Mensonge d’Etat et argent (suite)

imagesAvant de commencer sa vie publique, le Nazaréen entreprendra en premier lieu une retraite au désert, au cours de laquelle l’une des tentations offertes par le Séducteur sera celle des richesses sous la forme de la « puissance et de la gloire de tous les royaumes de l’univers. » Dans son enseignement, le Christ comparera bientôt le Royaume des cieux à un trésor caché, enfoui dans un champ. celui qui l’a trouvé, va à nouveau le cacher et puis s’en va vendre tout son bien ; il achète le champ pour entrer en possession du trésor (Mt.XIII, 44) Hier, comme aujourd’hui, on cachait les trésors sous terre, afin de les soustraire aux atteintes des voleurs : de là, les noms de « matmon » qui désignent les trésors en tant que « choses cachées ». Le trésor dont par le Christ avait été laissé là par un ancien propriétaire, mort sans avoir pu en révéler l’existence. Le propriétaire actuel ignore sa présence cachée. Celui qui a fait la trouvaille a peut-être loué le champ pour le cultiver. Il ne se croit pas en droit cependant de s’empare du trésor et achète donc le champ, afin de devenir possesseur légitime de tout ce qu’il contient. Il agit conformément au Droit d’alors, le propriétaire naturel n’existant plus, et lui-même n’étant pas obligé de révéler au propriétaire actuel la valeur accidentelle de son terrain. Un trésor ainsi caché ne sert à rien : comme il est écrit au Livre de Tobie : « Mieux vaut la prière avec le jeûne, et l’aumône avec la justice, que la richesse avec l’iniquité. Mieux vaut pratiquer l’aumône, que thésauriser de l’or. » (Tob. XII,8)

« Mon fils, si tu accueilles ma parole,
si tu la recherches comme l’argent,
si tu creuses comme un chercheur de trésor,
alors tu découvriras la connaissance de Dieu.  » (Proverbes, II, 4)

La petite parabole du trésor, dans la bouche du Christ, est une allusion à ces versets du Livre des Proverbes :  » – Ah ! Si vous mettiez autant d’énergie et d’ingéniosité à découvrir et faire profit des richesses de la Parole de Dieu qu’un homme est prêt à tout vendre pour acquérir le champ du trésor ! »
Où donc est la vraie richesse ? Pourquoi développons nous tous nos talents ? Pour se poser ce genre de questions essentielles, encore faut-il accepter de prendre du retrait, de laisser la méditation pénétrer silencieusement dans l’intelligence et dans le coeur !

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Jean-Noël Jeanneney: « La vérité doit venir à point »

Historien, auteur d’un livre sur les milieux d’affaires et la politique au XXe siècle,L’Argent caché (Seuil, 1984), l’ancien ministre Jean-Noël Jeanneney analyse le phénomène du mensonge dans la vie publique, après le scandale Cahuzac.

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Le mensonge est-il inhérent à la vie politique, et où commence-t-il ?

L’opposition binaire entre le cynisme désabusé qui consiste à dire que tout le monde ment à chaque instant et un angélisme selon lequel il serait possible et juste de ne jamais rien cacher à personne est dangereuse. C’est précisément le travail de la démocratie de réfléchir à l’endroit où placer le curseur, dès lors qu’il est acquis que nul ne peut accepter de vivre dans une transparence complète. La démocratie, à la différence de la dictature, exige impérieusement la protection de lavie privée : aucun citoyen ne peut consentir à être placé derrière une vitre, observé constamment et de toutes parts, comme dans le panoptique de Jeremy Bentham.

Et les gouvernants aussi ont droit, dans l’intérêt même de leur charge, de ne pasdire tout, tout de suite, à leurs mandants. C’est évident en politique étrangère, bien sûr, mais aussi à l’intérieur du pays. Le problème, comme l’Histoire l’enseigne, c’est que le secret risque vite, entouré de faussetés, de cacher des turpitudes. Les débusquer est l’affaire des contre-pouvoirs. Alain disait que « le mensonge consiste à tromper sur ce qu’on sait être vrai une personne à qui l’on doit cette vérité-là ».

