Qui s’abaisse sera élevé ?

images Luc XIV,7-14

 Le Christ apparait comme la grande figure antithétique de l’orgueil, comme le vainqueur de ce vice par l’humiliation que furent sa vie et sa mort, sa totale soumission à la volonté de son Pèrre : ? Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu.Mais il s’anéantit lui-même, prenant la condition d’esclave, et devenant semblable aux hommes.S’étant comporté comme un homme, il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et la mort sur une croix ! ?(Ph.II,6)

Si d’une certaine manière le thème de l’orgueil n’a pas couvert de très nombreuses pages dans la Bible, c’est tout simplement parce qu’il y est contenu a contrario dans le thème opposé de l’humilité, de la pauvreté, lequel a suscité, en revanche, d’innombrables études chez les Pères de l’Eglise et dans toute la tradition des théologiens et des auteurs spirituels.

Le premier Père auquel on peut se référer est celui qui a été surnommé le ? docteur de l’humilité ?, saint Augustin (354-430), parce que, selon lui, l’orgueilleux, par son désir immodéré de grandeur, en vient à se prendre pour Dieu lui-même, et que c’est dans cette substitution que réside la gravité de ce vice. Alors qu’une certaine tradition manichéenne voyait dans le péché d’Adam et Eve une faute sexuelle, Augustin, rétablit, lui, ce qu’il estime être la vérité, à savoir que ce fut bien un péché d’orgueil : ? Vous serez comme des dieux. ?(Genèse III,5)

Dans la Cité de Dieu, son auteur a proposé de la superbia une définition qui est restée célèbre : ? Qu’est ce que l’orgueil, sinon l’appétit d’une fausse grandeur ? C’est une fausse grandeur qui, délaissant celui à qui l’âme doit demeurer unie comme à son principe, prétend devenir en quelque sorte son principe à soi-même. ? Une telle définition signale en l’orgueil cette substitution que l’on fait de soi à Dieu, qui est, en effet, la nature singulière de l’orgueil. Ce péché est un péché si spécial qu’il se rencontre jusque dans les actions les plus vertueuses, ce qui fait qu’il n’est pas le signe spécifique du seul pervers : le vertueux est sans cesse menacé par l’orgueil, en ce sens qu’il est tenté de tirer de l’exercice réussi de la vertu une gloire qui l’exalte au lieu de le rendre plus humble. Certes, tous nos péchés ne procèdent pas de l’orgueil, mais il est bien rare que ce dernier ne cherche pas à se mêler à tous, ne serait-ce que par la tentation permanente de s’excuser, de se justifier; ou pire encore, en rejetant la responsabilité de nos fautes sur les autres, c’est à dire en se défaussant et donc en se donnant le beau rôle.

Lorsqu’Augustin dit que l’orgueil est le commencement de tout péché, il faut le comprendre dans ce sens que le Diable, qui tente de renverser l’homme, a lui-même succombé à l’orgueil et que ce fut la faute originelle des ? premiers parents ? dont nous supportons l’héritage. L’orgueil spirituel est donc celui de l’homme vertueux qui s’attribue à lui-même sa propre perfection, c’est à dire en méconnaissant donc la nécessité du secours divin. Comment alors échapper à cet orgueil sinon en répétant humblement : ? Non, pas grâce à moi seul mais avec ta grâce : grâce à Dieu je suis ce que je suis . ? ?

Saint Benoît (480-547), dans sa Règle, définit pour ses moines ce qu’il entend par l’humilité, ce qui est sa façon d’enseigner comment se préserver de l’orgueil : ? L’Ecriture divine, frères, nous crie cette parole : ? Quiconque s’exalte sera humilié, et qui s’humilie sera exalté ?. En disant cela, elle nous montre que toute exaltation de soi-même est un genre d’orgueil et c’est ce que le prophète déclarait éviter quand il disait : ? Seigneur, mon coeur ne s’est pas exalté et je n’ai pas eu de regards prétentieux;je n’ai pas marché dans un chemin de grandeurs et de merveilles qui me dépassent. ? Mais pourquoi ? C’est que ? si je n’avais pas d’humbles sentiments, si j’exaltais mon âme, tu la traiterais comme un nourrisson qu’on sèvre de sa mère. ?(chap.7)

St Thomas d’Aquin, au nom de l’opposition de l’orgueil à l’humilité, déduira qu’inévitablement l’orgueil finira par ériger l’homme contre Dieu, puisque la référence à Dieu ainsi que la soumission à la volonté divine sont un trait caractéristique de l’humilité.

 

Publicités

Le Figaro : Les obsèques de Jacques Vergès ont été célébrées à Paris

L’avocat, décédé le 15 août, a été inhumé au cimetière du Montparnasse.

PHOd4bfbb22-09b3-11e3-81b9-1425cc5a44d9-805x453.jpg

C’était le 15 août, à l’heure du dîner. À la marquise chez qui il séjournait depuis une méchante chute, dans l’appartement parisien où Voltaire avait rendu son dernier souffle, et qui lui demandait ce qui lui ferait plaisir, Jacques Vergès, 88 ans, avait réclamé un bon bordeaux. Le temps d’aller chercher la bouteille, et elle retrouvait son ami mort. Dans le faire-part de décès, publié par Le Figaro et Le Monde, Marie-Christine de Solages, associée à la famille, est joliment appelée «son amour».

