Les 7 péchés capitaux : L’avarice (suite)

imagesLes trois tentations

Avant de commencer sa vie publique, Jésus entreprit en premier lieu une retraite au désert, au cours de laquelle deux des trois tentations offertes par le Séducteur concernent l’avarice. Le diable commence par proposer de transformer les pierres en pain, autrement dit de produire de la richesse à partir de rien, de s’enrichir sans cause. La réponse n’est pas dans l’absence de motif d’obtention d’un tel bien, car le Christ comme le diable savent bien que ce motif économique cache des enjeux autrement importants. L’avarice possible à travers cette « plus-value » potentielle n’est que prétexte. Derrière l’avarice, il y a l’échange entre les personnes, le langage entre les hommes. Et Jésus répondit : « Ce n’est pas seulement de pain que l’homme vivra, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu. » Le Fils de Dieu révèle ainsi ce que masque l’avarice : la perte de relations humaines. Et il en profite pour faire la leçon à son adversaire : ces relations humaines qui seules permettent la vie, ce n’est pas l’homme qui en est la source, mais Dieu-Vie. Toute parole tient son origine en Dieu-Verbe. Ainsi, l’avarice détruit non seulement la communication vraie – « Je ne veux pas être aimé pour mon argent ! », s’écriera l’amant riche – mais elle est encore plus perfide car, détruisant le rapport entre les personnes, elle fait perdre de vue la possibilité même de ces relations : Dieu lui-même.

La troisième tentation est encore plus explicite. Le diable propose des richesses infinies en échange d’une simple reconnaissance : que Jésus s’incline devant lui et il lui abandonne « la puissance et la gloire de tous les royaumes de l’univers ». Nous sommes ici au sommet de l’avarice : tout contre rien, ou presque ! Qui renoncerait ainsi à des possessions illimitées ? Ici encore, le Fils de Dieu déjoue le piège. Les possessions de la terre ne sont rien, si elles ne permettent pas la gratuité du don. Tout ce que l’on a est appel de Dieu à la reconnaissance de Son don permanent. Tous les biens de la terre sont signes de la souveraine liberté du Dieu-Créateur. Il n’est de bien qui ne soit orienté vers la reconnaissance de la gloire de Dieu. Aussi Jésus repousse la troisième tentation : « C’est à Dieu seul que tu rendras un culte ! » Seul Dieu peut recevoir le don de l’homme. Ce don consiste en l’usage de la liberté pour reconnaître l’origine de cette liberté… On ne donne que ce que l’on a reçu. En ce qui concerne les biens matériels, reconnaître le don de Dieu à travers eux, c’est les utiliser pour Lui rendre un culte, en l’espèce, les utiliser pour le bien commun puisque Dieu se cache silencieusement et secrètement dans le visage du plus petit : « Ce que vous aurez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). Orienter alors ses richesses en direction de la reconnaissance de Dieu, à travers le service du bien commun, celui des petits et des sans-grade, tel est le moyen de sortir de la tentation de l’avarice.

Le Tentateur, celui qui a refusé le don de Dieu et fait surgir le Mal, s’attaque dans cet épisode à Dieu lui-même, celui qui se donne aux hommes au prix de la mort sur une croix. Il est frappant de remarquer que Satan, qui ne saurait sous-estimer son divin adversaire, lui oppose justement la tentation de l’avarice comme si celle-ci était de force équivalente au don suprême et capable, croit-il dans son aveuglement absolu, de faire succomber Jésus. Ce n’est pas pour rien que Satan s’appelle « le diable » – diabolos –, le diviseur. Le mot vient du grec dia-baleïn, qui veut dire « jeter de part et d’autre ». Le diable est celui qui sépare, qui divise, qui empêche de rassembler. À l’inverse, ce qui n’est pas diabolique est étymologiquement symbolique. Le symbole, du grec sun-baleïn, est ce qui rassemble, qui rejoint l’un vers l’autre. Le symbole, à l’origine, était cette pièce d’argile que l’on brisait en deux parties, pour permettre à deux tribus, par exemple, de se reconnaître et de se rassembler, en identifiant les deux parties de la pièce. Le symbole est à l’opposé du diable. L’avarice est diabolique, car elle fait passer l’argent de son statut symbolique – les êtres se rassemblant à travers leurs activités économiques – à celui de division, d’enjeu de pouvoir. C’est pourquoi, sans doute, l’argent a été appelé le « crottin du diable ».