Il ne fait pas de doute que Jérôme Cahuzac devait la vérité au président. Mais à qui doit-on cette « vérité-là », à une personne, à une nation ?

Affaire de circonstances et de jugement civique et moral. Les journalistes peuventaccepter de taire des informations sur des otages : mensonge au moins par omission… Voltaire assurait : « Le mensonge n’est un vice que quand il fait du mal ; c’est une grande vertu quand il fait du bien. » « Grande vertu » ? Excessif, mais… J’ajoute qu’il faut tenir compte des rythmes : la vérité doit venir à point. On trouve là une tension de toujours, naturelle, entre ceux qui tendent à prolonger indûment un secret d’abord légitime et ceux qui, dans la société, ont vocation à le révéler.

Un mensonge politique serait-il relatif ? Et serait-il plus grave venant de la gauche ?

Depuis le XIXe siècle, la gauche s’affirme plus optimiste sur la nature humaine et son possible perfectionnement moral, la droite, plus résignée à ses imperfections durables. C’est Jaurès contre Barrès. Voilà pourquoi je me risque à penser que le « mensonge de gauche » est plus insupportable pour les gens de gauche que le « mensonge de droite » pour ceux de droite.

Mais pour une droite conservatrice et catholique, le mensonge est un péché !

Certes, mais, comme pour tous les péchés, on peut s’en relever par la confession. Souvenez-vous de l’ironie de Pascal envers le jésuite Sanchez autorisant à nierquelque action douteuse qu’on a faite à condition d’ajouter in petto : « Avant que je sois né. » L’idée qu’une faute avouée est à moitié pardonnée a souvent permis de s’absoudre à bon compte. Alors que chez les protestants l’examen de conscience n’allège pas du péché. Opposition trop schématique peut-être. Mais il y a là du vrai !

Quelle différence observe-t-on, justement, entre pays latins et anglo-saxons, ou entre catholiques et protestants ?

Considérez les réactions à l’affaire Bill Clinton-Monica Lewinsky. Le président des Etats-Unis a frôlé la destitution, pour avoir nié sous serment ses brèves frasques avec la stagiaire de la Maison Blanche. Un comportement que les pays latins ont jugé avec indulgence. En revanche, l’énorme mensonge de George W. Bush sur les armes de destruction massive en Irak, qui a entraîné la mort de centaines de milliers de personnes, ne l’a en rien empêché d’arriver au terme de son mandat. Etrange hiérarchie du péché… Vue d’Europe, des pays latins notamment, celle-ci a été inversée. Je préfère la nôtre.

Le mensonge d’Etat n’est-il pas monnaie courante dans l’Histoire ?

En effet. Prenez l’exemple de la santé des chefs d’Etat. On a menti sur le cas de Pompidou comme de Mitterrand. Roosevelt n’était jamais montré aux actualités avec l’appareillage compliqué qui lui permettait de se déplacer. Et Lord Moran, le médecin personnel de Churchill, a révélé après sa mort, en 1965, que le premier ministre était très diminué entre 1951 et 1955, lors de son retour aux affaires. Il avait eu plusieurs attaques, mais nul n’en avait rien su.

L’un des plus grands mensonges de l’histoire contemporaine concerne le massacre de Katyn, une affaire tragique. Au printemps 1940, près de 22 000 officiers polonais ont été assassinés par le NKVD, la police politique soviétique, à l’initiative de Staline. Il a donné l’ordre d’installer l’idée que ce crime barbare était l’oeuvre des nazis. Churchill et Roosevelt, tôt informés, ont accepté de mentir au nom d’une supposée raison d’Etat pour ne pas gêner l’allié soviétique. Il a falluattendre les années 1980 pour que la vérité soit complètement admise, et octobre 1990 pour que Mikhaïl Gorbatchev présente ses excuses officielles au peuple polonais.

Faudrait-il, en France, pénaliser le mensonge, le parjure, comme aux Etats-Unis ?

