1891 : l’Eglise s’ouvre à l’économie

imagesLE MONDE ECONOMIE | 04.03.2013 à 10h03 • Mis à jour le 04.03.2013 à 10h03Par Philippe Chalmin

A l’heure du bilan du pontificat de Benoît XVI – qui a démissionné le 28 février -, on parle beaucoup de l’apport du théologien à la pensée catholique, beaucoup moins de sa contribution à l’évolution de la doctrine sociale de l’Eglise, l’ensemble des réflexions économiques de l’Eglise catholique, un chantier ouvert en 1891 par leRerum novarum (« Les choses nouvelles ») de Léon XIII et dont l’encyclique de Benoît XVI de 2009, Caritas in veritate (« L’amour dans la vérité »), est la dernière pierre. Il s’agit pourtant là d’un texte essentiel, qui est une sorte de clé de voûte d’un édifice lentement élaboré depuis la fin du XIXe siècle.

Pendant une grande partie du XIXe siècle, en effet, l’Eglise catholique fut un spectateur passif des bouleversements provoqués par la révolution industrielle : en 1864 encore, le célèbre Syllabus du pape Pie IX condamnait toutes les erreurs du monde moderne, « progrès, libéralisme et civilisation moderne ». A l’heure où Karl Marx écrivait Le Capital, Pie IX faisait « appel aux vertus chrétiennes de résignation et d’espérance surnaturelle ».

Alors que la crise économique frappait l’Europe dans les années 1880, c’est du terrain que vinrent les premières réalisations de ce que l’on appela le catholicismesocial, autour d’hommes comme Léon Harmel (1829-1915) et René de La Tour du Pin (1834-1924) en France, ou de Monseigneur Wilhelm Emmanuel von Ketteler (1811-1879) en Allemagne.

Le Monde.fr a le plaisir de vous offrir la lecture de cet article habituellement réservé aux abonnés du Monde.fr. Profitez de tous les articles réservés du Monde.fr en vousabonnant à partir de 1€ / mois | Découvrez l’édition abonnés

 

Ce sont leurs réflexions qui inspirèrent le texte fondateur de la doctrine sociale de l’Eglise, l’encyclique Rerum novarum. C’était la première fois que l’Eglise s’engageait dans le domaine économique et social, mais le texte n’avait rien de bien révolutionnaire : il condamnait l’option socialiste et la lutte des classes, mais insistait sur le rôle actif qui devait être celui de l’Etat dans la mise en oeuvre des lois de justice redistributive.

L’Etat devait se préoccuper des conditions de travail ainsi que du « juste salaire » des ouvriers, qui pouvaient se réunir en syndicats. Pour avoir une idée de ce que fut néanmoins l’accueil fait à Rerum novarum dans les milieux ouvriers, il suffit derelire les paroles que Georges Bernanos prête au curé de Torcy dans Le Journal d’un curé de campagne, publié en 1936 : « Nous avons senti la terre trembler sous nos pieds… Cette idée si simple que le travail n’est pas une marchandise soumise à la loi de l’offre et de la demande, qu’on ne peut spéculer sur les salaires, sur la vie des hommes… Ça bouleversait les consciences. »

Par la suite, les successeurs de Léon XIII marquèrent les anniversaires de Rerum novarum par des textes souvent liés au contexte de l’époque commeQuadragesimo anno (« Dans la quarantième année »), de Pie XI (1931), qui condamne notamment le corporatisme fasciste, et Mater et magistra (« Mère et éducatrice »), de Jean XXIII (1961). Les années 1960 marquent pour l’Eglise catholique une rupture profonde dans son rapport au monde, dans le regard porté sur les questions économiques et sociales.

Pour la première fois depuis des siècles, l’Eglise précède même les grandes mutations des sociétés occidentales : Vatican II est antérieur aux grandes contestations de la fin des années 1960. Paul VI fait de la « Civilisation de l’Amour » le thème majeur de son pontificat (message de Noël 1975). L’encycliquePopulorum progressio (« Sur le développement des peuples ») en 1968, largement inspiré par le Père Louis-Joseph Lebret (1897-1966), le fondateur d’Economie et humanisme, est un diagnostic lucide des stratégies de développement économique de ce que l’on commence à appeler le tiers-monde.