Rompre avec l’avarice, c’est redonner à l’argent son statut symbolique, au service du symbole par excellence qu’est le langage, le verbe-communion entre les personnes. Dire que cela est facile serait mensonge et l’Église, elle-même, dans ses institutions terrestres, n’échappe pas à cette gangue d’avarice qui recouvre les échanges économiques. Et c’est d’autant plus difficile que les sommes en jeu sont importantes : la tentation de l’avarice est souvent proportionnelle au montant de ses richesses. C’est pourquoi, comme faisant écho au Livre de Baruch où il est écrit : « Où sont ceux qui ont amassé dans leurs trésors l’argent et l’or en qui les hommes mettent leur confiance ? Ils ont été exterminés et sont descendus dans les enfers » (Ba 3, 18-19). Le Nouveau Testament ne manque pas d’affirmer qu’« il est plus facile à un chameau d’entrer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu » (Mt 19, 24) ; ou d’avertir : « Malheur à vous, riches, parce que vous avez ici-bas votre consolation ! » (Lc 6, 24). Ceci est également relayé par saint Paul : « Ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation et le piège de Satan, dans de nombreux désirs vains et pernicieux qui conduisent l’homme à se perdre et à sa damnation » (1 Tm, 6, 9) ; et plus durement encore par saint Jacques : « Alors, vous, les riches, pleurez à grand bruit sur les malheurs qui vous attendent ! Votre richesse est pourrie, vos vêtements rongés par des vers, votre or et votre argent rouillent et leur rouille servira contre vous de témoignage : elle dévorera votre chair comme un feu » (1 Jc 5, 1-3).

L’Évangile rappelle la bonne conception de l’argent dans un épisode symbolique, souvent mal compris du lecteur. Pierre demande à Jésus s’il faut et comment payer l’impôt du Temple – soit un didrachme, qui valait un demi-statère –, et le Maître répond : « Va à la mer, jette l’hameçon, saisis le premier poisson qui mordra, et ouvre-lui la bouche : tu y trouveras un statère. Prends-le et donne-le-leur, pour moi et pour toi » (Mt 17, 27). L’interprétation peut être celle-ci : le fruit d’une journée de pêche est bien de l’argent, et cet argent sert à payer des didrachmes. On doit convertir le labeur en monnaie d’échange pour participer à la vie de la cité.

L’argent n’a de valeur que dans l’échange. Ce que l’on produit, le fruit du travail, est transmis à travers une unité de compte. La relation à autrui se sert des chiffres pour quantifier l’échange, mais ce qui est premier et primordial, c’est l’échange. Comme il n’est guère envisageable de travailler tous ensemble sur un même lieu et en un même moment, le lien entre le travail des hommes est différé à travers l’argent du salaire. Dans cette perspective, l’argent est un facteur de « communion » – littéralement cum munus, « travailler ensemble ». L’avarice apparaît alors comme une blessure dans cette vision théorique et utopique de l’argent, et c’est de surcroît cette blessure qui condamne cette conception de l’argent à l’utopie. Car rompre les liens d’échange que représente la monnaie, c’est renverser à son profit l’équilibre des relations entre les hommes.

Ceci peut être observé au niveau individuel, avec les scandaleuses disparités entre les riches et les pauvres d’un même lieu, ou au niveau mondial avec l’insoutenable contraste entre l’opulence de nos États occidentaux et la famine de certains autres. L’avaricieux détourne la circulation des réalisations humaines au profit de sa seule jouissance ; il capte son potentiel d’échange pour échanger seulement avec lui-même, dans une perspective narcissique qui le conduit à penser que son bonheur est en lui, renonçant à le trouver alors dans la figure d’autrui. En ce sens, l’avarice est le péché le plus grave de tous les péchés capitaux, car il est lié au mensonge et fait insulte aux trois vertus théologales que sont l’amour, l’espérance et la foi. C’est une véritable perversion que donner une valeur en soi à l’argent. En effet, si l’argent n’est plus un moyen d’échange, mais une fin en soi, les relations entre les êtres en souffrent. Elles deviennent subordonnées aux possessions respectives des personnes : l’autre n’est plus celui à qui je parle, mais celui à qui je prends, ou qui me vole.

Ainsi l’avare ne peut-il plus parler librement à autrui, car l’échange matériel, les conditions du discours sont oblitérés par la volonté de posséder. Cela est perceptible, de manière tout à fait ordinaire, dans les relations humaines sur le lieu du travail : celui qui n’offre jamais sa tournée au café du coin est marginalisé, et n’a bientôt plus d’interlocuteurs parmi ses collègues. Pas d’amis sans invitations réciproques. Pas de relations durables sans cadeaux. L’avarice empêche la relation, car elle fait taire le langage, elle fait du semblable un étranger.

Il ne suffit pas de s’en tenir à ce constat assez faible : la question demeure de savoir comment se déprendre de l’avarice qui n’épargne personne au même titre que tous les autres péchés. Par la voix des Évangiles, Jésus livre la réponse lorsque, à propos du service, il donne ces conseils à ses disciples : « Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent. Voilà pourquoi je vous dis : ne vous inquiétez pas pour votre vie, ni de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n’amassent point dans les greniers, et votre Père céleste les nourrit ! Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ?… Cherchez d’abord le Royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît » (Mt 6, 24-33).

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