Pénaliser comment ? En république, la première sanction est politique : un gouvernement se renverse, un ministre se renvoie. En France, la justice ne punit pas le mensonge en tant que tel, mais, s’il est avéré, il rend forcément la sentence plus sévère. La question la plus difficile touche à une éventuelle inéligibilité une fois une peine purgée. Pour ma part, bon démocrate, j’ai tendance à faireconfiance au suffrage populaire, tout en admettant que celui-ci est souvent surprenant et parfois inquiétant. L’antiparlementarisme – qui s’accroît de façon si préoccupante – n’empêche pas toujours que soient réélues des fripouilles.

Le gendre du président de la République Jules Grévy, Daniel Wilson, qui avait organisé un trafic de décorations, a provoqué la chute de son beau-père en 1887. Il a été condamné mais a réussi à se faire réélire à deux reprises député en Indre-et-Loire. On trouverait probablement des exemples plus proches de nous.

La tolérance au mensonge a-t-elle varié en France avec le temps et selon les domaines ?

Dans le domaine de l’argent, l’opinion est devenue moins tolérante depuis que des progrès importants ont été accomplis grâce aux lois sur le financement des partis politiques. Jusqu’aux années 1990, on nageait en pleine hypocrisie. Le système reposait en partie sur les fonds secrets. De temps en temps, cependant, on parlait déjà de transparence.

François Hollande a annoncé, mercredi 10 avril, la création d’une haute autorité chargée de contrôler le patrimoine des élus et des hauts fonctionnaires, qui serait rendu public. Qu’en pensez-vous ?

Je n’y suis pas favorable s’il s’agit de le faire urbi et orbi : trop de mesquineries à la clé. Qu’en revanche on doive déclarer ses biens régulièrement à une autorité ad hoc, bravo ! Et, surtout, que les moyens d’investigation et de vérification de celle-ci, aujourd’hui si insuffisants, soient puissamment renforcés, avec d’éventuels renvois à une justice compétente.

Le recours de plus en plus fréquent à des « communicants » en politique est-il une manière moderne de travestir la vérité ?

Dans L’Art du mensonge politique, publié à Londres en 1733 et que Jean-Jacques Courtine a récemment réédité, John Arbuthnot exprime sous une forme ironique l’idée qu’il est indispensable de mentir. Le livre en est la métaphore puisqu’il a été faussement attribué à Jonathan Swift. Il y imagine des « sociétés de menteurs », des sortes de spin doctors qui « mentent mieux qu’ils ne respirent » et qui auraient la charge exclusive de la tromperie politique. Il décrit notamment la tactique qui consiste à lancer des « ballons d’essai » pour une nouvelle fausse, « comme une première charge que l’on mettrait dans une pièce d’artillerie pour l’essayer ».

Comment réparer les effets délétères du mensonge dans une démocratie ?

Il faut aborder la question par le détour des conflits d’intérêts, peste de la démocratie : définir leur diversité, comme le récent rapport Sauvé a fort bien commencé de le faire, resserrer les interdictions et donner aux institutions les moyens de mettre en garde les personnalités, puis de les dénoncer si elles sont coupables. Mais attention à la calomnie. Rappelons-nous La Fontaine : « Le peuple est de glace aux vérités et de feu pour les mensonges ».

Le courage de recommencer

Unknown Jean XXI,1-19

Ils ont passé la nuit à jeter leurs filets sans rien prendre. Au lever du jour, sur la parole d’un Homme inconnu, – pas encore re-connu ! – ils refont le même geste, celui qu’ils ont fait toute la nuit.

« Jetez vos filets à droite de la barque et vous trouverez ! » Sur le conseil d’un Homme auquel ils font confiance, ils ont le courage de recommencer. Après l’échec de toute une nuit, ils remettent ça ! Quel courage !

« Le courage est la vertu inaugurale du commencement », aimait à dire Charles Péguy.

Le courage est la patiente continuation des commencements. Pour avoir du courage, il est parfois nécessaire d’avoir peur. L’absence de peur, qui serait l’inconscience, n’est pas le courage.

Les gens de foi sont courageux mais ni aveugles, ni intrépides ou impavides. C’est la peur reniée, c’est la peur réprimée et supprimée, c’est la peur surmontée et non point l’absence de peur qui fait le courage. La peur sublimée fonde seule un courage positif, victorieux.

