La croix et le sacrifice

Unknown-1Luc IX, 18-24

           Depuis le Concile Vatican II, des catholiques se voulant « modernes », ont cru pouvoir reléguer la dimension sacrificielle de la Messe au magasin des accessoires dépassés, archaïques, incompatibles avec les mentalités de la civilisation des nouvelles technologies. Il a fallu que des travaux récents d’ethnologie, ou ceux, tout proches, de René GIrard, viennent nous rappeler que nous aurions tort d’exclure trop vite le sacrifice du champ de notre réflexion, surtout s’il est vrai que le sacrifice fut le moyen par lequel les peuples ont voulu faire face à la violence, et que nul n’oserait prétendre que le problème de la violence ne demeure pas non seulement à l’ordre du jour mais de plus en plus croissant et angoissant.

           L’origine de la violence se situerait dans le refus de ce qui est semblable : je désire un objet quand un autre le désire. La fascination de l’autre qui m’est semblable conduit à l’éprouver comme un rival, un ennemi et à le détruire, de telle sorte que la mimétique serait à l’origine de la violence. Pas de société possible dans de telles conditions : pour vivre ensemble, les hommes doivent éliminer la violence et ils le feront en établissant des interdits par rapport à tout ce qui peut favoriser la mimétique; on instaurera ainsi des sociétés très hiérarchisées pour éviter l’égalitarisme et en fondant la vie sociale sur le sacrifice.

Le sacrifice conjurera la violence qui menace la vie en groupe, en l’anticipant, l’apprivoisant et la projetant sur la victime. Un seul portera les péchés de tous afin que le groupe vive : c’est le bouc émissaire.

            Déchargeant la violence de mani!re anticipée, le sacrifice apportera la paix et la victime sacrifiée, devenue signe de paix, sera « divinisée » et adorée par reconnaissance : porteuse des péchés de tous, elle est sacrifiée; source de paix et d’unité, elle est vénérée comme un « dieu ». Telle serait l’origine du « sacré ».

             On voit mieux maintenant qu’avec une telle perspective la notion de sacrifice peut prendre une autre dimension que  celle que nous avions dans nos esprits, et qui ne nous évoquait guère que la privation, le « moins », la perte, le pénible et le manque : le commerçant vantait des marchandises « sacrifiées », la propagande nationaliste des soldats qui ont fait le « sacrifice » de leurs vies, ou les familles pieuses des « petits sacrifices » imposé aux enfants pour les « petits Chinois ».

              Dans toutes les religions le sacrifice est présenté comme un acte positif, comme un « plus », comme un enrichissement : c’est un pacte, une alliance avec la divinité à qui est faite l’offrande par l’intermédiaire des substituts, tels que des animaux ou des produits de la terre. Si le sacrifice établit un échange, on peut ramener sa structure fondamentale à trois actions :

              – l’offrande ou mise à part;

              – le passage ou renoncement, don, dette d’expiation;

              – afin d’établir la communion : on reçoit un don qui symbolise la relation nouvelle née de l’échange.

            Et c’est ainsi que toute la vie de Jésus peut être interprétée comme un sacrifice :

             – offrande : Jésus a donné sa vie pour les hommes et Il l’a remise à Dieu, son Père;

             – passage : Dieu a accepté cette vie du Fils, qui a renoncé à la gloire divine initiale pour passer dans l’humanité, s’incarner et renaître ;

             – Il a reçu de Dieu la vie glorieuse qu’établit l’Homme Jésus dans une communion nouvelle avec Lui et avec les hommes.

           Toute la vie de Jésus ne peut être séparée de la Cène du Jeudi saint et du Golgotha. Le sacrifice ne commence pas sur la Croix.

            Notre réflexion sur le sacrifice doit se dégager de tout dolorisme, qui a longtemps pesé sur la sensibilité de la piété catholique. Lorsque nous célébrons la Messe, nous ne refaisons pas ce que le Fils de l’Homme a fait sur la croix, mais nous refaisons ce qu’Il a fait à la Cène. Ce qui veut dire que l’Eucharistie n’est sacrifice qu’en tant que la Cène avait elle -même un caractère sacrificiel. Ce caractère sacrificiel apparait de deux manières. D’abord parce que le dernier repas a lieu dans le contexte de la Pâque juive : les évangélistes, et surtout Jean, ont fortement souligné cette correspondance qui invitait à rapprocher la mort de Jésus de celle du sacrifice des agneaux de Pessah dans le Temple de Jérusalem. Ensuite parce que la Cène est une prophétie de la Croix : elle annonce, engage et ne quelque sorte déclenche la Passion. Autrement dit, l’Eucharistie est liée au sacrifice de la Croix dans la mesure où le Père est en relation à la Croix, et non pas directement.

           En résumé, à la Cène, Jésus rassemble dans un dernier repas toutes ses options radicales, tout le sens de sa vie. Ces options l’ont conduit à la mort, car elles ont rencontré  le refus de son peuple. Le don quotidien que Jésus fait de lui-même l’achemine vers le sacrifice suprême : l’ « heure » est venue de se donner  et d’aimer jusqu ‘ à l’extrême. Le sacrifice que Jésus fait de sa vie est exprimé dans le dernier repas. La Cène est donc un sacrifice dans la mesure où elle rend présent le sacrifice que le Christ fait de Lui-même, en entrant en toute souveraine liberté dans sa passion.

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