Les 7 péchés capitaux : L’avarice (suite)

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Jésus n’ignore pas les réalités économiques, et pourtant il invite à la gratuité. Il ne propose pas – contrairement à ce que pourrait laisser supposer une lecture superficielle du texte – une insouciance inconséquente, mais un esprit de gratuité dans les relations d’argent. Est condamnée la volonté d’amasser comme finalité, car seule la destinée spirituelle est digne de souci. Si la justice de Dieu règne, les relations économiques devraient aller de soi, bien plus que pour les lys des champs et les petits oiseaux. Éradiquer l’avarice des comportements humains, et l’économie fera moins problème. Seulement, une fois que l’on est convaincu de la primauté de la charité – qui suppose toujours la justice ! –, il faut bien agir, et l’Évangile ne nous indique pas comment. Il n’est pas un système expert qui permettrait la prise de décision dans les responsabilités professionnelles ou familiales. Or, malgré toutes les bonnes volontés, en dépit de la meilleure bonne foi, on ne peut agir en matière économique sans être inséré dans un monde marqué par le péché d’avarice. Et bien souvent, les comportements individuels, avec plus ou moins de liberté, renforcent l’esprit de lucre qui subordonne les jeux des acteurs économiques et qui peuvent conduire à la ruine collective.

On peut se persuader de cette fatalité en reprenant le schéma de la crise dite des « subprimes » qui nous a surpris à partir de 2007. C’est la cupidité qui a mené un grand nombre de citoyens américains – dont nul n’est à blâmer personnellement – à vouloir vivre dans une maison au-dessus de leurs moyens. Pour pouvoir y parvenir, la maison a été hypothéquée dès le jour de son « achat », et hypothéquée à nouveau quelques années plus tard pour un montant plus élevé grâce à l’augmentation des prix de l’immobilier. Le citoyen n’a donc pratiquement pas payé sa maison et même amassé une plus-value grâce à l’augmentation de l’hypothèque… Alors, voyant le juteux parti qu’il peut tirer de ce procédé, il s’achète une seconde maison ! C’est la cupidité également qui a poussé les banques à inonder le marché de ce type de prêts hypothécaires fort rentables, tout en masquant leur risque réel en les incorporant dans des produits financiers complexes que la cupidité a fait acheter à tant d’acteurs économiques incapables de les comprendre. Toute cette armature perverse n’a été néanmoins autorisée que par la cupidité des gouvernements qui ont abaissé au maximum les taux d’intérêt pour pouvoir garantir l’endettement à bon compte pour tous, à commencer eux-mêmes, ce qui favorisait notamment leur réélection. À ce rythme, les gestionnaires de fonds qui se contentaient auparavant de niveaux de rentabilité raisonnables ont, par cupidité, engagé de plus en plus de l’épargne de leurs clients sur des produits à fort effet de levier, ce qui a eu pour effet de doper leurs profits et d’accroître le risque supporté par leurs clients. Ce simple enchaînement d’avarice banale au niveau individuel a conduit sans doute au plus grand désastre financier de l’histoire. La structure entière a été empoisonnée par son propre péché… L’ironie, c’est que personne n’est franchement responsable !

La plupart des théories économiques qui tentent de schématiser les grands agrégats qui structurent l’économie considèrent que la cupidité individuelle est le moteur véritable de la prospérité collective. L’avarice personnelle, loin de corrompre le système, assurerait sa vitalité et n’influerait pas en définitive sur l’équilibre général car ce dernier serait garanti par une « main invisible » induisant un cercle vertueux.