Vous avez eu peur ? Vous avez encore peur ? Et c’est tant mieux, parce que vous avez dû commencer et recommencer pour surmonter la peur : le courageux est obligé de recommencer chaque fois depuis le commencement comme si c’était la première fois.

La vertu du commencement est la plus haletante mais la plus discontinue … Le courageux ne peut se reposer sur le mouvement qui serait soi-disant acquis de son courage, parce que le courage n’est pas une rente, un capital.

Le courage n’est pas un savoir non plus, mais une décision. Si le courage était un savoir, les disciples n’auraient pas fait confiance à la Parole de l’Homme mystérieux sur le bord du lac, parce que, professionnellement, il y avait toutes les chances pour qu’ils en sachent plus que lui.Ce n’est pas la confiance dans un savoir qui les a décidé.

Notre courage est d’abord dans la décision.

«  – Oh là ! Mais que faites vous donc de la raison ? »

J’entends votre objection et je vous réponds que la raison a toujours raison, bien sûr. Mais le courage n’est pas un syllogisme, un beau raisonnement, car le raisonnement nous dit CE QU’IL faut faire et S’il faut le faire, mais il ne nous dit pas QU’il faille le faire.

Le courage n’est pas une sagesse.Même si la vertu de prudence – c’est à dire la qualité du discernement ! – doit l’éclairer.

Le courage n’est pas une sagesse mais, pour parler le langage de Paul de Tarse, il est bien plutôt une « folie », une folie qui ne renie pas une sagesse mais la dépasse.

La sagesse aurait, à l’évidence, commandé aux disciples de ne pas jeter à nouveau leurs filets sur la parole – sans sagesse ? – d’un Homme inconnu. Lui faire confiance, sans l’avoir reconnu, est d’une certaine manière un acte « fou ».

Ils n’avaient pas de preuves. Tant pis pour la raison soliloquante.

 L’amour n’a pas besoin de preuves, ne se décide pas sur des preuves : il vit de SIGNES. Comme la foi. Sans preuves mais non sans signes. Comme tous les grands mystères, celui de la Résurrection est sans preuves. Des signes, rien que des signes.

Celui de la fraction du pain pour les pélerins d’Emmaüs, celui d’être appelé par son nom pour Marie auprès du tombeau vide, celui du poids des filets pour Jean et Nathanaël. Des filets si lourds, signes des fécondités à venir.

La route des fécondités inattendues qui, de feux en feux, à travers la nuit longue et aride, disent la Résurrection. A quoi reconnait-on le Ressuscité, aujourd’hui comme alors?

A ce que les filets, cent fois remontés vides, se mettent soudain à peser. La Résurrection, c’est l’annonce des fécondités nouvelles.

A propos de mensonge d’Etat et d’argent

imagesParlons de l’argent mis de côté, thésaurisé, en tant qu’il peut nous asservir et auquel nombre de citations bibliques font référence :
 » Nul ne peut servir deux maîtres : ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent. »(Mt. VI,24)
 » Ne vous amassez point de trésors sur la terre, où la mite et le ver consument, où les voleurs perforent et cambriolent mais amassez vous des trésors dans le ciel : là, point de mite ni de ver qui consume, point de voleurs qui perforent et cambriolent. » Car où est ton trésor, là est ton coeur. »(Mt. XIX, 21)

L’argent, en tant qu’il peut nous asservir, appelons le « trésor ». L’homme riche et méchant est fustigé dans le Livre de Job :

« Ses fils devront indemniser les pauvres, ses enfants restituer ses richesses … Il doit vomir les richesses englouties, et Dieu lui fait rendre gorge … Il perdra cette mine réjouie à percevoir ses gains, cet air satisfait quand les affaires sont bonnes … Parce que son appétit s’est montré insatiable, ses trésors ne le sauveront pas; parce que nul n’échappait à sa voracité, sa prospérité ne durera pas … les cieux dévoilent son iniquité et la terre se dresse contre lui. » (Job XX, 10)