La crise qui saisit le monde occidental à partir des années 1970 inspira d’autres textes à son successeur Jean Paul II, dont l’apport majeur reste l’encyclique du centième anniversaire, Centesimus annus (« Cent ans »), publiée en 1991.

Pape polonais, Jean Paul II s’exprime au lendemain de la chute du communisme soviétique. Il en tire les leçons, mais met en garde contre les excès du « tout libéral » dans lesquels avaient alors sombré la plupart des anciens pays communistes.

Certes Jean Paul II reconnaît-il la légitimité de l’économie de marché (« le marché libre est l’instrument le plus approprié pour répartir les ressources et répondre efficacement aux besoins »), mais pour autant il insiste sur les fonctions de« suppléance » de l’Etat, sur la légitimité de l’Etat-providence. Une merveilleuse formule résume l’esprit de cette encyclique : « Avant même la logique des échanges à parité et des formes de la justice qui les régissent, il y a un certain dû à l’homme parce qu’il est homme en raison de son éminente dignité. »

Longtemps Centesimus annus fut le point d’orgue de la pensée sociale chrétienne. Ni Jean Paul II ni son successeur Benoît XVI ne marquèrent vraiment d’intérêt particulier pour la chose économique tant ils étaient préoccupés par une véritable reconquête spirituelle du catholicisme. Pourtant, en cette fin de XXe siècle, le monde était traversé par une grande vague libérale dans le contexte d’euphorie de la « nouvelle économie ».

Dans les dernières années de son pontificat, l’entourage de Jean Paul II commença à préparer un texte destiné à faire contrepoids au matérialisme ambiant. Mais le déclenchement de la crise à partir de 2007 modifia totalement l’architecture – sinon le message – de l’encyclique que Benoît XVI publia en juillet 2009, quelques mois après la débâcle de certaines des plus grandes banques de la planète, au moment du sommet du G8, qui se tenait cette année-là en Italie.

Caritas in veritate s’inscrit ainsi dans le long cheminement d’un siècle de pensée économique et sociale catholique, mais elle en marque aussi une certaine rupture, tant Benoît XVI offre une véritable « sortie par le haut » face à la crise qui bat alors son plein. Il reprend, en effet, la réflexion là ou Jean Paul II l’avait laissée dansCentesimus annus, mais, cette fois, il met sur le même plan le marché et l’Etat. Le marché « donne pour avoir » (c’est la logique de l’échange), l’Etat « donne par devoir »(c’est la logique de l’Etat-providence), mais ce « binôme exclusif marché-Etat corrode la socialité ». C’est pourtant à ce champ, à cet affrontement, que sont limitées les politiques publiques.

La seule manière d’en sortir, dit Benoît XVI, c’est d’aller vers l’Amour, de « placer l’homme devant l’étonnante expérience du don ». Selon ce dernier, « l’être humain est fait pour le don ; c’est le don qui exprime et réalise sa dimension de transcendance… Le don par sa nature surpasse le mérite, sa règle est la surabondance ». C’est là au fond le vrai dépassement de l’économie : être capable de sortir des rapports marchands, aller même plus loin que ce qui existe déjà de gratuité dans les relations économiques habituelles. La logique du don est tout autre et c’est au fond ce qui rend supportable l’économie de marché.

Benoît XVI critique d’ailleurs ce véritable « péché originel » des économistes qui croient en leurs certitudes techniques, en l’autosuffisance de l’homme, et il appelle à accepter la transcendance de l’Amour. Entre un marché dont la main invisible est aussi aveugle et un Etat un peu partout endetté et épuisé, Benoît XVI ouvrit ainsi toute grande la porte de l’Amour, un message qui, en pleine crise – qui se poursuit encore en 2013 – prend une véritable dimension prophétique.

Fidèle à lui-même, Benoît XVI, dans ce qui restera probablement son testament économique, a répondu « à côté », ignorant les mécaniques financières ou monétaires, pour nous tirer vers l’essentiel, à la manière d’un Paul (Epître aux Corinthiens) : « S’il me manque l’Amour, cela ne sert à rien. » Voilà ce qu’un économiste pourra retenir de l’enseignement d’un collègue nommé Benoît.

.

 

Philippe Chalmin

est professeur à l’université Paris-Dauphine

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s