Pourtant, la marche du monde depuis la fin des années 2000 nous montre que plus le système se complexifie et plus les déséquilibres s’accroissent, masqués souvent par des stimulations purement financières. L’économie semble n’être plus simplement alimentée par l’avarice dont elle est la structure, mais bien étouffée par elle. En réalité, la spéculation financière toute-puissante, telle qu’elle s’est progressivement construite depuis les grandes vagues de dérégulation de la dernière décennie du XXe siècle, correspond à l’incarnation radicale de l’avarice à l’échelle collective. Par elle, des pans entiers de nos économies modernes dépendent des valeurs futures des produits de consommation. Les marchés de produits dérivés contribuent à nourrir une inflation continuelle des prix, notamment en ce qui a trait aux matières premières dont le prix monte et descend au gré d’une poignée de courtiers très puissants ; ceux-ci comptent sur la création artificielle de rareté pour empocher des profits colossaux grâce à des produits, notamment des céréales, qu’ils accumulent patiemment dans le cadre de leurs activités spéculatives, alors que des régions entières du monde connaissent la famine. En outre, près de la moitié des bénéfices de toutes les sociétés occidentales proviennent de services financiers et ne correspondent en rien aux besoins de la population mondiale. Tout ceci prouve que notre cupidité nous a tous enchaînés à ce système délétère : les consommateurs, les banques, les gouvernements sont esclaves de la spéculation, le levier des dettes, qui détourne la richesse de sa véritable finalité. La plupart des théoriciens se trouvent donc dépassés par le cercle vicieux dans lequel s’est engagée notre économie et, malgré les appels solennels à une moralisation de la finance mondiale, entendus de tous côtés depuis 2008, aucune initiative n’a pu commencer à voir le jour, alors même que nous continuons sciemment vers la bordure du précipice, vers la faillite généralisée…

Pour tenter de comprendre comment le péché d’avarice paralyse les initiatives, la théorie des jeux peut fournir un modèle instructif. C’est l’exemple classique du dilemme des prisonniers. Un juge d’instruction dit à deux suspects que s’ils avouent tous les deux, leur sincérité permettra de réduire leur peine à deux ans de prison, mais que si aucun des deux n’avoue, le manque de preuves fera qu’ils pourront difficilement être condamnés à plus de six mois. Il ajoute cependant que si l’un des deux avoue et que l’autre nie, celui qui aura avoué sera considéré comme témoin coopérant et dispensé de peine, tandis que l’autre sera condamné à vingt ans de prison.

Ce dilemme est insoluble, car la meilleure solution consiste en un silence concerté des deux, qui limitera la peine globale. Mais dans ce cas, chacun prend le risque que l’autre le dénonce, lui faisant encourir une condamnation très forte. Il faut donc se résoudre à avouer : au mieux l’autre ne dit rien, et celui qui a avoué n’est pas condamné ; au pire, l’autre aussi avoue, et la condamnation est toutefois moindre que si l’on s’était tu. Immanquablement, ce type de situation aboutit donc à un double aveu, alors que l’intérêt réside dans un double silence, qui suppose une confiance, invincible, dans le silence de l’autre.

La vie économique est constamment placée dans cette logique. Si tout le monde renonce à l’avarice, le gain est immense pour tous, car la logique économique n’aura jamais le dernier mot ; mais si un seul renonce à l’avarice, alors que les autres n’y renoncent pas, celui-là risque fort d’être pénalisé outre mesure au profit de ceux-ci. Et la vie économique continue donc d’être surdéterminée par une logique d’avarice dont on ne peut sortir et qui nous conduira probablement à la catastrophe. Il en est ainsi, par exemple, pour un propriétaire privé désirant vendre son logement pour en acheter un plus grand. Si tout le monde s’entend pour faire baisser les prix, c’est finalement l’ensemble de la population qui sera mieux logé et une bulle spéculative délétère sera épargnée à l’économie ; mais nul ne peut en prendre l’initiative, car celui qui vend moins cher, et qui reste seul à pratiquer cette réduction, devra acheter au prix fort. Il aura donc perdu au profit de celui qui aura acheté son bien au prix réduit, sans contrepartie. On pourrait multiplier les exemples : la remise des dettes souveraines, le licenciement économique, la négociation salariale, les avantages acquis, etc. Finalement, il n’est pas concevable d’échapper à la logique de la structure dans laquelle on se trouve. Le marchand de biens cherche à faire monter les prix, le salarié cherche à défendre ses acquis, l’employeur cherche à faire baisser le coût du travail et, bien entendu, le spéculateur intervient dans les transactions pour profiter des écarts de prix. La société entière est prise dans un réseau d’avarice logique dont la raison perçoit bien la perversité, mais dont on ne peut échapper à la pratique.

