homme et non l’inverse – et celle des pauvres sur les privilégiés – l’équité condamne une trop grande inégalité entre les revenus.

Ces deux priorités définissent les six piliers fondateurs de la pensée chrétienne : la destination universelle des biens ( la propriété privée est légitime si son détenteur en communique aussi les bienfaits à ceux qui en ont besoin), l’option préférentielle pour les pauvres, le combat pour la justice et la dignité, le devoir de solidarité, le bien commun et le principe de subsidiarité (le fait de faire confiance à ceux qui se trouvent au plus près du terrain pour résoudre ensemble leurs difficultés).

 Et, en leur temps, les Pères de l’ Eglise n’y allaient pas par quatre chemins. Avec saint Ambroise, par exemple, qui affirmait : « Quand tu fais l’aumône à un pauvre, tu ne fais que lui rendre ce à quoi il a droit, car voici que ce qui était destiné à l’usage de tous, tu te l’es arrogé pour toi tout seul. »

31798_a-homeless-man-eats-a-bowl-of-soup-given-by-red-cross-volunteers-during-winter-on-a-street-in-strasbourgAussi surprenant que cela puisse paraître, Jaurès, ou Gorbatchev plus près de nous, prétendaient trouver, le premier dans les textes du pape Léon XIII sur la question ouvrière, le second dans ceux de Jean Paul II, des références qui pouvaient fonder une société plus juste. Dans leur session consacrée à l’argent, en 2003, les Semaines sociales de France critiquaient certains  aspects  des  rémunérations  des  dirigeants, dont, en particulier, les stock-options, en ce qu’ils risquent de négliger la vision à long terme de l’économie.

Ce faisant, les chrétiens ne condamnent pas l’économie de marché sous toutes ses formes. Ils rappellent – et sur ce point, ils sont d’accord avec l’économiste Adam Smith – que ce type d’économie ne peut fonctionner que dans des sociétés basées sur les valeurs morales que sont le respect des autres et une certaine sobriété dans l’usage des biens matériels. Il ne s’agit donc pas  de récuser ni le profit ni les investisseurs qui prennent des risques dans l’entreprise, mais d’appeler à une indispensable régulation de leur fonctionnement par les autorités publiques et par l’action des corps intermédiaires tels que les organisations non gouvernementales et les syndicats, notamment.

Les chrétiens ont des valeurs à faire progresser avec d’autres qui ne partagent pas nécessairement leur foi. Et les plus privilégiés d’entre eux sont appelés à se comporter en citoyens vigilants par leurs choix politiques, à refuser le « toujours plus », à s’engager notamment au niveau local, à accepter un niveau d’impôts volontariste pour une solidarité active, à respecter un mode de consommation plus sobre et plus équitable. Dans leurs lieux de vie, ils auront toujours de souci d’y faire entendre la voix des plus exclus.

La célébration de Noël nous invite à réactualiser le sens que nous donnons à l’économie et à choisir la voie de la solidarité. Cela devient plus qu’ urgent. Impératif.

(1) paru dans « Le Figaro » du 24 décembre 2008 : parmi les premières signataires : Guy Aurenche, Jean Boissonnat, Jacques Delors, Xavier Emmanuelli, Jean Baptiste de Foucauld, Sylvie Germain, Jean Claude Guillebaud, Alain Juppé, Patrick Peugeot, Michel Rocard, François Villeroy de Galhau …