Dans les archives du « Monde » | Une morale pour la démocratieLa lutte sociale légitimée

UnknownLE MONDE ECONOMIE | 04.03.2013 à 10h03Par Henri Tincq

Le 2 mai 1991, Jean Paul II rend publique Centisimus annus. Cette encyclique sociale constitue une réflexion sur l’échec du communisme en Europe de l’Est et sur les limites du système capitaliste.

YIl y a cent ans, un mur s’effondrait entre l’Eglise et le monde moderne. En pleine révolution industrielle, un pape, Léon XIII, donnait de la voix pour condamner avec la même énergie le libéralisme sauvage, alors souverain, et le socialisme naissant. Sous le nom de doctrine sociale, l’Eglise proposait une sorte de troisième voie qui devait inspirer, avec plus ou moins de bonheur, des générations entières de catholiques sociaux, militants et syndicalistes chrétiens. Un siècle après, l’environnement a radicalement changé. Il n’est plus celui de la déflagration sociale et urbaine de la fin du XIXe siècle, avec l’éclosion du mouvement ouvrier et la promesse d’une aube séculière. La neuvième encyclique de Jean Paul II plonge dans un monde où cette utopie marxiste a été balayée, où paraissent absentes les idéologies de rechange, où la démocratie alterne le meilleur et le pire.

Sur le cadavre fumant d’un totalitarisme communiste qui a trempé le caractère de l’ancien archevêque de Cracovie, on attendait que le pape indique, sinon un modèle institutionnel, au moins des pistes pour les anciens pays communistes et les nouvelles démocraties d’Amérique latine et d’Afrique. Sa réponse tient en quelques phrases. L’échec du « socialisme réel » n’exonère pas le système libéral de ses contradictions. Qu’on n’attende donc pas de ce pape qu’il bénisse ceux qui veulent passer de la dictature du parti à celle du profit. Trop d’Etat est un crime que l’histoire a déjà puni. Trop peu d’Etat est une faute que le présent condamne. On n’avait jamais lu une telle dénonciation du laxisme en matière économique et pareille légitimation de la lutte sociale non violente pour restaurer la dignité des conditions de salaire et du travail. On est ici dans le droit-fil de la doctrine sociale de l’Eglise qui inclut ce rôle régulateur de l’Etat et des corps intermédiaires comme les partis et les syndicats.

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Jean Paul II va plus loin que Léon XIII quand il traite de la crise de l’Etat et de laculture contemporaine, dans la veine de Redemptor hominis, sa première encyclique de 1979, et de son discours de 1980 à l’Unesco, les deux textes fondateurs du pontificat. Pour lui, la crise des démocraties vient de leur incapacité à définir des valeurs de référence indiscutables, à se mettre d’accord sur des critères de justice, de moralité, de primauté de la personne humaine, de bien public.

Manifeste subversif

Cette indétermination, aggravée par « l’agnosticisme et le relativisme sceptique »dominants, rend la démocratie vulnérable aux pressions financières, électoralistes, aux idéologies à caractère scientifique, aux fondamentalismes religieux. C’est le désengagement et la passivité du citoyen. « Une démocratie sans valeurs se transforme en totalitarisme déclaré ou sournois », avertit Jean Paul II, qui propose, sans complexe, les « vérités » du christianisme, avec la tentation d’en faire la vérité de l’Etat. L’encyclique Rerum novarum de Léon XIII avait été accueillie par les milieux conservateurs comme un manifeste subversif. Si, cent ans après, son successeur ne peut pas être soupçonné de frayer avec le communisme, sa dénonciation des erreurs du système capitaliste ancrera dans leurs convictions ceux pour qui l’Eglise est décidément incompétente en matière économique et ne guérira jamais de sa maladie infantile : le socialisme rampant. Mais le pape ne renvoie pas dos à dos collectivisme marxiste et capitalisme libéral. Il les dépasse tous deux, en rappelant le rôle central de l’homme, sa primauté absolue dans les choix économiques et politiques, son aptitude à la « transcendance ». A avoir voulu l’ignorer et fait de l’homme une simple pièce dans un engrenage, le communisme a échoué. Mais le système démocratique n’est pas à l’abri, aussi, d’une défaite.

« Le Monde » du 3 mai 1991

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