C’est Jean-Paul II qui a défini cette logique avaricieuse comme « structure du péché » : « Parmi les actes ou les attitudes contraires à la volonté de Dieu et au bien du prochain et les structures qu’ils induisent, deux éléments paraissent aujourd’hui les plus caractéristiques : d’une part, le désir exclusif du profit et, d’autre part, la soif du pouvoir dans le but d’imposer sa volonté aux autres à tout prix. »

L’avarice est ainsi reliée, à un certain niveau politique, à la soif du pouvoir, et à la négation pratique de l’autre. Le pape lie indissolublement la soif du profit et la volonté de puissance, tant il est clair que l’avare cherche à amasser au détriment d’autrui, incapable qu’il est de trouver son bonheur dans la relation fraternelle, dans la parole gratuite et le don. Tous les systèmes économiques connus à ce jour sont visés ; c’est dire si l’avarice est un péché auquel on n’échappe pas si aisément. « Évidemment, écrit le pape, les individus ne sont pas seuls à être victimes de cette double attitude de péché ; les nations et les blocs peuvent l’être aussi. Cela favorise encore plus l’introduction des “structures de péché” dont j’ai parlé. Si l’on considérait certaines formes modernes d’impérialisme à la lumière de ces critères moraux, on découvrirait que derrière certaines décisions, inspirées, seulement en apparence, par des motifs économiques ou politiques, se cachent de véritables formes d’idolâtrie de l’argent, de l’idéologie, de la classe, de la technologie » (encyclique Sollicitudo rei socialis, 1988). PARAGRAPHE ?

Comment en sortir ? N’y aurait-t-il pas d’autre issue que l’avarice, même sous la forme de la thésaurisation minimale à laquelle nous sommes tous plus ou moins contraints sous peine d’être des « cigales » ? Une première fausse piste serait de chanter l’éloge de la prodigalité en mésinterprétant la parole évangélique « ne vous inquiétez pas pour votre vie, ni de ce que vous mangerez ». Les temps que nous vivons sont particulièrement marqués par les dérèglements économiques qui, nous le savons désormais, ne manquent pas de poursuivre les sociétés qui hypothèquent l’avenir. Qu’est-ce donc que l’endettement systématique si ce n’est la consommation immédiate de ce qui sera produit demain ? L’absurde libéralité de certains acteurs économiques se nourrit de l’avarice des autres si bien que l’on doit traiter ensemble ces deux réalités. Contrairement à ce qu’indique le sens commun, la prodigalité n’est pas l’opposé de l’avarice, mais sa plus proche parente. Toutes deux constituent une perversion du rapport à l’argent qui, au lieu d’être appréhendé comme le pur moyen qu’il est, devient un moyen absolu ou, pire, une fin en soi. Dans tous ses raisonnements visant la réalisation d’une fin, l’homme envisage une « série téléologique » selon Georg Simmel (La Philosophie de l’argent). Il s’agit de l’enchaînement des moyens adaptés qu’il lui faut mettre bout à bout afin d’atteindre son objectif. L’argent occupe une place de choix parmi tous les moyens possibles car il est lui-même un moyen d’acquérir tous les autres. Aussi n’est-il pas étonnant que son acquisition soit progressivement érigée au rang de fin.