Les obsèques de Me Vergès ont été célébrées mardi dans une église Saint-Thomas-d’Aquin bondée. Le maître de cérémonie des pompes funèbres ressemble furieusement à un avocat parisien très connu, dont il n’a cependant pas la voix de bronze.

La plupart des ténors étant en vacances, loin de Paris, le défunt reste de loin l’avocat le plus connu de son enterrement. Quelques valeurs très sûres du barreau sont présentes, cependant: François Gibault, Patrick Maisonneuve, Christian Charrière-Bournazel, Philippe Dehapiot, Christian Saint-Palais, Lef Forster, Roland Dumas, ce vieux complice de prétoire et de voyages sulfureux en Afrique… Beaucoup de robes noires se pressent dans le chœur, dont celle de la fidèle Hélène Clamagirand.

Roland Dumas.
 Plus loin, quelques personnalités comme l’humoriste Dieudonné – également habitué des tribunaux -, replet comme un chanoine, ou le polémiste d’extrême droite Alain Soral, en tenue de motard. Me Wallerand de Saint-Just, membre du Front national, se tient bien droit.

Derrière un pilier, debout, entonnant les hymnes avec ferveur, Michel Roussin, ex-ministre et ancien des services secrets. On remarque un évêque portant Ray Ban en costume de clergyman, et une dame venue avant de faire son marché, un chariot à provisions replié sous le bras. Un ancien président de la Centrafrique est, paraît-il, quelque part dans la foule. Karim Achoui, radié de l’Ordre, s’est assis près de ceux qui furent ses confrères. Jacques Bidalou, ancien juge chassé de la magistrature, a fait le déplacement. Combien sont-ils, dans la nef, à savoir où Vergès se trouvait pendant ses «grandes vacances», entre 1970 et 1978?

Tristesse résignée

La famille est au complet: Paul, le frère jumeau, accablé, venu de la Réunion ; la fille de Jacques, Meriem, très élégante, tout de blanc vêtue, un pashmina noir jeté sur les épaules ; son fils, Liess, qui ressemble de manière troublante à son père ; la marquise, toute menue dans sa robe claire et coiffée d’un immense chapeau.

Dieudonné est venu assister aux obsèques de Me Vergès.
 Après un hommage d’une remarquable platitude prononcé par la bâtonnière de Paris, il revient à Me Thierry Lévy, personnage révéré du barreau français, d’évoquer ce disparu qui avait «l’art de déplaire», mais un micro peu adapté à cette voix magnifique rend son propos difficilement audible. Dommage, quoi qu’il en soit, que l’auteur de Lévy oblige ne revienne pas sur la défense du nazi Klaus Barbie, épisode clé et urticant de la carrière de Me Vergès. L’office est ensuite célébré par le père de La Morandais, vieil ami du défunt.
Michel Roussin.
 Il règne dans l’assistance la tristesse résignée qui accompagne la mort des grands vieillards. Après la cérémonie, un cortège de robes noires attend le cercueil près du corbillard, qui prend le chemin du cimetière du Montparnasse.

Sur le parvis de l’église, une dame estime, en connaisseuse, l’affluence des badauds: «Il y a plus de monde pour les acteurs», dit-elle. Une preuve de plus que, malgré tout le mal qu’il se donnait, Jacques Vergès, esthète inégalé de la provocation, restait avant tout un avocat.

Avec Jacques Vergès

imagesà St Thomas d’Aquin, le 20 août 2013

                   Ils ont passé la nuit à jeter leurs filets sans rien prendre, comme le meilleur avocat peut perdre un procès malgré le combat vaillant de toute une nuit. Sur la parole – et la simple parole ! – d’un homme « inconnu », ils refont les mêmes gestes, ceux qu’ils avaient répété en vain tout la nuit.

                 « – Avancez au large et jetez les filets ! »

                 Sur les conseils d’un homme auquel – ils ne savent clairement pas pourquoi ! – ils font confiance, ils ont le courage de recommencer. Après l’échec de toute une nuit,  ils recommencent. Quel courage !

                Courage : c’est le mot qui, pour nous, résumerait  la vie de Jacques. Le courage est la vertu inaugurale des commencements. Tout le monde a peur de commencer. Pour entrer dans le souffle du courage, il y a comme une peur à dépasser. L’absence de peur, qui serait l’inconscience, n’est pas le courage. Les gens de foi ne sont ni aveugles, ni intrépides, ni impavides.