Le Livre des Proverbes lui fait écho :
 » Faire fortune par les mensonges, vanité fugitive de gens qui cherchent la mort. »(XXI,6)
Et le prophète Michée, lorsqu’il s’écrie :

« Les riches sont pleins de violences et profèrent le mensonge « (VI, 10)  » Mieux vaut peu avec le respect de Dieu qu’un trésor avec l’inquiétude. » (Proverbes XV, 16), précise le Livre des Proverbes, qui dénonce ainsi un signe spécifique supplémentaire de l’homme qui thésaurise : son inquiétude. Inquiet, violent, injuste et menteur, que dit d’autre l’Ancien Testament sur l’homme aux trésors ?
 » Ne te confie pas en tes richesses et ne dis pas : « Cela me suffit ! » (Si., V, 1)
« Celui qui est dur pour soi-même, pour qui serait-il bon ?
Il ne jouit même pas de ses propres biens … C’est un homme dur que celui aux regards cupides, qui détourne les yeux et méprise la vie d’autrui … L’homme jaloux n’est pas content de ce qu’il a , la cupidité désseche l’âme.  » (Si. XIV, 15)
Les richesses accusent : dureté, mépris d’autrui, jalousie. L’homme riche risque toujours en plus d’être présomptueux. Et pourtant le Livre de Sirac le Sage ne présente pas le détachement des richesses comme une ascèse rude :
« Mon fils, si tu as de quoi, traite-toi bien, et présente au Seigneur les offrandes qu’il demande … Avant de mourir, fais du bien à tes amis et selon tes moyens, sois généreux. Ne te refuse pas le bonheur présent, ne laisse rien échapper d’un légitime désir. Ne laisseras tu pas à d’autres ta fortune ? Et tes biens ne seront-ils pas partagés ? Offre et reçois, donne-toi du bon temps ! » (Si. XIV, 11) Mais l’auteur ajoute :  » Ne te complais pas dans une existence voluptueuse. Ne t’appauvris pas avec de l’argent emprunté, quand tu n’as pas un sou en poche. » (Si. XVIII, 32)

Si la ligne sapientiale parait domine les textes de l’Ancien Testament, la veine plus radicale prêchée par jean le Baptiste, puis Jésus le Nazaréen, se dessine déjà, comme dans ce verset du Psaume 61 :  » N’aspirez pas au profit : si vous amassez les richesses, n’y mettez pas votre coeur. »
Précédant et annonçant le Messie, que répond Jean le Baptiste aux foules qui l’interrogent ?
« Qui a deux tuniques, qu’il partage avec celui qui n’en a pas; et qui a de quoi manger, qu’il fasse de même. » (Luc III, 11)
« Que devons nous faire ? » telle est la question que se posent les auditeurs du Baptiste et pourquoi se la posent-ils cette question sinon parce qu’ils ont pris un temps de retrait, de rupture d’avec leurs habitudes : ils ont pris le chemin du « désert », là où, enfin, la Parole de Dieu peut les atteindre en plein coeur. Le désert est le symbole de de ce temps silencieux de prière qu’il nous revient de chercher pour entendre la « la Voix de celui qui crie dans le désert : préparez le chemin du Seigneur ! »
Ce n’est pas depuis les entrailles de la Ville en tumulte – depuis Jérusalem – que s’est faite entendre la grande annonce, mais dans le désert, là où accourent soudain des foules. Désert, symbole de liberté à l’égard des richesses et de toutes les formes de trésors sur lesquels nous voulons asseoir nos conforts citadins !

Annonciation

images Is.7, 10-14   Hb.10, 4-10   Lc.1, 26-38

Faire mémoire de la visite de l’ange Gabriel à Marie nous ramène au mystère de l’incarnation du Verbe de Dieu. Or, nous sommes à la veille du dimanche des Rameaux et de la Semaine Sainte, à 10 jours de Pâques… Si la liturgie a fixé la fête de l’Annonciation à 9 mois de Noël, c’est par souci de réalisme ; mais ce choix limite la portée du mystère qui se joue à cet instant. L’heure de la conception de Jésus est étroitement liée à celle de la conception de l’Eglise.