L’unique différence entre l’avaricieux et le prodigue réside au niveau de leur avancement sur le plan de la « série téléologique », c’est-à-dire le plan qui va de la naissance du besoin jusqu’à sa satisfaction. Dans notre cas, cette série se décompose en quatre étapes : avènement du désir, possession de l’argent, dépense de celui-ci et enfin jouissance. Le désir de l’avare s’arrête bien avant celui du prodigue, mais aucun des deux n’arrive jusqu’à la vraie jouissance, celle que donne l’utilisation de l’argent en tant que moyen pour acquérir un objet ou pour se procurer une jouissance. L’avaricieux se complaît dans la première étape et son désir s’y achève, une fois l’argent possédé, sa finalité est atteinte et il n’a cure de la suite. C’est la dépense de l’argent elle-même qui intéresse le prodigue et non sa contrepartie. Aussi Simmel écrit-il : « Si le dernier terme de cette série est la jouissance que procure la possession de l’objet, sa première étape intermédiaire, mais essentielle ici, est donc la possession de l’argent, et la deuxième, sa dépense en vue de l’objet. Pour l’avare, la première étape est en soi une fin voluptueuse, pour le prodigue, en revanche, la deuxième. Pour ce dernier, l’argent est quelque chose d’à peine moins essentiel que pour le premier, mais simplement sous la forme d’une dépense, et non d’une possession. » La libéralité en elle-même ne doit pas être encouragée comme une alternative à l’avarice. Dans L’Avare de Molière, ces deux instances sont représentées par Harpagon d’une part, l’avaricieux qui ne prend pas même soin de dépenser quelques deniers pour acquérir des vêtements neufs, et par son fils, Cléante, de l’autre, prodigue à l’excès qui convertit en habits, accessoires, rubans toute ressource qu’il se procure, notamment au jeu ou auprès d’usuriers. Harpagon est entièrement possédé par la passion de son trésor aimé pour lui-même et desséchant son âme au point d’y éteindre les sentiments les plus naturels, le poussant aux pratiques usuraires, le bouleversant quand il se voit dépouillé de ce qui fait sa vie, jusqu’à la déraison, l’incohérence et le délire. Cléante est classiquement le contre-pied de son père, mais tous deux sont unis par la même pathologie familiale du rapport à l’argent. Si l’avare amplifie la valeur de l’argent jusqu’à le vénérer au même titre qu’une divinité, le prodigue, au contraire, reste indifférent à cette valeur sans pour autant la négliger. Ces deux attitudes sont donc marquées par l’absence de mesure ou de juste milieu. L’attrait de l’acte de dépense empêche le prodigue d’estimer de manière juste tant l’argent que les biens qu’il acquiert. La prodigalité se développe effroyablement rapidement et prive celui qui en est atteint de tout sens de la mesure. Cette malédiction frappe par exemple nos États développés depuis près de quarante ans, eux qui annoncent trop souvent de nouvelles dépenses, dont les montants impressionnent favorablement l’opinion publique, afin de répondre aux problèmes nouveaux qui surgissent. Peu s’inquiètent de l’efficacité réelle avec laquelle ces sommes seront dépensées ou de la pertinence des mesures appliquées. Une fois les moyens « débloqués », creusant un peu plus profondément la dette nationale, le débat s’éteint et la finalité de l’action publique n’importe plus. Le meilleur exemple de ce phénomène remonte à quelques années, avant que les gouvernements ne soient si brusquement rappelés au sens des réalités par la défiance des marchés, incarnation de l’avarice, qui tremblent pour leur colossal trésor. C’était en 1999 : grâce à des entrées fiscales plus juteuses que prévues, le déficit du gouvernement français fut inférieur de trente milliards de francs à celui préconisé par la loi des finances. La France aurait pu allouer cette manne budgétaire, appelée alors « cagnotte », à la réduction de sa dette, mais on n’entendit alors aucun des hommes politiques réclamer le retour à l’orthodoxie financière. Bien au contraire, on dilapida avec force démagogie cet excédent gênant qui pouvait laisser croire à un gouvernement avare. Le silence de la classe politique actuelle au sujet de cette lâche prodigalité, encore si récente, est de cet or que la banque de France ne garde pas en réserve. Il est certainement vrai que le laxisme financier d’un État est inversement proportionnel à la cupidité de ses citoyens et particulièrement de ses élites, ce qui montre à nouveau que la grande crise que nous traversons est, à toutes ses étapes, essentiellement imputable à un emballement collectif de ce dérèglement individuel qu’est l’avarice.

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