               C’est la peur dépassée, surmontée et non pas l’absence de peur qui fait le courage. La peur sublimée fait seule un courage positif, victorieux. Vous avez – eu peur ? Et c’est tant mieux, parce que vous avez du commencer et recommencer à chaque fois depuis le commencement, un peu comme si c’était la première fois. La vertu commencement est la plus haletante – voire exaltante – mais la plus discontinue … Le courageux ne peut se reposer sur le mouvement soit – disant acquis de son courage, parce que le courage n’est pas une rente, ni un capital. Le courage n’est pas un savoir, mais une décision. Si le courage était un savoir, les disciples n’auraient pas fait confiance à la parole de l’Homme mystérieux du bord du lac, parce que, professionnellement, il y avait toutes les chances qu’ils en sachent plus que lui … Ce n’est pas la confiance dans un savoir qui les a décidé. Leur courage, à eux, les disciples, son courage à lui, Jacques, l’avocat du Diable, votre courage, le mien, est d’abord dans la décision.

         Et quelle part accordez-vous à la raison ? J’entends votre objection et je vous réponds que la raison a raison, bien sûr, mais le courage n’est pas un syllogisme, un beau raisonnement car le raisonnement nous dit ce qu’il faut faire et s’il faut le faire, mais il ne nous dit pas qu’il faille le faire.

           Le courage n’est pas une sagesse – on ne peut pas vraiment parler de Jacques comme un sage, ni un saint mais plutôt du côté héroïque ! Pour parler le langage de St Paul, il s’agit d’une « folie », une folie qui dépasse la sagesse. A l’évidence, la sagesse aurait commandé aux disciples de ne pas jeter leurs filets sur la parole sans savoir ni sagesse d’un Homme « inconnu ». Ils n’avaient pas de preuves ! Tant pis pour la raison ! L’amour n’a pas besoin de preuves, ne se décide pas sur des preuves : il vit de signes . Comme la foi. Sans preuves mais non sans signes.

                  Jacques a eu le courage de ses passions, qu’elles soient de l’ordre de la vie privée ou de la vie publique, au risque de heurter les institutions et les lobbies, passant spirituellement par le signe de l’Islam puis par l’Homme mystérieux du bord du lac, ce Christ qui le hantait, depuis très longtemps … A preuve cette confidence : «  J’étais invité en Chine, dans une université anciennement chrétienne et devenue persécutée, et j’avais dit aux étudiants : – Aujourd’hui, le Christ, c’est ce malgache brûlé, ce Vietnamien arrosé au napalm, cet Algérien torturé, ce sont eux, le Christ, et nous sommes du côté du Christ ! »

               Alors, ne vous étonnez pas si, ce soir, nous nous retrouvons avec lui du côté du Christ.

               Jacques avait été baptisé, donc promis à la Résurrection. Oh ! A l’image de tous les grands mystères, celui de la Résurrection est sans preuves. Des signes, rien que des signes. Celui de la fraction du pain pour les pèlerins d’Emmaüs ; celui d’être appelé par son nom pour Marie auprès du tombeau vide ; comme celui, pour Jacques, d’être rappelé vers l’Absolu, un soir de grand fête mariale, auprès d’une autre Marie ; celui du poids du filet, un filet si lourd, signe des fécondités à venir.

              Puisse votre courage, enfants de Jacques, et le vôtre, Marie-Christine, drapée dans votre douleur pure ; puisse la présence des vôtres et de vos amis ; puisse notre « folie », à nous aussi, notre Prière d’assemblée vous aider au courage de l’endurance, de la patience : celui de la continuation des commencements.

Jacques Verges : De mon propre aveu

9782363710536Résumé

L’avocat revient sur les personnalités qui l’ont marqué ou influencé durant sa carrière, de Nehru à de Gaulle en passant par Che Guevara et Malcolm X, et s’interroge sur son propre parcours, les enjeux de son métier et son goût pour le danger.

Quatrième de couverture

Que sait-on de Jacques Vergès ? Que sa naissance d’un père consul de France et d’une mère vietnamienne, dans les années 20, le plaça d’emblée sous les auspices d’un destin révolutionnaire. Qu’il ne put résister à l’appel de Charles de Gaulle parce qu’il était général, condamné à mort par le gouvernement de Vichy… Qu’il embrassa les rangs du communisme dans la plus grande indiscipline. Qu’il tirerait de Che Guevara le brouillard de ses bouffées de cigares et de Mao ses plus sinueux jeux d’ombres. Qu’il deviendrait l’avocat du F.L.N. en particulier et de l’anticolonialisme en général, et rencontrerait la future mère de ses enfants, une poseuse de bombes, à la sortie d’une salle de torture. Qu’il s’enfoncerait toujours plus loin dans cette mystérieuse zone de turbulences et d’aventures qui s’étend entre la condamnation, qu’elle soit morale ou judiciaire, et la mort. Plaidant les causes désespérées, retournant les cartes du destin, confrontant les crimes les plus abominables aux culpabilités rampantes des sociétés policées. Mais condamné, Jacques Vergès l’est lui-même. Comme nous tous tôt ou tard. Loin d’être morne, le soir de sa vie est cependant un grand soir. Où l’amour rejoint l’évocation d’ombres innombrables et bouleversantes : compagnons d’armes, amis fidèles et héroïques, amantes éperdues mais aussi figures de criminels, de bourreaux et de suicidés.

Se donne à lire, ici, l’énigme d’un destin aussi rebelle que romanesque, parfois facétieux, où court en filigrane le regard le plus tendre comme le plus grave sur la vérité de l’âme.

Servi par une verve éblouissante.