Près de la croix de Jésus, écrit Saint Jean, se tenaient debout sa mère, la sœur de sa mère, Marie, femme de Clopas et Marie de Magdala. Voyant ainsi sa mère et près d’elle le disciple qu’il aimait, Jésus dit à sa mère : « Femme, voici ton fils. » Il dit ensuite au disciple : « Voici ta mère. » Et depuis cette heure-là, le disciple la prit chez lui. (Jn.19, 25-27). Le sens de ce rapprochement est simple : Dieu a choisi Marie pour donner le jour à son Fils ; Il la choisit maintenant comme Mère de l’Eglise, le corps du Christ ressuscité, représentée ici par Jean, pour achever son oeuvre. Nous arrêter au moment de la rencontre de Marie avec l’ange, en n’en retenir que l’extraordinaire, risquerait de nous empêcher d’en voir le sens et la portée : Jésus, le Fils du Très-Haut, à qui Dieu donnera le trône de David son père et qui règnera pour toujours sur la famille de Jacob (Lc.1, 32-33), fait entrer Marie sa mère dans la grande histoire du Salut, dans le mystère de la Rédemption. Son chant, le Magnificat, à quelques semaines du début de sa grossesse, exprime la conscience qu’elle a déjà de servir le dessein de Dieu : Mon âme exalte le Seigneur… parce qu’il a porté son regard sur son humble servante… et a fait pour moi de grandes choses… Il est venu en aide à Israël son serviteur en souvenir de sa bonté, comme il l’avait dit à nos pères, en faveur d’Abraham et de sa descendance pour toujours. (Lc.1, 46… 55)

Consciente d’avoir été choisie par Dieu, visitée par son ange, Marie, habitée par la puissance du Saint Esprit, accepte la mission qui lui est confiée, mais sans en connaître le détail, sans savoir la route à suivre ; la prophétie de Syméon, bientôt, lui transpercera le cœur (Lc.2, 35), mais pour l’amener à redire oui, en acceptant de na pas tout comprendre, en laissant le temps faire mûrir en elle le sens de tous ces événements (Lc.2, 19). Si nous suivons Jésus dans sa marche vers Jérusalem, deux ou trois fois, nous apercevons Marie dans son entourage, discrète et pourtant très présente, rappelons-nous Cana : elle adhère à sa mission, pour laquelle Dieu lui a demandé de l’enfanter ; et quand arrivera l’heure de sa passion, elle sera encore là, au pied de la croix, l’accomplissement de sa naissance à Bethléem.

Mais cet accomplissement est aussi un début, comme une naissance, celle de l’Eglise, qui va naître du côté ouvert de Jésus, quelques minutes après qu’il ait précisément remis Jean à sa mère. Le concile Vatican II, en parlant de Marie comme Mère de l’Eglise, situe cette mission qui lui est propre, dans le mystère du Christ tête du Corps, Premier-Né de la création nouvelle ; elle n’est pas un intermédiaire entre Dieu et les hommes ; elle est fille de l’Eglise, créature sauvée comme nous tous par la grâce de la résurrection de son Fils, seul médiateur entre Dieu et nous ; Mère de l’Eglise aussi, parce qu’elle tient une place unique dans la réalisation du Salut de Dieu, permettant au Christ, né d’elle, de poursuivre sa mission grâce à son Corps, l’Eglise (L.G. 52-69). A l’heure de la croix, elle dit le même oui qu’à l’Annonciation, consentant  à donner au Père le fruit de sa chair et accueillant dans la foi Jean pour son fils. Marie est le modèle par excellence des croyants : n’est-elle intimement associée, par l’obéissance de sa foi, à l’œuvre du Christ de qui nous recevons la vie de Dieu, parce qu’il a lui-même reçu d’elle son humanité ?

Mission unique et en même temps commune à tous les baptisés ! Car il nous est demandé comme à elle de communier au Christ dans sa mort, pour ressusciter avec lui ; de participer à sa mission, en faisant de notre vie, par notre charité en acte, un signe de la réalisation des promesses du Père. Le oui de Marie, premier de tous, appelle le nôtre : Seigneur, qu’il m’advienne selon ta Parole!